XIIe siècle · Thiérache · Palestine
Jacques Ier d’Avesnes
L’Indomptable
Seigneur de la Thiérache, héros du siège d’Acre, mort à Arsuf le 7 septembre 1191.

Blason de la Maison d’Avesnes
Le 8 septembre 1191, au lendemain de la bataille d’Arsuf en Palestine, un détachement d’Hospitaliers et de Templiers s’avance à l’aube sur le champ de carnage pour retrouver un corps. Ils le recherchent depuis la veille au soir. L’armée croisée a plié ses tentes et campé à l’entrée de la ville d’Arsuf, et toute la nuit les soldats ont murmuré le même nom, se demandant ce qu’il était advenu de lui. Quand les chercheurs le trouvent enfin, ils peinent à le reconnaître : son visage est recouvert de sang coagulé et son corps gonflé par les blessures. Il faut d’abord le laver. Autour de lui gisent quinze guerriers turcs qu’il a taillés en pièces après avoir été désarçonné. Trois de ses proches sont morts à ses côtés. Cet homme s’appelle Jacques Ier d’Avesnes. Né vers 1152 dans nos forêts thiérachiennes, son destin — de la charte d’Hirson aux sables de Palestine — est l’un des plus extraordinaires que cette région ait produit.
Une maison qui ne plie pas
La famille d’Avesnes tire son nom d’une petite ville du Hainaut, aujourd’hui Avesnes-sur-Helpe. Ce n’est pas une grande maison royale ; ce n’est pas non plus une lignée de chevaliers obscurs. C’est quelque chose d’intermédiaire et peut-être de plus redoutable : une famille de seigneurs locaux, enracinée dans ses terres depuis deux siècles, qui a appris à survivre entre les grands — le comté de Flandre, le comté de Hainaut, la couronne de France — en jouant tour à tour chacune de ces puissances contre les autres, sans jamais plier complètement devant aucune.
Mossay l’écrit sans détour : les seigneurs d’Avesnes inspiraient une terreur légendaire à leurs voisins. Les comtes de Hainaut les craignaient ; les évêques ne menaçaient de leurs foudres que pour composer ensuite avec eux. Les chroniqueurs eurent beau jeu de narrer la suite dramatique de leurs exploits, au point qu’on leur attribua des légendes qui n’étaient pas forcément les leurs : celle du châtelain trahi qui arrache le cœur de son rival et le fait manger à sa femme. Le trouvère picard qui la colporte au XIIIe siècle la situe prudemment à Coucy. Mossay établit qu’elle était originaire des provinces du Nord et probablement liée aux d’Avesnes. On ne sait pas si c’est un éloge ou un avertissement.
La tradition croisée dans cette maison est ancienne — et funeste. Le premier à partir en Terre Sainte fut Gérard d’Avesnes, fils de Wédric le Barbu, qui accompagna Godefroy de Bouillon lors de la première croisade. Gérard mourut au siège d’Antipatride : pris comme otage par les assiégés, il fut attaché à la pointe d’un mât élevé sur la muraille, exposé aux coups de ses propres compagnons. Son sacrifice était gravé dans la mémoire de la famille. Quand Jacques partira à son tour, quatre-vingt-dix ans plus tard, ce sera sur le même sol qu’il mourra. Certains destins sont héréditaires.
Gossuin d’Oisy fut le second croisé de la lignée. Il eut la chance d’en revenir. Les chroniqueurs ne lui accordent aucun exploit particulier — ce qui, pour un d’Avesnes, ressemble presque à une honte.
Le père de Jacques, Nicolas le Beau — successeur de Gautier d’Oisy, qui avait substitué à son nom de famille celui d’Avesnes — consolide le patrimoine et bâtit les châteaux de Condé, de Landrecies, d’Anor et de Trélon. Il noue l’alliance décisive : son fils épousera Adeline, dame héritière de Guise. Par ce mariage, les d’Avesnes étendent leur emprise vers le sud — Guise, Hirson, La Chapelle sur la voie romaine de Reims à Bavay, que François Ier fortifiera trois siècles plus tard sous le nom de La Capelle, entrent dans leur sphère. Nicolas le Beau mourra sans avoir vu jusqu’où son fils irait.
Jacques hérite de tout cela en 1171, à dix-neuf ans : un jeune homme avec des terres immenses, une épée qui ne connaît pas le fourreau et une ambition qui semble avoir été tissée dans sa lignée.

Donjon du château de Guise. © Terascia / O. Laffitte
Un seigneur thiérachien : la charte et l’épée
Jacques Ier d’Avesnes détient un titre impressionnant : seigneur d’Avesnes, Condé, Guise, Landrecies, Hirson, Leuze, Noirmer, Bugny, Estaing et La Chapelle. (La Capelle) La Biographie nationale de Belgique note avec sobriété qu’il « brillait surtout par son courage et sa puissance à la fin du XIIe siècle. »
Un seigneur du XIIe siècle est plus qu’un guerrier ; il est gestionnaire, législateur, arbitre. Jacques d’Avesnes, réputé pour sa férocité, n’échappe pas à cette réalité.
À Hirson, au confluent de l’Oise et du Gland — cœur de son domaine thiérachien —, il laisse sa première empreinte documentée en 1156. Son père Nicolas appose son sceau sur la charte de franchises accordée aux habitants d’Hirson, en présence de Godefroi de Guise et de l’abbé de Bucilly. Jacques n’a que quatre ans, mais le texte porte aussi son nom comme cosignataire et garant futur. Ce document fondateur n’est pas une charte communale complète, mais il en possède l’esprit.
Il fixe une taxe annuelle modeste — deux sous à Pâques. Il garantit aux habitants une justice codifiée, calquée sur la coutume de Laon. Il protège les étrangers s’y établissant. Il oblige le seigneur de passage à subvenir lui-même à ses besoins — ce qui diffère du droit de gîte habituel. Sa clause la plus remarquable est cependant la dernière : si le seigneur viole une disposition, les habitants peuvent quitter la ville. Si le seigneur ne se corrige pas sous quinze jours, tous peuvent partir après le premier. Un droit de résistance collective, écrit noir sur blanc en 1156.
Ce droit de résistance, un seigneur d’Avesnes venait de l’accorder à ses bourgeois — le même homme qui, quelques années plus tard, trahirait son suzerain, ferait assassiner un évêque et mettrait ses propres terres à feu et à sang. Il faut garder cela en mémoire pour comprendre Jacques : les contradictions ne l’embarrassaient pas.
Avec les moines de Saint-Michel-en-Thiérache, la relation fut plus tumultueuse encore. Dès 1169, Jacques et son épouse Adéleide avaient donné à l’abbaye le terrage de Guise pour la restauration de son église — geste de générosité, ou calcul politique. Peu après, il fit incendier les bâtiments abbatiaux. En réparation, Jacques abandonna ses droits de terrage sur le territoire de l’abbaye. Il pillait d’une main, restituait de l’autre — sans s’en excuser.

Abbaye de Saint-Michel en Thiérache. © Terascia / O. Laffitte
L’abbaye, de son côté, menait ses propres batailles : un procès perdu contre l’abbaye de Foigny sur les bois de Wattigny avait convaincu l’abbé Wilhelme qu’il lui fallait un avoué puissant. Un protecteur capable de faire peur. En janvier 1183, l’abbaye résolut — c’est le mot du cartulaire — « de prendre Jacob d’Avesnes pour avoué et de partager lesdits bois avec lui. » En échange de coupes forestières et du droit de construire une maison forte, Jacques endossait la protection de Saint-Michel. L’homme qui avait brûlé l’abbaye en devenait le bouclier.
Il ne semble pas en avoir tiré la moindre leçon d’humilité. Simplement, les circonstances avaient changé.
C’est l’acte fondateur du fort de Macquenoise, dont les ruines dominent encore aujourd’hui la vallée de l’Oise côté belge. Dom Nicolas Lelong, prieur de l’abbaye au XVIIIe siècle, en témoigne dans ses manuscrits.
Ces ruines nourriront durablement l’imaginaire local. Cinq siècles après Jacques d’Avesnes, en 1723, le fort est au centre d’une aventure rocambolesque : les employés du duché de Guise y dépêchent un devin flamand à la baguette divinatoire, cherchant un trésor légendaire — la Cabre d’or, une chèvre en or massif supposément enfouie par un abbé peu recommandable. L’affaire mobilise des grenadiers de Rocroi et frôle l’affrontement avec deux cents bandits des Pays-Bas autrichiens venus revendiquer le butin. → Lire la légende de la Cabre d’or
Un château dans la forêt, une charte pour ses bourgeois, puis une trahison mémorable. Jacques d’Avesnes construit sa légende, brique par brique.
Le vassal qui ne rend pas hommage pour rien
Le XIIe siècle n’est pas un siècle de seigneurs tranquilles. Jacques d’Avesnes, s’il avait voulu l’être, aurait trahi la réputation familiale. On le voit figurer dès 1170 à la bataille de Carnières, aux côtés de l’élite des chevaliers du Hainaut. Il participe ensuite au siège de Rouen, où son suzerain, le comte de Hainaut Baudouin V, est engagé contre Henri II d’Angleterre. Jacques y combat comme un vassal fidèle… pour l’heure.
Car la fidélité d’un d’Avesnes a un prix — et une durée. Vers 1173, quelque chose se rompt entre Jacques et Baudouin V. La cause exacte demeure obscure : une offense, une promesse non tenue, un différend de préséance. Seul le déroulement des événements est documenté.
Jacques se tourne contre son suzerain. Il prend le parti du comte de Flandre Philippe d’Alsace — qui l’établit chef de son conseil, ce qui n’est pas rien — et se ligue avec l’archevêque de Cologne et le duc de la Basse-Lorraine. Puis, selon Mossay, il « commit d’affreux dégâts dans toute l’étendue du Hainaut, jusque sous les murs de Mons. » Il confie aux ennemis de Baudouin les places d’Avesnes, de Landrecies et de Leuze — ses propres terres, livrées à l’ennemi. C’est ce qu’on appelle brûler ses vaisseaux.
Baudouin V répond en ravageant les campagnes autour d’Avesnes. Pour contenir ce vassal incontrôlable, il fait ériger la tour de Beaufort en 1173. Une tour construite spécialement pour surveiller un homme. C’est, à sa manière, un hommage.
Mais l’affaire n’en reste pas là. En 1174, l’évêque Robert de Cambrai est assassiné sur le pont de Condé. Les auteurs du crime sont des hommes de Jacques d’Avesnes. Que l’ordre soit venu de lui directement ou que ses gens aient simplement anticipé ses désirs, le résultat pour Robert fut identique. Quatre ans plus tôt, l’assassinat de Thomas Becket avait contraint Henri II d’Angleterre à la pénitence publique et failli lui coûter sa couronne. Le précédent était sur toutes les lèvres. Jacques d’Avesnes, lui, tient douze ans de procédure — appels, tractations, pressions ecclésiastiques et féodales entremêlées. Ses terres ne lui sont pas confisquées. Sa position ne s’effondre pas. En 1186, il est acquitté. « Les adversaires se réconcilièrent et signèrent la paix », écrit sobrement Mossay — formule qui couvre pudiquement une décennie de manœuvres dont nous n’avons pas le détail.
Son parcours ferait passer bien des seigneurs du XIIe siècle pour de paisibles rentiers. Violence, trahison, réconciliation : voilà la grammaire ordinaire de la politique féodale. Ce qui est plus intéressant chez Jacques, c’est la façon dont il sort de ce cycle — non diminué, non soumis, mais transformé. Comme si en lui résidait un désir d’une grandeur dépassant le tumulte des comtés.
Il la trouvera en Palestine.
Philippe d’Alsace lui confie sa flotte
Deux ans après la paix de 1186, la nouvelle arrive : Saladin a repris Jérusalem. La Vraie Croix est perdue. La chrétienté est en deuil. Le pape Grégoire VIII lance l’appel à la troisième croisade. Pour un seigneur comme Jacques d’Avesnes — qui a trahi, combattu, pillé, réconcilié, et se retrouve à trente cinq ans avec quelque chose à racheter — c’est une occasion unique.
En novembre 1187, Jacques prend la croix.
Ce geste mérite qu’on s’y arrête. Prendre la croix au XIIe siècle n’est pas une décision anodine. C’est engager ses terres, ses finances, ses hommes pour une expédition qui durera des années et dont une bonne partie des participants ne reviendra pas. C’est aussi, pour un homme comme Jacques, une forme de réhabilitation publique : le pilier d’églises partant pour la Terre Sainte, l’assassin d’évêque combattant pour le Saint-Sépulcre.
La Biographie nationale de Belgique note que Philippe d’Alsace, comte de Flandre — celui qui, quinze ans plus tôt, avait fait de Jacques le chef de son conseil —, lui confia cette fois le commandement de sa flotte flamande. Un détachement de 7 000 guerriers dont Jacques prit personnellement la tête. Pour un seigneur thiérachien, c’est un chiffre vertigineux : une armée de la taille d’une petite ville médiévale, à équiper, nourrir, embarquer et conduire jusqu’aux rivages palestiniens.

Siège d’Acre 1191 – Les Grandes Chroniques de France de Charles V.
Il s’embarque en 1188. La flotte longe les côtes, fait escale en Méditerranée, et arrive à Saint-Jean-d’Acre — Accaron dans les textes latins — en septembre 1189. Stubbs le note dans son introduction à l’Itinerarium : Jacques devança en Asie Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion — les deux rois n’arrivent qu’en 1191. Jacques est là depuis deux ans lorsqu’ils débarquent. Il « prit position entre les Allemands et les Anglais. »
Ce détail de positionnement n’est pas anodin. À Acre, les contingents croisés forment une nébuleuse de nationalités, de loyautés et d’ambitions rivales. Se glisser entre les Allemands et les Anglais, c’est s’installer au centre du dispositif : là où les décisions se prennent, là où l’on voit et où l’on est vu.
« Le héros du siège d’Acre »
« In consiliis Nestor, in armis Achilles, in fide Attilio Regulo praeferendus.»
Itinerarium Peregrinorum, Livre I, chap. XXVIII, p. 65 — En matière de conseils, Nestor est préférable, en matière d’armes, Achille, en matière de loyauté.
Stubbs, éditeur de l’Itinerarium Peregrinorum dans les Rolls Series de 1864, lui attribue ce titre dans son introduction : « James of Avesnes, the hero of the siege of Acre, at the head of the Flemings. » Ce n’est donc pas Richard, ni Philippe Auguste, ni le landgrave de Thuringe ; il s’agit de Jacques d’Avesnes, seigneur thiérachien qui mena ses guerriers depuis les bords de l’Helpe jusqu’aux murailles de la ville portuaire la plus stratégique de la côte palestinienne.
Le siège d’Acre dure deux ans. C’est l’un des plus longs et des plus meurtriers de toute l’ère des croisades. Les assiégeants sont eux-mêmes assiégés par l’armée de Saladin, campée dans les collines environnantes. Les épidémies déciment les deux camps. Les provisions manquent. Les chefs meurent ou rentrent chez eux.
Dans ce contexte de décomposition progressive du commandement, Jacques d’Avesnes émerge. L’Itinerarium le décrit comme « un homme doté d’une triple perfection : en conseil un Nestor, aux armes un Achille, en fidélité supérieur à Régulus. » Guy de Lusignan, roi de Jérusalem en titre, se retrouve écarté du commandement effectif au profit du seigneur d’Avesnes. En juillet 1190, Henri de Champagne lui succédera à son tour — mais entre les deux, pendant plusieurs mois, c’est Jacques d’Avesnes qui tient les rênes d’une armée internationale.
Un homme qui avait combattu son propre suzerain et fait assassiner un évêque se retrouvait à commander les défenseurs de la foi chrétienne. L’histoire médiévale ne manque pas d’ironie.
La ville tombe le 12 juillet 1191, après que Richard et Philippe ont finalement débarqué avec leurs renforts. C’est une victoire collective — mais ceux qui se souviennent que la résistance a tenu pendant deux ans en savent le prix, et ils savent qui en est comptable.
L’aile droite à Arsuf
Philippe Auguste rentre en France dès le mois d’août. Les jalousies entre princes, la maladie, les affaires du royaume — les prétextes ne manquent pas. Richard demeure. Et avec lui Jacques d’Avesnes, qui se voit confier le commandement de l’aile droite de l’armée.
L’objectif est clair : marcher vers le sud le long de la côte, sécuriser Jaffa, puis ouvrir la voie à Jérusalem. Saladin n’a pas dit son dernier mot : son armée harcèle la colonne en marche depuis les collines, cherchant à créer des brèches dans la discipline croisée, attendant qu’un contingent s’emballe en une charge prématurée. Richard interdit formellement toute contre-attaque sans ordre.
L’Itinerarium Peregrinorum décrit ces jours de marche avec une précision saisissante : la lenteur délibérée, les flèches turques qui s’abattent en pluie continue, les chevaux qui tombent, les hommes qui serrent les dents et avancent.
Le 7 septembre 1191 — un samedi, précise l’Itinerarium — l’armée croisée approche d’Arsuf, l’ancienne Apollonia. Saladin choisit ce moment pour lancer l’assaut général. C’est l’aile droite — celle de Jacques — qui reçoit la pression la plus forte. Les Hospitaliers du flanc arrière craquent les premiers et chargent sans attendre l’ordre de Richard. La bataille échappe momentanément à tout contrôle.
Richard réagit : avec quinze compagnons seulement, il charge en criant : « Aide-nous, Dieu et Saint-Sépulcre ! » La bataille tourne. Les Turcs, poursuivis jusqu’à la forêt d’Arsuf, sont dispersés. Sur le terrain : trente-deux émirs morts, sept mille combattants selon les estimations de l’Itinerarium. Du côté chrétien, moins d’un dixième de ce nombre.
Et parmi ces pertes chrétiennes : Jacques d’Avesnes.

Gustave Doré — Richard et Saladin à Arsuf
La mort d’un indomptable
L’Itinerarium Peregrinorum consacre à sa mort un chapitre entier — le chapitre XX du Livre IV — intitulé simplement : « In praedicta pugna occiditur Jacobus de Avennis, miles mirabilis. » Jacques d’Avesnes, soldat admirable, est tué dans cette bataille.
Son cheval s’abat dans la mêlée la plus violente, le jetant à terre. Les Turcs l’encerclent. Il se bat à pied, seul. Avant de tomber définitivement, « ferme quindecim Turcos detruncaverat, qui circa ipsum reperti sunt jacentes occisi » — il a presque taillé quinze Turcs en pièces, retrouvés gisant autour de lui. Trois de ses proches sont morts à ses côtés.
L’Itinerarium ajoute un détail glaçant : le comte de Dreux et ceux qui l’accompagnaient les avaient abandonnés dans la mêlée. « Detestandae notam infamiae » — la marque d’une infamie digne d’exécration. L’Itinerarium ne lui pardonne pas.
Le soir, quand l’armée dresse son camp devant Arsuf, Jacques n’est pas là. Toute la nuit, « totus conturbatur exercitus » — toute l’armée est troublée. On le présage mort parce qu’il n’est pas revenu.
« Super morte tanti viri lamentabantur universi. »— Itinerarium Peregrinorum, Livre IV, chap. XX — Pour la mort d’un si grand homme, tous pleuraient.
Le lendemain, dimanche de la Nativité de la Vierge — le 8 septembre — des Hospitaliers et des Templiers partent chercher le corps. Ils le trouvent enfin, le visage recouvert de sang séché, gonflé par les blessures, à peine reconnaissable. Ils le lavent et le ramènent à Arsuf. Une foule immense de soldats sort du camp pour escorter le corps. Richard Cœur de Lion et Guy de Lusignan assistent aux funérailles. Une messe solennelle est célébrée dans l’église de la Reine du Ciel — Notre-Dame — en ce jour de la Nativité de la Vierge.
La tradition locale lui prête ces derniers mots lancés vers Richard : « Ô bon roi Richard, venge ma mort ! » L’Itinerarium, seul récit quasi-contemporain de la bataille, n’en fait nulle mention. Mais la légende dit parfois ce que les chroniqueurs ont tu — et le XIXe siècle, qui adorait les héros à phrase finale, n’a pas résisté.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Richard « ne put se consoler d’avoir perdu le bon chevalier » et qu’il aurait, selon Mossay, composé un panégyrique pour vanter son courage et ses vertus. Si ce texte a jamais existé en dehors de la tradition, il n’a pas survécu.
Jacques Ier d’Avesnes avait trente-neuf ans.
L’héritage : une querelle dynastique d’un siècle
Jacques ne disparaît pas seul dans les sables d’Arsuf. Il laisse derrière lui une famille, des terres et une dynamique politique qui va redessiner la carte de l’Europe du Nord pour encore un siècle.
Son fils aîné, Gautier II d’Avesnes, lui succède. Il s’illustre à la bataille de Bouvines en 1214, puis repart en Palestine pour la quatrième croisade et le siège de Damiette. La vocation croisée de la famille ne s’éteint pas avec son fondateur — elle se transmet comme une dette. Gautier II épouse Marguerite, héritière des comtés de Blois, de Chartres et de Dunois. De leur union naît Marie d’Avesnes, qui fonde avec Hugues de Châtillon l’abbaye de Pont-aux-Dames. Son tombeau, avec son gisant de marbre, est aujourd’hui au musée du Louvre — dernière demeure parisienne d’une femme dont le grand-père est mort sous les remparts de la Ville Sainte.
Mais c’est par son fils Bouchard que la lignée de Jacques entre dans l’histoire avec le plus d’éclat — et le plus de fracas. Bouchard d’Avesnes, devenu chanoine, tombe amoureux de Marguerite de Constantinople, fille de Baudouin IX de Flandre, premier empereur latin de Constantinople. Ils s’unissent secrètement. L’affaire fait scandale. Rome annule l’union comme contraire au droit canon. Marguerite se remarie. De ce premier lit naissent les d’Avesnes, du second les Dampierre — et commence alors l’une des querelles dynastiques les plus longues et les plus destructrices du Moyen Âge occidental : la guerre des d’Avesnes et des Dampierre, qui implique le roi de France, le pape, et redessine les frontières des Pays-Bas médiévaux pendant trois générations.
Fils de l’indomptable, la lignée reste fidèle à elle-même : incapable de l’emporter tout à fait, incapable de capituler.
Son petit-fils Jean Ier d’Avesnes accède finalement au comté de Hainaut vers 1280 — réalisant ainsi l’ascension que l’ancêtre thiérachien n’avait fait que rêver, à coups d’épée et de trahisons.
Et parmi les héritages indirects, celui-ci : Jacquemont, neveu de Jacques, devient évêque de Tournai. La famille qui avait fait assassiner l’évêque Robert de Cambrai place l’un des siens sur un siège épiscopal une génération plus tard. Ce n’est pas de la rédemption. C’est de la stratégie — ou peut-être simplement la prudence d’un neveu qui avait retenu la leçon familiale et choisi l’Église plutôt que l’épée. On imagine sans peine qu’aux repas de famille, Jacquemont évitait certains sujets.
Ce qu’il reste
Jacques Ier d’Avesnes n’a pas laissé de chroniques à son nom. Pas de château intact, ni de monument à sa gloire dans les villes qu’il a gouvernées. À Hirson, au confluent de l’Oise et du Gland, sa presqu’île fortifiée fut rasée, rebâtie, oubliée. À Macquenoise, dans la forêt de Saint-Michel, à quelques dizaines de mètres de la frontière belge, des pierres éparses entre les arbres sont peut-être les restes de ce qu’il fit construire en 1183.
Ce qui reste, en tout, c’est peu : un sceau de 1186 conservé à l’abbaye d’Anchin, le montrant seigneur de Guise. Quelques lignes dans les chartes des cartulaires de Bucilly et de Foigny — témoins de ses passages à Hirson, à Mondrepuis, dans les abbayes de son domaine. Un chapitre dans l’Itinerarium Peregrinorum — la source la plus sobre et peut-être la plus honnête sur sa mort. Et les armes des d’Avesnes — « bandé d’or et de gueules de six pièces » — que la commune d’Avesnes-sur-Helpe porte encore aujourd’hui sur son blason.
Ce que ces traces disent, ensemble, c’est ceci : Jacques Ier d’Avesnes fut un homme de son siècle, brutal et pragmatique, capable de trahir et de se racheter, de négocier et de massacrer, d’accorder à ses bourgeois un droit de résistance et de faire assassiner un évêque. Il n’est pas un saint. Il n’est pas un monstre. Il est un seigneur du XIIe siècle — et parmi eux, l’un des plus grands que cette région ait connus.
La Thiérache l’a produit et l’a oublié. Arsuf l’a tué et lui a rendu hommage. L’histoire lui doit peut-être encore quelque chose.
Olivier Laffitte

Vestiges du fort de Macquenoise. © Terascia / O. Laffitte
Repères chronologiques
| v. 1152 | Naissance de Jacques d’Avesnes |
| 1156 | Charte de franchises d’Hirson |
| 1169 | Donation du terrage de Guise à Saint-Michel |
| v. 1171 | Jacques hérite de la seigneurie |
| 1173 | Rupture avec Baudouin V — tour de Beaufort |
| 1174 | Assassinat de l’évêque Robert de Cambrai |
| 1183 | Avouerie de Saint-Michel — fort de Macquenoise |
| 1186 | Acquittement — paix avec Baudouin V |
| 1187 | Prise de la croix |
| 1189 | Arrivée à Acre — commandement du siège |
| 1191 | Chute d’Acre (12 juil.) · Mort à Arsuf (7 sept.) |
Sources primaires
- Itinerarium Peregrinorum et Gesta Regis Ricardi, éd. William Stubbs, Rolls Series, 1864 — Livre I, chap. XXVIII (p. 65) ; Livre I, chap. XLIII (p. 93) ; Livre IV, chap. XX-XXI (pp. 275-277)
- Cartulaire de Bucilly (Barthélemy, 1881, BnF lat. 10121) — charte X, 1187
- Cartulaire de Foigny (Barthélemy, 1879, BnF lat. 48374) — chartes IV-VI, 1174-1177 ; charte DXV, 1271
- Balduinus de Avennis Genealogia, RHGF XIII, pp. 560-561
Sources secondaires
- Alfred Desmasures, Histoire des communes du canton d’Hirson, 1863
- Melleville, Dictionnaire historique de l’Aisne, 1865
- Adrien-Joseph Michaux, Notice historique sur la terre et pairie d’Avesnes, 1849
- Jean Mossay, Histoire de la ville d’Avesnes, pp. 19-20
- Biographie nationale de Belgique, tome I, notice Bon de Saint-Genois
- Isidore Lebeau, Précis de l’Histoire d’Avesnes, 1836