Un géographe à Fourmies

En 1924, la Société industrielle de Fourmies fête son cinquantenaire. Pour l’occasion, elle publie en septembre 2027, un volumineux Aperçu économique de la région et confie les pages d’ouverture à un universitaire Lillois, Maximilien Sorre. On pouvait craindre l’éloge de circonstance, ce genre de morceau où la terre natale est toujours riche, le climat sain et l’avenir radieux. Sorre fait autre chose. Il regarde le sol.

Géographe formé à l’école de Vidal de La Blache, spécialiste de ce qu’on appelait alors la géographie humaine et biologique, Maximilien Sorre n’a aucun parti pris régionaliste à défendre. La Thiérache n’est pas son pays ; c’est son terrain. Et son introduction, en une vingtaine de pages serrées, pose une question simple et redoutable : qu’est-ce qui fait, au juste, la Thiérache ?

La réponse qu’il donne — et qu’il refuse de simplifier — court encore sous tout ce que Terascia tente d’écrire sur ce territoire.

Maximilien Sorre

Maximilien Sorre

La Thiérache est née d’une rencontre

La tentation, toujours, est de tracer une frontière. De dire : ici commence la Thiérache, là elle s’arrête, et entre les deux il existe une « région naturelle » aux contours nets. Sorre refuse cette facilité dès les premières lignes. La contrée dont il entreprend de décrire les caractères « n’apparaît pas aux yeux du géographe comme une région naturelle au sens rigoureux et plein du terme ».

Ce qu’il voit, c’est une zone de contact. Trois grands ensembles géologiques se rencontrent ici : le bassin parisien vient du sud-ouest avec ses plateaux de craie et ses grandes cultures ; le bassin franco-belge descend du nord avec ses plaines industrielles ; l’Ardenne pousse de l’est son vieux massif forestier et ses roches anciennes. La Thiérache naît de leur télescopage.

Ses caractères propres — l’élevage et l’herbage, le travail du textile, l’exploitation de la forêt — ne résultent pas d’une géologie unique ou d’une frontière administrative. Ils naissent d’une combinaison, d’un équilibre instable entre des influences qui se chevauchent. C’est une terre de seuil, de passage, de transition. Le mot « Thiérache » lui-même, observe Sorre à la suite de C.-G. Picavet, n’a pris une véritable valeur géographique qu’au XIXe siècle, quand une économie sociale spécifique a fini par cristalliser sur ce territoire une identité reconnaissable.

Le constat paraît modeste. Il est en réalité fondateur. Car il invalide d’un trait toutes les définitions trop nettes — celles qui font de la Thiérache une province bien close — et il justifie un périmètre plus large : celui d’un Avesnois-Thiérache pensé comme espace de contact, à cheval sur le Nord, l’Aisne, les Ardennes et la Belgique. C’est exactement le territoire que Terascia s’est donné.

Ce que le sol commande

Qu’on ne s’y trompe pas : si Sorre refuse les frontières nettes, il ne dit pas que tout se ressemble. Au contraire, il montre que le sous-sol distribue les différences avec une logique implacable.

Le trait dominant, c’est l’imperméabilité. Sous toute la région, des couches qui retiennent l’eau à faible profondeur : schistes du massif ancien, marnes, argiles. Là où ces couches affleurent, l’eau stagne, l’herbe pousse, la forêt s’installe. La grande différence avec les pays situés à l’ouest, où la craie blanche laisse l’eau s’infiltrer en profondeur.

Ce sous-sol imperméable ne manque pas de diversité. Sorre s’en émerveille : les matériaux « ne font nulle part défaut », et du nord-est au sud on passe des schistes ardennais aux calcaires, des marnes aux sables et aux grès. Tout affleure au flanc des coteaux. Mais cette variété obéit à un ordre, celui des bandes géologiques concentriques qui se succèdent depuis le vieux massif primaire d’Hirson et de Saint-Michel jusqu’aux plateaux de craie vers Vervins et Guise. Entre les deux, une longue clairière jalonnée par Fourmies, Trélon, Chimay et Givet s’ouvre là où le calcaire a percé entre les deux grands massifs forestiers. Nous y reviendrons.

Car le sous-sol ne dicte pas seulement le paysage. Il dicte la vie.

L’eau, la forêt, le ciel

Le réseau hydrographique porte la signature de ce télescopage. Le sillon Sambre-Oise, ce fossé peu profond où les eaux hésitent entre le nord et le sud, est si peu marqué qu’une simple rigole suffirait pour dévier la haute Sambre vers l’Oise. C’est cette curiosité géographique qui a permis, bien plus tard, le tracé du canal de la Sambre à l’Oise — ouvert en 1836, il transportait encore en 1913 près de six cent mille tonnes de houille belge et westphalienne vers Paris.

La forêt, elle, est le personnage central. La Thiérache, à l’origine, n’est qu’une annexe de l’immense forêt d’Ardenne. Un massif boisé impénétrable couvrait d’un manteau ininterrompu les schistes ardennais, les plateaux crétacés et la Fagne, ne s’arrêtant qu’à la coupure Sambre-Oise. Strabon, déjà, avait noté cette immense forêt de petits arbres. L’histoire du pays est celle d’une lente conquête de clairières, et la toponymie en garde partout la trace : les innombrables Sarts — les essarts, les terres défrichées — répondent aux Colonfay, Landifay, Voulpaix.

Le ciel achève le tableau. Nulle station ne reçoit moins de 750 millimètres de pluie par an — La Capelle sur son plateau, Fourmies à 761, Hirson à 787 — et les bassins de la grande et de la petite Helpe montent au-dessus de 825, quand le Cambrésis voisin n’en reçoit que 660. Les hivers sont longs, les gelées marquées, la neige tient de vingt-cinq à quarante centimètres sur les plateaux. À Saint-Michel, sur la bordure ardennaise, pluies et brouillards assombrissent la plus grande partie de l’année. « Ce climat en somme n’est pas prodigue de sourires », écrit Sorre avec un sens aigu de la litote.

L’humidité retarde la maturation des grains. La céréaliculture est ingrate. C’est l’herbe — donc l’élevage — qui finit par s’imposer. Et c’est la forêt qui, partout où l’homme ne l’a pas repoussée, reprend ses droits. Le climat, ici, n’est pas un arrière-plan. Il choisit, à la place des hommes, ce que la terre produira.

Un pays qui ne nourrit pas ses enfants

La vie est rude sur ces plateaux. Le sol argileux et glaiseux exige quatre à six chevaux pour un seul labour. L’épeautre, remplacé par le blé, n’améliore rien. Les intendants du XVIIe et du XVIIIe siècle s’en désespèrent : celui d’Origny-en-Thiérache note que l’humidité et la glaise rendent les récoltes si difficiles « qu’on ne laboure qu’avec quatre et six chevaux ». Le Vayer résume vers 1760 : « cultures ingrates ».

Alors, on part. L’émigration saisonnière est attestée dès le XVIIe siècle. Dans un seul village, vers 1684, dix-huit familles abandonnent la contrée. C’est à cette époque, note Sorre, qu’apparaît le type du Thiérachien nomade. Les journaliers vont faire la moisson en Brie, les habitants de Brunehamel et de Renneval vendent six mois de l’année leurs toiles à travers les campagnes du Nord et de Belgique. En 1901 encore, le géographe Chantriot observe que les Thiérachiens n’ont point cessé d’émigrer pendant la belle saison.

Et sur cette fragilité, la guerre passe et repasse. « Durant la guerre de Trente Ans, presque chaque année, les environs du Nouvion furent infestés par les bandes ennemies. » Et Sorre laisse la parole à un homme du lieu : en 1662, le maire du Nouvion constate que son territoire « est demeuré en friche durant la guerre et a été presque tout chargé de bois et d’épines ». La forêt, qu’on avait mis des siècles à repousser, revenait dès que l’homme baissait la garde. Au moment de la paix de Vervins, en 1598, la famine et la peste avaient ravagé le pays. La Thiérache était infestée de loups.

De l’herbe et du fil

Pourtant, ce pays refuse de mourir. Sorre raconte une double transformation qui, au XIXe siècle, change la donne.

D’abord, l’herbe. Lentement, les plateaux reviennent à leur véritable vocation. Les chiffres sont saisissants : en 1892, sur le territoire du canton de La Capelle, on ne comptait plus que six ares de céréales ou de betteraves pour un hectare de pâture. Le cœur de la Thiérache avait basculé. L’élevage bovin s’installe — engraissement d’abord, puis industrie laitière. Le fromage de Maroilles devient un produit commercial. Le pommier, multiplié à partir de 1825, ajoute le cidre aux revenus de la ferme. Les laiteries coopératives stimulent l’esprit d’association. La terre, si rebelle au blé, se révèle généreuse pour qui sait l’écouter.

Et puis le fil. Le textile n’est pas une invention du XIXe siècle. Dès le Moyen Âge, les Thiérachiens tissent des étoffes. Au XVIIIe, les mulquigniers de la région produisent des toiles fines, des linons, des batistes. Les toiles de Vervins et de Rozoy sont célèbres. En 1825, Brayer signale à Vervins soixante maîtres bouvetiers fabriquant un million deux cent mille paires de chaussons.

Mais c’est avec la laine peignée que Fourmies prend son essor. En 1823, Théophile Legrand y fonde la première filature. La ville ne compte alors que deux mille habitants. Quarante ans plus tard, elle en a quinze mille et ses soixante-seize établissements exportent dans le monde entier. En 1914, Fourmies est le premier centre mondial pour la filature de la laine peignée fine.

Sorre décrit une industrie extraordinairement dispersée. On compte en 1927 deux cent neuf usines et ateliers dans soixante et onze communes. Les verreries se sont installées à proximité des massifs forestiers — celle de Monplaisir, à Fourmies, date de 1599. Le Familistère de Guise, avec ses fourneaux Godin, emploie plus de deux mille ouvriers. Le tissage, lui, est partout : vingt-neuf villages possèdent un tissage de laine. L’industrie, ici, n’est pas un corps étranger greffé sur la campagne. Elle est née du même sol, de la même nécessité.

La clairière, la route, la frontière

Le fil conducteur de Sorre — le sol commande — trouve sa démonstration la plus frappante dans la question des chemins.

On croyait que la vallée de l’Oise supérieure constituait une « trouée » naturelle, une porte ouverte par où les armées passaient. Sorre écarte cette idée, « à la suite de M. Demangeon » : l’Oise ne possède en aucune manière le caractère d’une voie naturelle. Que ses sources se trouvent en territoire étranger ne perce aucune brèche dans la frontière.

La véritable route, c’est la longue clairière de Trélon à Chimay, cette trouée ouverte entre la forêt de Thiérache et la forêt de la Fagne par une traînée d’affleurements calcaires — la même que Sorre avait repérée dans sa lecture du sous-sol. Là passait, à toutes les époques, le chemin le plus court entre la haute Sambre et la basse Meuse, entre Vervins–La Capelle et Namur–Liège. Encore une fois, c’est la géologie qui a tracé le chemin. Les hommes n’ont fait que le suivre.

Et la Thiérache n’a jamais été isolée. Dès l’époque gallo-romaine, la voie Reims-Bavai traversait le pays par Vervins, Étréaupont, Froidestrées, La Capelle, Étroeungt, Saint-Rémy-en-Chaussée. La route nationale de Paris à Maubeuge en suit encore le tracé. Au-delà de Larouillies, c’est la chaussée Brunehaut qui prend le relais. Sous le bitume, la voie romaine.

En 1927, deux grands axes ferroviaires se croisent dans la région : la ligne Paris–Bruxelles–Cologne par Busigny, Le Cateau, Aulnoye et Maubeuge ; et la transversale Lille–Strasbourg par Aulnoye, Fourmies et Hirson, qui relie le Nord charbonnier et textile à la Lorraine et à l’Alsace. Hirson, Aulnoye, Busigny comptent parmi les nœuds ferroviaires les plus actifs du réseau du Nord. Cette petite contrée, que sa terre nourrit si mal, se trouve au carrefour de l’Europe industrielle.

Le regard qui reste

Que reste-t-il, près d’un siècle plus tard, de ces vingt pages d’un géographe de passage ? L’essentiel.

Sorre a donné à la Thiérache ce qui lui manquait le plus : une explication qui ne soit ni l’anecdote ni la légende, mais la logique tranquille du sol, du climat et des chemins. Le pays est dispersé parce que la forêt et l’argile l’ont voulu ainsi. La misère rurale s’enracine dans une terre lourde et un ciel humide autant que dans les malheurs de l’histoire. L’industrie textile n’est pas un accident : elle est née de la nécessité de survivre sur un sol qui refusait de nourrir ses enfants. Et les armées sont passées par où le calcaire avait dégagé la forêt.

Le géographe ne le savait pas, mais en refusant de réduire cette contrée à une province, à un département ou à un canton, en la lisant comme une rencontre de forces géologiques dont la combinaison produit un genre de vie singulier, il offrait à ceux qui, un siècle plus tard, tenteraient de raconter l’histoire de deux cent soixante-dix-sept communes réparties entre quatre frontières, la seule clef qui vaille.

Avant de raconter ce qui s’est passé sur une terre, il faut comprendre de quoi cette terre est faite.

Olivier Laffitte