Présentation

Saint-Michel-en-Thiérache est une commune de la vallée du Gland, à quelques kilomètres au sud-est d’Hirson. Son histoire est entièrement liée à celle de son abbaye bénédictine — la plus ancienne de Thiérache, fondée en 945 par le comte Elbert de Vermandois et son épouse Hérésinde. L’abbaye, reconstruite après un incendie en 1715, subsiste dans son intégralité et constitue l’un des ensembles monastiques les mieux conservés de la région. Son église, dont le chœur remonte au Xe siècle, accueille encore aujourd’hui des visiteurs. La commune porte le nom de l’archange saint Michel, patron de l’abbaye.

Étymologie

Le nom de Saint-Michel-en-Thiérache est directement tiré de l’abbaye dédiée à saint Michel archange. La charte de fondation de 945, rédigée en latin, désigne le lieu comme « oratorium in saltu qui dicitur Terascia » — un oratoire dans la forêt appelée Thiérache. C’est la plus ancienne mention connue du nom de Thiérache dans un document écrit, et elle révèle que ce nom désignait à l’origine une forêt, avant de s’étendre à toute la région. La commune intégra le village de Rochefort, fondé en 1185 conjointement par l’abbaye et Wautier de Bouzies, qui fut plus tard réuni à Saint-Michel pour n’en former qu’une seule commune.

Géographie

Saint-Michel-en-Thiérache est bâtie dans la vallée du Gland, sur la rive nord de cette rivière, dans une position que Desmasures qualifie de « des plus pittoresques ». La commune est entourée de vastes forêts — l’abbaye possédait avant la Révolution près de 690 hectares de bois répartis sur plusieurs terroirs environnants. Elle se trouve à quelques kilomètres au sud d’Hirson, dont elle dépendait historiquement sur le plan judiciaire et administratif, tout en exerçant elle-même une haute et basse justice sur plusieurs hameaux de la région, dont Fontaine près d’Hirson.

Histoire

Un sanctuaire avant l’abbaye — saint Ursmer (vers 700)

L’histoire de Saint-Michel commence bien avant sa fondation officielle. Vers l’an 700, saint Ursmer, évêque missionnaire de l’abbaye de Lobbes, parcourant les contrées encore païennes de Thiérache pour y répandre le christianisme, fonda un premier oratoire dédié à saint Michel — premier sanctuaire chrétien connu à l’est de la Thiérache. La retraite, bâtie en bois et couverte de paille, fut bientôt ruinée. Saint Ursmer naquit vers 620 à Fontenelle, localité importante de la Thiérache ; il mourut le 19 avril 713.

La fondation de 945 — Elbert, Hérésinde et Herbert

En 945, le comte Elbert de Vermandois et son épouse Hérésinde relevèrent l’oratoire en ruine. Elbert en obtint la cession d’Herbert, archidiacre de Laon, qui le tenait à titre de bénéfice, par une charte de l’évêque Raoul II de Laon, datée du 9 février 945. Le texte latin de cet acte fondateur est le plus ancien document connu mentionnant la Thiérache par son nom : « oratorium in saltu qui dicitur Terascia » — un oratoire dans la forêt appelée Thiérache.

Des solitaires s’étaient construits autour de la chapelle des cellules et y vivaient du travail de leurs mains. Hérésinde fit bâtir une magnifique église — dont le chœur subsiste encore — et un monastère que les fondateurs dotèrent d’une grande quantité de bois. Elle envoya Macalin à Gorze et Cadroë à Fleury, pour qu’ils y fassent profession de la règle de saint Benoît. Macalin devint premier abbé de Saint-Michel ; il mourut le 21 janvier 978. Hérésinde mourut en 972 ; son corps fut inhumé dans l’église. Elbert fit construire l’année suivante l’abbaye de Vaussor, dont Cadroë fut premier abbé, et y fut enterré à sa mort vers 987.

La crise de fin de siècle et les évêques de Laon

Après la mort de Macalin, l’abbaye fut gouvernée par saint Faroman de Vaussor. Vers la fin du Xe siècle, un nommé Godefroy, obtenant les deux abbayes à la sollicitation du seigneur de Chimay son parent, faillit en épuiser les revenus par son luxe. Les religieux de Vaussor lui fermèrent les portes à son retour et l’obligèrent à regagner Reims, sa patrie.

Aux XIe et XIIe siècles, les évêques de Laon firent beaucoup de bien au monastère. Gébuin lui donna la dîme des revenus de son évêché, confirmée en 1043 par le roi Henri. En 1051, Léothéric lui donna cinq autels, dont celui de Teubais — localité de Thiérache aujourd’hui disparue. En 1121, Barthélemy, évêque de Laon, obtint de Saint-Michel, par échange, le terrain sur lequel fut bâti le monastère de Foigny.

1123 — Gilbert, le Platon de son siècle

En 1123, Gilbert, ancien prieur de Saint-Nicolas-au-Bois, prit la direction de Saint-Michel. Son érudition était si réputée qu’avant d’embrasser la vie monastique on l’appelait « le Platon de son siècle ». À côté de l’abbaye existait déjà le village de Rochefort — Guy de Rochefort en 1111, Gilles de Rochefort en 1119. Saint-Michel possédait à Thenailles des biens immenses sur lesquels les Prémontrés bâtirent leur abbaye, versant à Saint-Michel jusqu’en 1135 un demi-marc d’argent de cens.

Les abbés du XIIe siècle et Jacques d’Avesnes

Sous l’abbatiat de Guillaume (1161-1190), l’abbaye s’affirma comme acteur économique majeur. En 1183, pressée par des conflits sur ses forêts, elle prit pour avoué Jacques d’Avesnes — qui pourtant venait de la ravager la même année. Le cartulaire le dit sans détour : Saint-Michel « a résolu de prendre Jacob d’Avesnes pour avoué et de partager lesdits bois avec lui. » En contrepartie, Jacques reçut des coupes dans les forêts et le droit de construire une maison forte — sauf dans les villes de Saint-Michel et Rochefort. Dès 1169 pourtant, Jacques et son épouse Adéleide avaient donné à Saint-Michel le terrage de Guise pour la restauration de l’église — il pillait d’une main et donnait de l’autre. Comme son manoir était trop éloigné, l’abbaye se choisit un second avoué : Vauthier de Bouzies, pair du Hainaut, aux armes d’azur à croix d’argent.

1185 — Fondation de Rochefort

En 1185, les religieux de Saint-Michel fondèrent conjointement avec Wautier de Bouzies la ville libre de Rochefort. La charte de fondation, conservée dans le cartulaire, fixe les conditions avec précision : les habitants sont soumis à la coutume de Landouzy-la-Ville, se servent d’une monnaie de la valeur de celle de Châlons, jouissent du droit d’aisance dans les bois et les eaux, et ne peuvent être levés pour la guerre ou en chevauchée qu’aux mêmes conditions que les bourgeois de Saint-Michel — protection notable contre l’arbitraire seigneurial. Les revenus et produits utiles sont partagés par moitié entre l’abbaye et Wautier de Bouzies, à l’exception du terrage, de la dîme et de tout ce qui appartient à l’église.

La charte est signée par Willeaume abbé, Vaubert prieur et cinq prêtres du côté de l’abbaye ; par Wautier de Bouzies et ses frères Drogon et Théodoric du côté laïc ; et par plusieurs témoins du voisinage : Gérard de Amerville, Drogon de Belleperche, Helye, Egidius de Senlaces chevalier, Gérard Le Roy et Wimeranus. Rochefort fut plus tard réunie à Saint-Michel pour ne plus former qu’une seule commune.

1218 — L’assassinat de l’abbé Gobert

En 1218, Gilles de Saint-Michel, descendant de Vauthier de Bouzies, fit tuer l’abbé Gobert dans l’enceinte même du monastère, pour un différend au sujet du moulin de l’abbaye. Il n’avait que quinze ans. Absous par le légat du pape qui lui avait enjoint de marcher contre les Albigeois, Gilles se rendit à Rome auprès du grand pénitencier, qui lui infligea une pénitence sévère : céder le droit contesté, établir un prêtre perpétuel pour l’âme du défunt, se présenter à genoux à la procession de la Saint-Michel pendant trois ans pour y recevoir la discipline, jeûner quatorze ans le vendredi au pain et à l’eau. En 1232, l’accord de paix fut scellé devant l’évêque Anselme de Laon.

1239-1247 — Le procès du moulin

Un long litige opposa l’abbaye à André de La Place et sa famille au sujet du moulin situé devant l’abbaye. Réglé une première fois en 1239 sous l’arbitrage du bailly du seigneur d’Avesnes, l’affaire se ranima en 1247 : André prétendit avoir eu la main forcée et avoir été emprisonné dans le château d’Hirson pour l’occasion — preuve que le château servait aussi de prison pour les affaires civiles liées à la seigneurie. Après de nombreuses altercations (post multas altercationes), les parties s’en remirent à l’arbitrage du frère Jean, chanoine de Bucilly, et de maître Thomas, curé de Sissonnes. Le jugement fut sans appel : Saint-Michel garderait le moulin à toujours. En échange, l’abbaye versa 37 livres parisis en argent comptant (in pecunia numerata) à André et aux siens, et leur pardonna leurs torts — ainsi qu’à leurs complices Jehan Genblues et Colin le forgeron. Le tout sous peine d’une amende de 100 livres parisis en cas de réclamation ultérieure.

XIIIe siècle — Jean de Châtillon et les seigneurs de Rochefort

En 1264, Jean de Châtillon, seigneur de Guise, fit don à l’abbaye d’une rente de cinq muids de blé — générosité surprenante de la part d’un homme qui avait retenu prisonnier sept ans au château de Guise l’abbé Geoffroy de Conan, et fait précipiter deux religieux de Marmoutier du haut de la montagne escarpée du château. Les seigneurs de Rochefort furent bien documentés au XIIIe siècle : Gillon II (1232), Pierre et Nicaise ses fils, Jean de Rochefort écuyer (1299-1300), Nicaise II (vers 1305). En 1328, Jacquemin de Rochefort ayant usurpé des biens de Bucilly fut tué par Guy de Blois. Le dernier seigneur de Rochefort fut François de Mairesse (1629) ; les abbés de Saint-Michel prirent ensuite la seigneurie pour eux.

XIVe-XVIe siècle — Pillages et misères

En 1339, lors du passage d’Édouard III, l’abbaye et le village furent pillés. L’année suivante, le comte de Hainaut revint en représailles, ravageant tout jusqu’au Catelet. Vers 1552, l’abbaye était tenue en commende par Robert de Coucy, quatrième fils du seigneur de Vervins, plus soucieux de ses chevaux que de ses religieux. Saint-Michel fut pillé par les Impériaux en 1521, 1536, 1542 et 1544. Pendant ces désolations, les religieux se réfugièrent à Vaux-sous-Laon, Paris puis Château-Thierry — où ils perdirent encore leurs titres en 1554. En 1557, Philibert-Emmanuel de Savoie brûla La Capelle, Vervins et Saint-Michel. Les habitants furent réduits à la dernière misère ; les religieux aliénèrent leurs biens pour subsister.

1598-1632 — De Mornat, le bâtisseur

À partir de 1598, l’abbé de Mornat entreprit une vaste reconstruction : la nef et le beau portail de l’église, le pont, l’hôtel de justice et l’église paroissiale, ainsi que dix-sept cures dont il avait la charge. De Mornat mourut en 1632.

1651 — Le général Rose et la Fronde

Pendant la Fronde, Jean Pétré, qui administrait Saint-Michel et tenait pour le prince de Condé, attira le général Rose qui assiégea l’abbaye. Dom Lelong précise le contexte : Rose venait de ravager le Hainaut avec 1 300 cavaliers — Chimay, Aublain, Baileux, Trelon, Liessies, Eppe-Sauvage — avant d’essuyer un revers aux mains des garnisons d’Avesnes et de Chimay. C’est alors qu’il se retourna vers Saint-Michel-Rochefort, y imposant une contribution de guerre de 600 livres — les religieux durent vendre 300 arpents d’usages qui prirent le nom de terre de Rose. La réforme de la congrégation de Saint-Vanne fut établie en 1651 ; pour repeupler le territoire abandonné, l’abbé tenta d’y établir quatre foires.

Jean Pétré était bien plus qu’un administrateur : la déposition de son contemporain Jean Le Carlier le décrit à Sougland comme un seigneur-forgeron-capitaine, dont la maison entourée de fossés et flanquée de tours était « des plus fortes de toute la frontière ». Ses ouvriers travaillaient armes à la main. Il fournit mortiers, bombes et affûts de canon pour la campagne d’Arras, et amena plus de 500 hommes armés à la bataille de Rocroy (1642) aux côtés du prince de Condé. Turenne lui envoya un courrier personnel pour le guider lors d’une opération vers Rocroi. C’est ce même homme qui, en prenant le parti de Condé pendant la Fronde, valut à l’abbaye de Saint-Michel le siège du général Rose.

1715 — Incendie et reconstruction

En 1700, les revenus de l’abbaye étaient de 8 000 livres ; elle appartenait à M. de Sève, évêque d’Arras. En 1715, l’abbaye fut incendiée et rebâtie telle qu’elle existe encore aujourd’hui — édifice situé dans la vallée du Gland, dans une position des plus pittoresques.

La Révolution et la filature (1808)

À la Révolution, l’abbaye avait 15 000 livres de revenus mais ne renfermait plus que six religieux. Le pont et l’hôtel de justice furent détruits ; les statues du portail de l’église furent décapitées. En 1808, l’abbaye fut transformée en filature de coton par M. Raux, riche propriétaire de forges — reconversion industrielle qui sauva les bâtiments de la ruine.

Le procès des dîmes et l’odyssée du cartulaire (1748-1785)

En 1748, les religieux entamèrent un procès contre le curé d’Hirson au sujet des grosses dîmes. Pour défendre leurs droits, ils envoyèrent à Paris en 1771 leur procureur Jean-Baptiste Arnould, qui retrouva le cartulaire de l’abbaye sous le numéro 2736 du fonds Gaignière à la Bibliothèque du roi — perdu depuis les pillages du XVIe siècle. Une copie conforme, collationnée par le garde des manuscrits Béjot et certifiée par le bibliothécaire Bignon, fut réalisée en 1773 pour la somme de 450 livres, entièrement à la charge des religieux sans concours de leur abbé commendataire. Malgré cette production, ils perdirent le procès le 22 août 1785 — l’avocat adverse qualifiant le cartulaire de « recueil informe, amas indigeste de titres vrais ou supposés ».

Le cartulaire disparut à nouveau en 1790 lors de la suppression des ordres. Il fut retrouvé en 1852 chez M. Deharmes, maire d’Avenelle près d’Avesnes, signalé par M. Lebeau à la Société archéologique de Soissons — qui l’acquit pour 50 francs en 1854. Il est aujourd’hui conservé à la bibliothèque communale de Soissons. L’édition imprimée fut réalisée en 1883 grâce au travail d’Amédée Piette, qui ne vit pas la publication.

Patrimoine

L’abbaye de Saint-Michel — monument classé

L’abbaye est l’un des ensembles monastiques bénédictins les mieux conservés du nord de la France. Le chœur de l’église, dont la construction remonte au Xe siècle, constitue la partie la plus ancienne. Le portail et la nef furent construits sous l’abbé de Mornat (1598-1632). L’ensemble fut reconstruit après l’incendie de 1715 sous une forme que Desmasures juge « des plus pittoresques » dans sa situation en vallée du Gland. Diverses parties de l’église sont très remarquables.

Dom Nicolas Lelong (1718-1793)

Parmi les personnalités issues de Saint-Michel, dom Nicolas Lelong occupe une place centrale. Bénédictin de la congrégation de Saint-Vanne, prieur de Châlons, il consacra sa vie à des recherches historiques dans les archives des abbayes. Son Histoire du diocèse de Laon (1783) reste le premier livre de référence sur nos contrées, encore recherché par les érudits. Le Mercure de France en disait en 1785 : « Dans les auteurs exacts comme dom Lelong, on n’a que des bagatelles à relever. » L’abbaye lui doit aussi la retrouvaille du cartulaire en 1771.

L’industrie du fil fin

Avant la Révolution, Saint-Michel était réputée pour son industrie du fil de lin — la plus fine de l’univers, selon D. Lelong. Le fil, d’une qualité inégalée, se vendait en Hollande et dans plusieurs provinces de France. En 1714, il atteignait 1 500 livres le kilogramme retors et blanchi — prix supérieur à celui de la soie la plus fine. Cette tradition industrielle préfigure la transformation de l’abbaye en filature de coton en 1808.