XIIe siècle · Thiérache · Palestine
Jacques Ier d’Avesnes
L’Indomptable
Seigneur de la Thiérache, héros du siège d’Acre, mort à Arsuf le 7 septembre 1191

Le 8 septembre 1191, au lendemain de la bataille d’Arsuf en Palestine, un détachement d’Hospitaliers et de Templiers s’avance à l’aube sur le champ de carnage pour retrouver un corps. Ils le recherchent depuis la veille au soir. Quand les chercheurs le trouvent enfin, ils peinent à le reconnaître : son visage est recouvert de sang coagulé, son corps gonflé par les blessures. Autour de lui gisent quinze guerriers turcs qu’il a taillés en pièces après avoir été désarçonné. Trois de ses proches sont morts à ses côtés. Cet homme s’appelle Jacques Ier d’Avesnes. Né vers 1152 dans nos forêts thiérachiennes, son destin — de la charte d’Hirson aux sables de Palestine — est l’un des plus extraordinaires que cette région ait produit.
Une maison qui ne plie pas
La famille d’Avesnes tire son nom d’une petite ville du Hainaut, aujourd’hui Avesnes-sur-Helpe. Ce n’est pas une grande maison royale ; ce n’est pas non plus une lignée de chevaliers obscurs. C’est quelque chose d’intermédiaire et peut-être de plus redoutable : une famille de seigneurs locaux, enracinée dans ses terres depuis deux siècles, qui a appris à survivre entre les grands — le comté de Flandre, le comté de Hainaut, la couronne de France — en jouant tour à tour chacune de ces puissances contre les autres, sans jamais plier complètement devant aucune.
Mossay l’écrit sans détour : les seigneurs d’Avesnes inspiraient une terreur légendaire à leurs voisins. Les comtes de Hainaut les craignaient ; les évêques ne menaçaient de leurs foudres que pour composer ensuite avec eux. Les chroniqueurs eurent beau jeu de narrer la suite dramatique de leurs exploits, au point qu’on leur attribua des légendes qui n’étaient pas forcément les leurs : celle du châtelain trahi qui arrache le cœur de son rival et le fait manger à sa femme. Le trouvère picard qui la colporte au XIIIe siècle la situe prudemment à Coucy. Mossay établit qu’elle était originaire des provinces du Nord et probablement liée aux d’Avesnes. On ne sait pas si c’est un éloge ou un avertissement.
La tradition croisée dans cette maison est ancienne — et funeste. Le premier à partir en Terre Sainte fut Gérard d’Avesnes, fils de Wédric le Barbu, qui accompagna Godefroy de Bouillon lors de la première croisade. Gérard mourut au siège d’Antipatride : pris comme otage par les assiégés, il fut attaché à la pointe d’un mât élevé sur la muraille, exposé aux coups de ses propres compagnons. Son sacrifice était gravé dans la mémoire de la famille. Quand Jacques partira à son tour, quatre-vingt-dix ans plus tard, ce sera sur le même sol qu’il mourra. Certains destins sont héréditaires.
Gossuin d’Oisy fut le second croisé de la lignée. Il eut la chance d’en revenir. Les chroniqueurs ne lui accordent aucun exploit particulier — ce qui, pour un d’Avesnes, ressemble presque à une honte.
Le père de Jacques, Nicolas le Beau, consolide le patrimoine et bâtit les châteaux de Condé, de Landrecies, d’Anor et de Trélon. Il noue l’alliance décisive : son fils épousera Adeline, dame héritière de Guise. Par ce mariage, les d’Avesnes étendent leur emprise vers le sud — Guise, Hirson, La Capelle, sur la voie romaine de Reims à Bavay entrent dans leur sphère. Nicolas le Beau mourra sans avoir vu jusqu’où son fils irait.
Jacques hérite de tout cela en 1171, à dix-neuf ans : un jeune homme avec des terres immenses, une épée qui ne connaît pas le fourreau, et une ambition qui semble avoir été tissée dans sa lignée.

Un seigneur thiérachien : la charte et l’épée
Jacques Ier d’Avesnes détient un titre impressionnant : seigneur d’Avesnes, Condé, Guise, Landrecies, Hirson, Leuze, Noirmer, Bugny, Estaing, et La Chapelle (La Capelle) — bourg de Thiérache sur la voie romaine de Reims à Bavay. La Biographie nationale de Belgique note avec sobriété qu’il « brillait surtout par son courage et sa puissance à la fin du XIIe siècle. »
À Hirson, au confluent de l’Oise et du Gland — cœur de son domaine thiérachien —, il laisse sa première empreinte documentée en 1156. Son père Nicolas appose son sceau sur la charte de franchises accordée aux habitants d’Hirson. Jacques n’a que quatre ans, mais le texte porte aussi son nom comme cosignataire et garant futur. Sa clause la plus remarquable : si le seigneur viole une disposition, les habitants peuvent quitter la ville. Un droit de résistance collective, écrit noir sur blanc en 1156.
Ce droit de résistance, un seigneur d’Avesnes venait de l’accorder à ses bourgeois — le même homme qui, quelques années plus tard, trahirait son suzerain, ferait assassiner un évêque et mettrait ses propres terres à feu et à sang. Il faut garder cela en mémoire pour comprendre Jacques : les contradictions ne l’embarrassaient pas.
Avec les moines de Saint-Michel-en-Thiérache, la relation fut plus tumultueuse encore. Dès 1169, Jacques et son épouse Adéleide avaient donné à l’abbaye le terrage de Guise pour la restauration de son église — geste de générosité, ou calcul politique. Peu après, il fit incendier les bâtiments abbatiaux. En réparation, Jacques abandonna ses droits de terrage sur le territoire de l’abbaye. Il pillait d’une main, restituait de l’autre — sans s’en excuser.
L’abbé Wilhelme et l’avoué dangereux
En janvier 1183, l’abbaye de Saint-Michel résolut « de prendre Jacob d’Avesnes pour avoué ». Un procès perdu contre Foigny sur les bois de Wattigny avait convaincu l’abbé qu’il lui fallait un protecteur capable de faire peur. L’homme qui avait brûlé ses bâtiments quelques années plus tôt répondait exactement à ce profil.
En janvier 1183, l’abbaye résolut — c’est le mot du cartulaire — « de prendre Jacob d’Avesnes pour avoué et de partager lesdits bois avec lui. » En échange de coupes forestières et du droit de construire une maison forte, Jacques endossait la protection de Saint-Michel. L’homme qui avait brûlé l’abbaye en devenait le bouclier. Il ne semble pas en avoir tiré la moindre leçon d’humilité. Simplement, les circonstances avaient changé.
C’est l’acte fondateur du fort de Macquenoise, dont les ruines dominent encore aujourd’hui la vallée de l’Oise côté belge. Cinq siècles plus tard, en 1723, le fort est au centre d’une aventure rocambolesque : un devin flamand, des grenadiers de Rocroi, deux cents bandits des Pays-Bas autrichiens en quête de la Cabre d’or. → Lire la légende

Le vassal qui ne rend pas hommage pour rien
On voit Jacques figurer dès 1170 à la bataille de Carnières, aux côtés de l’élite des chevaliers du Hainaut. Vers 1173, quelque chose se rompt avec Baudouin V. Jacques prend le parti du comte de Flandre Philippe d’Alsace — qui l’établit chef de son conseil — et, selon Mossay, « commit d’affreux dégâts dans toute l’étendue du Hainaut, jusque sous les murs de Mons. » Il confie aux ennemis de Baudouin les places d’Avesnes, de Landrecies et de Leuze — ses propres terres, livrées à l’ennemi.
Baudouin V répond en ravageant les campagnes autour d’Avesnes et fait ériger la tour de Beaufort en 1173 — une tour construite spécialement pour surveiller un homme. C’est, à sa manière, un hommage.
En 1174, l’évêque Robert de Cambrai est assassiné sur le pont de Condé. Les auteurs du crime sont des hommes de Jacques d’Avesnes. Que l’ordre soit venu de lui directement ou que ses gens aient simplement anticipé ses désirs, le résultat pour Robert fut identique. Quatre ans plus tôt, l’assassinat de Thomas Becket avait contraint Henri II d’Angleterre à la pénitence publique et failli lui coûter sa couronne. Le précédent était sur toutes les lèvres. Jacques d’Avesnes, lui, tient douze ans de procédure — appels, tractations, pressions ecclésiastiques et féodales entremêlées. Ses terres ne lui sont pas confisquées. En 1186, il est acquitté. « Les adversaires se réconcilièrent et signèrent la paix », écrit sobrement Mossay.
Son parcours ferait passer bien des seigneurs du XIIe siècle pour de paisibles rentiers. Ce qui est plus intéressant chez Jacques, c’est la façon dont il sort de ce cycle — non diminué, non soumis, mais transformé. Il la trouvera en Palestine.
Philippe d’Alsace lui confie sa flotte
En novembre 1187, Jacques prend la croix. Prendre la croix au XIIe siècle, c’est engager ses terres, ses finances, ses hommes pour une expédition dont une bonne partie des participants ne reviendra pas. C’est aussi, pour un homme comme Jacques, une forme de réhabilitation publique : l’assassin d’évêque combattant pour le Saint-Sépulcre.
La Biographie nationale de Belgique note que Philippe d’Alsace lui confia le commandement de sa flotte flamande : un détachement de 7 000 guerriers dont Jacques prit personnellement la tête. Il arrive à Saint-Jean-d’Acre en septembre 1189. Stubbs le note dans son introduction à l’Itinerarium : Jacques devança en Asie Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion — les deux rois n’arrivent qu’en 1191. Il « prit position entre les Allemands et les Anglais. »

« Le héros du siège d’Acre »
« In consiliis Nestor, in armis Achilles, in fide Attilio Regulo praeferendus. »
— Itinerarium Peregrinorum, Livre I, chap. XXVIII, p. 65Stubbs, éditeur de l’Itinerarium Peregrinorum dans les Rolls Series de 1864, lui attribue ce titre : « James of Avesnes, the hero of the siege of Acre, at the head of the Flemings. » Pas Richard. Pas Philippe Auguste. Le seigneur thiérachien qui a traîné ses guerriers depuis les bords de l’Helpe jusqu’aux murailles d’Acre.
Le siège dure deux ans — l’un des plus longs et des plus meurtriers de l’ère des croisades. Dans ce contexte de décomposition progressive du commandement, Jacques d’Avesnes émerge. L’Itinerarium le décrit comme « un homme doté d’une triple perfection : en conseil un Nestor, aux armes un Achille, en fidélité supérieur à Régulus. » Guy de Lusignan, roi de Jérusalem en titre, se retrouve écarté du commandement effectif au profit du seigneur flamand. Un homme qui avait combattu son propre suzerain et fait assassiner un évêque commandait désormais les défenseurs de la foi chrétienne. L’histoire médiévale ne manque pas d’ironie.
La ville tombe le 12 juillet 1191, après que Richard et Philippe ont finalement débarqué.
L’aile droite à Arsuf
Philippe Auguste rentre en France. Richard demeure. Et avec lui Jacques d’Avesnes, qui se voit confier le commandement de l’aile droite de l’armée. L’objectif : marcher vers le sud, sécuriser Jaffa, ouvrir la voie à Jérusalem. Saladin harcèle la colonne en marche, attendant qu’un contingent s’emballe en une charge prématurée. Richard interdit formellement toute contre-attaque sans ordre.
Le 7 septembre 1191 — un samedi, précise l’Itinerarium — l’armée approche d’Arsuf. Saladin lance l’assaut général. C’est l’aile droite — celle de Jacques — qui reçoit la pression la plus forte. Les Hospitaliers craquent les premiers et chargent sans attendre l’ordre. La bataille échappe momentanément à tout contrôle. Richard réagit : avec quinze compagnons seulement, il charge en criant : « Aide-nous, Dieu et Saint-Sépulcre ! » La bataille tourne. Sur le terrain : trente-deux émirs de haut rang morts, sept mille combattants selon l’Itinerarium. Du côté chrétien, moins d’un dixième de ce nombre. Et parmi ces pertes : Jacques d’Avesnes.

La mort d’un indomptable
L’Itinerarium Peregrinorum consacre à sa mort le chapitre XX du Livre IV, intitulé simplement : « In praedicta pugna occiditur Jacobus de Avennis, miles mirabilis. » Son cheval s’abat dans la mêlée, le jetant à terre. Les Turcs l’encerclent. Avant de tomber définitivement, « ferme quindecim Turcos detruncaverat » — il a presque taillé quinze Turcs en pièces, retrouvés gisant autour de lui. Trois de ses proches sont morts à ses côtés.
L’Itinerarium ajoute un détail glaçant : le comte de Dreux et ceux qui l’accompagnaient les avaient abandonnés dans la mêlée. « Detestandae notam infamiae » — la marque d’une infamie digne d’exécration. L’Itinerarium ne lui pardonne pas.
« Super morte tanti viri lamentabantur universi. »
— Itinerarium Peregrinorum, Livre IV, chap. XX — Pour la mort d’un si grand homme, tous pleuraient.
Le lendemain, dimanche de la Nativité de la Vierge — le 8 septembre — des Hospitaliers et des Templiers retrouvent le corps, à peine reconnaissable. Richard Cœur de Lion et Guy de Lusignan assistent aux funérailles. Une messe solennelle est célébrée dans l’église Notre-Dame.
La tradition locale lui prête ces derniers mots : « Ô bon roi Richard, venge ma mort ! » L’Itinerarium, seul récit quasi-contemporain, n’en fait nulle mention. Mais la légende dit parfois ce que les chroniqueurs ont tu. Jacques Ier d’Avesnes avait trente-neuf ans.
L’héritage : une querelle dynastique d’un siècle
Son fils aîné, Gautier II d’Avesnes, s’illustre à Bouvines en 1214, puis repart en Palestine. De sa lignée naît Marie d’Avesnes, dont le gisant de marbre est aujourd’hui au musée du Louvre — dernière demeure parisienne d’une femme dont le grand-père est mort sous les remparts de la Ville Sainte.
Mais c’est par son fils Bouchard que la lignée entre dans l’histoire avec le plus d’éclat. Bouchard d’Avesnes, devenu chanoine, tombe amoureux de Marguerite de Constantinople, fille de Baudouin IX de Flandre, premier empereur latin de Constantinople. Rome annule l’union. De ce premier lit naissent les Avesnes, du second les Dampierre — et commence la guerre des Avesnes et des Dampierre, qui redessine les frontières des Pays-Bas médiévaux pendant trois générations. Son petit-fils Jean Ier d’Avesnes accède finalement au comté de Hainaut vers 1280.
Et parmi les héritages indirects, celui-ci : Jacquemont, neveu de Jacques, devient évêque de Tournai. La famille qui avait fait assassiner l’évêque Robert de Cambrai place l’un des siens sur un siège épiscopal une génération plus tard. Ce n’est pas de la rédemption. C’est de la stratégie — ou peut-être simplement la prudence d’un neveu qui avait retenu la leçon familiale et choisi l’Église plutôt que l’épée. On imagine sans peine qu’aux repas de famille, Jacquemont évitait certains sujets.
Ce qu’il reste
Jacques Ier d’Avesnes n’a pas laissé de chroniques à son nom. Pas de château intact. Pas de monument. À Hirson, sa presqu’île fortifiée fut rasée, rebâtie, oubliée. À Macquenoise, des pierres éparses entre les arbres sont peut-être les restes de ce qu’il fit construire en 1183. Ce qui reste : un sceau de 1186 à l’abbaye d’Anchin, quelques lignes dans les cartulaires de Bucilly et de Foigny, un chapitre dans l’Itinerarium Peregrinorum. Et les armes des d’Avesnes — « bandé d’or et de gueules de six pièces » — que la commune d’Avesnes-sur-Helpe porte encore aujourd’hui sur son blason.
Jacques Ier d’Avesnes fut un homme de son siècle, brutal et pragmatique, capable de trahir et de se racheter, d’accorder à ses bourgeois un droit de résistance et de faire assassiner un évêque. Il n’est pas un saint. Il n’est pas un monstre. Il est un seigneur du XIIe siècle — et parmi eux, l’un des plus grands que cette région ait connus. La Thiérache l’a produit et l’a oublié. Arsuf l’a tué et lui a rendu hommage. L’histoire lui doit peut-être encore quelque chose.

Repères chronologiques
| v. 1152 | Naissance de Jacques d’Avesnes |
| 1156 | Charte de franchises d’Hirson |
| 1169 | Donation du terrage de Guise à Saint-Michel |
| v. 1171 | Jacques hérite de la seigneurie |
| 1173 | Rupture avec Baudouin V — tour de Beaufort |
| 1174 | Assassinat de l’évêque Robert de Cambrai |
| 1183 | Avouerie de Saint-Michel — fort de Macquenoise |
| 1186 | Acquittement — paix avec Baudouin V |
| 1187 | Prise de la croix |
| 1189 | Arrivée à Acre — commandement du siège |
| 1191 | Chute d’Acre (12 juil.) · Mort à Arsuf (7 sept.) |
Sources primaires
- Itinerarium Peregrinorum et Gesta Regis Ricardi, éd. William Stubbs, Rolls Series, 1864 — Livre I, chap. XXVIII (p. 65) ; Livre I, chap. XLIII (p. 93) ; Livre IV, chap. XX-XXI (pp. 275-277)
- Cartulaire de Bucilly (Barthélemy, 1881, BnF lat. 10121) — charte X, 1187
- Cartulaire de Foigny (Barthélemy, 1879, BnF lat. 48374) — chartes IV-VI, 1174-1177 ; charte DXV, 1271
- Balduinus de Avennis Genealogia, RHGF XIII, pp. 560-561
Sources secondaires
- Alfred Desmasures, Histoire des communes du canton d’Hirson, 1863
- Melleville, Dictionnaire historique de l’Aisne, 1865
- Adrien-Joseph Michaux, Notice historique sur la terre et pairie d’Avesnes, 1849
- Jean Mossay, Histoire de la ville d’Avesnes, pp. 19-20
- Biographie nationale de Belgique, tome I, notice Bon de Saint-Genois
- Isidore Lebeau, Précis de l’Histoire d’Avesnes, 1836