Pierre NOËL, illustrateur d’ouvrages et peintre de la Marine a longtemps vécu à Gercy près de Vervins. On lui doit de nombreuses œuvres picturales sur l’histoire de la Thiérache et du Vervinois.
Pierre Noël, peintre de la marine et thiérachien de cœur
Au cours de randonnées en pays thiérachien avec pour objectif de porter un regard sur le patrimoine de cette contrée : Eglises fortifiées, lavoirs, pigeonniers, châteaux, je rencontre en 1978 un personnage exceptionnel : Pierre NOËL, illustrateur d’ouvrages et peintre de la Marine. Riche d’une culture et de l’héritage de ses racines monarchiques : tradition, rigueur, catholicité, je n’ai su résister à l’envie de fixer sur pellicule photographique cet homme loin des mondanités en son domaine de Gercy, proche de Vervins (Aisne). Il m’accueillera avec simplicité.
En son for intérieur sur fond d’intimité, il m’ouvre son jardin secret et son refuge de facture typiquement thiérachien situé le long de la route Charlemagne [RN2] qui relie la Capitale française à l’Europe du nord. Il m’apparaît attachant et si bien ancré en ce terroir et commune de Gercy ! Son petit coin de paradis lui servira maintes fois de base arrière à réaliser un nombre incalculable de croquis, peintures sur cartons ou bois précieux. Il me confiera qu’il ne supportait pas que l’on nuise à l’environnement. Il laissait faire la nature affectionnant particulièrement son espace arboricole. N’a-t-il pas mis un point d’honneur à peindre « les saules du Grand-Pré » à Gercy ? Il est très affecté lorsqu’il assiste à leur disparition.. Ses carnets de croquis ne le quittaient jamais. Il en avait toujours un qui dépassait de sa poche, le crayon fixé par un élastique. Il travaillait disait-il : « Comme un photographe qui opère avec un grand angulaire ! »

Pierre Noël
A ces paysages qu’ils soient de Provence, de Thiérache ou aux quatre points cardinaux se remarque rarement autre chose que des vues très ouvertes. Dans cette façon à concevoir la peinture, aurait-il été influencé par les grands espaces marins sur lesquels il s’est laissé porté ? La Thiérache est un pays de « multiples petits bocages. » Pour entrer dans ces espaces étroits, Pierre Noël ne manquait jamais de gravir un coteau en amont des villages qui font la richesse de notre contrée thiérachienne. Autre trait de caractère, il rejetait tout ce qui n’avait pas fait ses preuves. Lorsqu’il faisait allusion à ses voitures d’occasion, il lançait : « Cette bagnole a fait ses preuves. »
Le temps m’a manqué pour faire la connaissance de ce peintre et illustrateur de revues, de journaux et de livres. Trois ans passe, le 29 octobre 1981 à 78 ans, le poète s’éteint.En héritage, Pierre Noël laissera ses oeuvres picturales à plusieurs musées de la Marine, en particulier à celui du Palais de Chaillot. Ses illustrations empreintes d’un grand réalisme, fidèles dans les moindres détails à l’histoire et aux auteurs, iront à des éditeurs de renom.
Au-delà des Océans
Entre deux escales, Pierre Noël passera ses moments de répit au cœur du bocage thiérachien en compagnie de son épouse Marthe Coulon, sculpteur. Il sera toujours en osmose avec la nature, un livre entre les mains près de l’âtre ou dans son minuscule atelier d’où sont sortis bien des croquis, des peintures et des laques. Il laissait libre cours à son imagination.
« Je crois qu’il avait deux Pierre Noël » selon Jean Ducros, rédacteur en chef de la revue de l’Association des Peintres officiels de la Marine, « celui qui écoute et celui qui donne. Quant un véritable artiste se retourne vers son passé et prend les dimensions de son œuvre, il traverse généralement des phases d’étonnement et d’angoisse. D’étonnement, car il est surpris par la masse de tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’il a aimé, de tout ce qu’il a inventé, de tout ce qu’il a assemblé ou dissocié. Selon son tempérament, cette surprise est attendrie, ironique ou morose, et elle peut passer par trois états. Selon qu’il a conservé ou non par-devers lui, des éléments de toute sa vie de travail, sa surprise est plus ou moins forte. »

Pierre Noël
Portrait
Accrochées aux cimaises des musées ou chez des particuliers, les œuvres de Pierre Noël font figure de chef-d’œuvres. Elles connaissent un franc succès. Cet artiste persévérant était très estimé de ses compatriotes villageois pour son humeur, sa discrétion. Il se présentait volontiers une bouffarde en bouche, tel un capitaine au long cours.
Pierre Noël est né le 23 mai 1903 à Troyes (Aube) du déclarant Eugène Henri Marie Georges, capitaine au premier bataillon des Chasseurs à pied et de Cécile Clotilde Joséphine Marie Thérèse Cherfils, son épouse. Son grand-père, de la branche maternelle, était officier général de la Cavalerie, neveu de l’ingénieur Charles Noël, constructeur des ports d’Alger, de Gênes et de l’arsenal de Toulon dont un quai porte le nom.
Son père Georges a écrit une étude sur madame de Grafigny, femme de Lettres, amie des philosophes. Jean Ducros souligne « Ainsi, il s’est occupé de la correspondance de son bisaïeul [Gabriel Noël] dont les lettres transmettaient en direct la vie des armées de la révolution et de l’Empire ; volontaire des bataillons de la Meurthe, secrétaire particulier du général Dubois – vieux – sabreur illettré. Ce Noël vécut intensément certaines des heures les plus étonnantes de l’histoire, en particulier, celle de la bataille de Valmy. »
La mère de Pierre Noël était fille d’officier. Elle était descendante d’une famille de banquiers, les » Doumerc ». Ils vinrent en aide à Ingres afin de lui assurer ses études. Ils ont eu à leur service le père d’Honoré de Balzac.
Pierre Noël fait connaissance avec « Damoiselle » Marthe Coulon. Elle fréquente l’Ecole nationale des Beaux-arts. Elle s’initie à la sculpture. En 1927, ils unissent leur destin et installent leurs ateliers respectifs à Paris, près de la Place Denfert-Rochereau. Leur amour se construit autour de leur similitude du sens artistique. Marthe Coulon contribuera à la notoriété de son époux.
Malgré leurs racines respectives sur fond de carrière militaire, Pierre Noël ne prendra pas les armes. Les seules qu’il maniera : Ses brassées de pinceaux et de crayons. Il effectue son service militaire au 2e Hussard de Tarbes. Jean Ducros souligne: « Il vécut tellement dans l’intimité des chevaux qu’il en oublia de les dessiner. » De retour à Paris, il fréquentera à Montmartre et Montparnasse les ateliers des maîtres et illustrateurs, René Lelong et Biloud.
Poussé par eux, Pierre Noël s’inscrira comme élève libre à l’Ecole des Beaux-arts avec pour thème : L’Anatomie et l’histoire de l’Art.
Ouvert sur le monde
Pierre Noël sublime paysagiste avait les yeux ouverts sur le monde. Fabuleux illustrateur, il se prêtera aux grands événements de l’histoire maritime et terrestre. Un artiste d’une intelligence remarquable. Il savait communiquer avec les hommes et les enfants. Il partageait volontiers l’univers enfantin et par un trait, il transmettait son génie. Il fait ses études au collège de Soissons en 1914, puis à Fontainebleau, à Arcachon et terminera pensionnaire à Sainte-Croix d’Orléans en classe de philosophie. Un parcours bien chaotique qui s’expliquerait par les fréquentes mutations de son père, militaire de carrière.

Pierre Noël
Tout jeune, il avait des dispositions pour le dessin mais de là à « flirter » avec le nu pour illustrer l’opérette de « Fifi », c’était aller un peu loin en besogne. Ce n’était pas au goût du corps enseignant. Il est gentiment prié d’exercer son talent ailleurs !
A son mariage, c’était déjà un illustrateur très engagé dans des revues, des journaux. Son premier livre sera consacré à Balzac qui lui fait commande pour « Les contes drolatiques ». Il illustrera « Thomas l’agnelet » de Claude Farrère. Et combien d’autres !
Il pratiquera la gravure : pointes sèches, eaux fortes et le bois gravé notamment pour « Le rouge et le noir » de Stendhal. Son épouse n’était jamais bien loin pour l’honorer en pratiquant la sculpture sur bois. La seconde guerre mondiale l’écartera des unités combattantes. Une intervention chirurgicale le met à l’abri du front. Il servira dans l’artillerie coloniale à la Commission des Volontaires de Libourne. Notre appelé, Maréchal des Logis, chef de peloton ne lâche pas ses pinceaux et ses crayons. En 1940, de retour à la vie civile, il remonte à Paris. Il sera un témoin éclairé sur les agissements des troupes occupantes à s’approprier les biens, y compris ceux de sa famille. Il prend le temps d’observer et il note ses impressions. Il ne reste pas sur la Capitale, la maison paternelle a subit trop de méfaits de l’occupant !
Son point de chute sera la région bordelaise. La possession des valeurs culturelles de l’écrit est négligée par l’ennemi. Le refuge de Pierre Noël restera la lecture. Durant cette guerre il recevra, entre 1940 et 1945, de nombreuses commandes à illustrer des ouvrages littéraires dont les plus connus : « Madame Bovary » de Gustave Flaubert, « Les dieux ont soif » d’Anatole France, « Eugénie Grandet » et pour le cercle des enfants : « Le roi des montagnes » ou bien encore « Le voyage de Gulliver ». Rien que des grandes maisons d’éditions à l’enseigne de Gründ, Denoël, Flammarion, etc.
La France libérée, Il reprend ses pinceaux
La France est libérée, l’Armistice est signé. Pierre Noël est engagé à titre officiel dans une nouvelle carrière. En 1944, il est nommé Peintre de la Marine. Il embarquera sur un premier navire « La Jeanne d’Arc » qui assure la liaison entre Toulon et les côtes d’Afrique du Nord. A lui d’avoir le pied marin !

L’attaque de l’église de Burelles
En 1946, il sera à bord du « Richelieu ». C’est l’appel du large. Il se liera d’amitié avec les officiers de marine et certains de ses pairs, peintres de la Marine. Sur le pont du « Richelieu », il assiste à la prise de commandement du porte-avions « Arromanches » préalablement baptisé « Colossus » cédé par la Grande-Bretagne à la France.
Entre 1947-1950, Pierre Noël participe aux croisières d’avisos, des bâtiments de guerre conçus pour les missions lointaines, l’escorte et la protection des côtes ainsi que la lutte anti-sous marine. D’une inspiration débordante, il signe au large de Jersey « Le sillage de l’aviso Yser » en prenant vue depuis l’aviso « la Meuse » mouillé dans les eaux des fjords de Norvège. C’est toute la ligne des avisos de l’Ecole Navale dont il fait œuvre d’art. Il couche sur ses toiles et cartons des bateaux tel que le « Duguay-Trouin », la frégate « Escarmouche » en mer d’Irlande. Notre homme est infatigable.
Son horizon ne s’arrête pas à la rade de Toulon. Il se transportera au Cameroun, à Corfou, à Naples, à Los Palmas, aux îles Canaries, etc. Pierre Noël ne manque pas d’aplomb !
Art et honneur
L’appel des grands espaces marins, Pierre Noël l’avait encore en 1975. A 72 ans, il embarque pour plusieurs semaines sur la frégate « Duguay-Trouin ». Il a commande d’un panneau illustrant la vie de Duguay pour la décoration des appartements du commandant !
Ce thiérachien de cœur, sur le pont des bateaux était admiré de tous pour sa rapidité à saisir une silhouette, une scène, une tranche de vie. Avait-il encore à justifier sa qualité de Peintre de la Marine, dès alors qu’il avait mouillé l’ancre à Gercy où il avait peint « La ville de Vervins » ; « La route de Vervins à Gercy » ; « Les saules du Grand-Pré » ; « L’Oise à Dohis » ; « Les remparts de Vervins » ; « Neuve-Maison » ainsi que sur panneaux en bois précieux, généralement exotiques, rehaussés à la feuille d’or et d’argent, des pages d’histoire qui ont émaillé le vervinois avec notamment sous l’occupation : « La réquisition des chevaux de Vervins » ; « Le siège de Vervins » ; « L’attaque de l’église de Burelles » lors de la guerre de Cent ans.
La conclusion reviendra à Jean Ducros :
« Les registres de la sensibilité et de l’imagination artistique sont variés; c’est un charme de la vie dans les ateliers. Il y a toujours absence de monotonie auprès d’un véritable artiste. Pierre Noël a horreur de la monotonie, cela ne l’empêche pas d’avoir une écriture caractéristique, un style, des habitudes même, comme en ont les artisans. Pierre Noël paysagiste est le peintre attentif l’esprit tendu à capter ce qu’une inspiration supérieure lui propose. Pierre Noël illustrateur de livres est de même à l’écoute de l’auteur. Il se tient toute entier au service d’une pensée qu’il met fidèlement en forme ; mais quand il est décorateur ou encore quand il raconte avec un crayon et le pinceau une anecdote vue ou imaginée, Pierre Noël n’est plus pareil, il s’ébroue. Son trait devient plus baroque, la fantaisie lui fait commettre de petites folies chromatiques qu’il jugerait déplacées ailleurs ! Il s’amuse, il badine, il jongle. »
Jacky Billard