Le réseau routier gallo-romain a été conçu par Agrippa dans la seconde partie du Ier siècle av. J.-C. Ainsi vont se déployer les premières agglomérations.
Note méthodologique. Trois niveaux de certitude : ✅ attesté par source primaire (itinéraire romain, borne milliaire, fouille documentée) · ⚠️ probable par convergence de sources secondaires · ❓ tradition locale non vérifiée archéologiquement. Bien que la Carte archéologique de la Gaule (CAG 02, Aisne, 1995 ; CAG 59, Nord, 2009) constitue la référence institutionnelle pour l’inventaire exhaustif des vestiges régionaux, son intégration à cet article est en attente — certaines identifications restent donc provisoires.
1. La route qui n’a jamais changé de nom
Prenez la RN2 au nord de Reims. Suivez-la vers Laon, Vervins, La Capelle, Maubeuge. Vous roulez sur le même corridor qu’un légionnaire du IIe siècle, qu’un moine du VIIe siècle portant une relique d’abbaye en abbaye, qu’un arquebusier espagnol de 1637 marchant sur Vervins. L’artère antique de Reims à Bavay est l’une des rares infrastructures dont le tracé n’a pratiquement pas bougé depuis deux millénaires — la chaussée Brunehaut au Moyen Âge, route royale sous l’Ancien Régime, nationale aujourd’hui. Sorre (1927, p. 30) ✅ le confirme : « la grande voie romaine de Reims à Bavay, tracée par Agrippa au siècle d’Auguste, traverse le territoire en ligne presque droite — Vervins, La Capelle, Larouillies. » Même tracé, même fonction, même logique.
Ce fait simple est lourd de conséquences pour comprendre l’Avesnois-Thiérache. Les routes ne sont pas des illustrations du territoire — elles en sont la matrice. L’itinéraire structure l’espace : il fait de Vervins un marché, incite l’évêque à y installer un doyenné, attire les armées. Il explique que Macquenoise, village de forêt, abrite un sanctuaire de frontière, des thermes et des ateliers de meules. Il conditionne l’implantation des abbayes bénédictines du VIIe siècle — Bucilly, Saint-Michel, Liessies, Hautmont — toutes sur les chaussées antiques ou à portée immédiate.
Cet article décrit le réseau, pas seulement l’axe principal. La voie Reims-Bavay est la colonne vertébrale ; les chemins secondaires en sont les côtes. Ensemble, ils forment un système qui structure l’espace régional pendant quatre siècles d’Empire romain, et dont l’empreinte demeure lisible jusqu’à aujourd’hui dans la toponymie, dans le parcellaire, dans la disposition des bourgs.

Borne milliaire de La Capelle — découverte en 1882, confirmant le passage de la voie romaine Reims-Bavay. © Terascia / O. Laffitte — argentique.
2. La Gaule Belgique : pourquoi une voie Reims-Bavay ?
La conquête de César (58-51 av. J.-C.) met fin à l’indépendance des peuples gaulois du Nord. Les Nerviens, battus sur le Sabis ✅ (De Bello Gallico, II, 16-28), voient leur territoire intégré à la future province de Gaule Belgique. Auguste réorganise la Gaule vers 16-13 av. J.-C. : trois provinces (Lyonnaise, Aquitaine, Belgique), avec Reims — Durocotorum — comme capitale de la Belgique. Notre territoire se trouve précisément à la confluence de plusieurs civitates : les Rèmes au sud (capitale Reims), les Viromanduens à l’ouest (capitale Saint-Quentin), les Nerviens au nord (capitale Bavay).
C’est Agrippa, gendre d’Auguste et organisateur du réseau routier gaulois à partir de 39 av. J.-C., qui trace le grand système rayonnant depuis Lyon. L’axe Reims-Bavay s’inscrit dans ce dispositif comme un corridor administratif et militaire de première importance ✅ (Bergier, Histoire des grands chemins de l’Empire romain, 1728). Il relie la capitale provinciale à Bagacum — Bavay — nœud routier du nord d’où rayonnent sept chaussées vers Cologne, Boulogne, Cambrai, Utrecht.
Mais l’artère est aussi, très rapidement, une route marchande. L’Avesnois-Thiérache possède des ressources que l’Empire sait exploiter : le fer des vallées de l’Helpe, le grès quartzeux (arkose) des carrières de Macquenoise, le bois des forêts ardennaises. Les meules produites dans la forêt de Saint-Michel à partir de l’arkose du Pas-Bayard sont retrouvées sur des sites distants de plusieurs dizaines de kilomètres — preuve directe de l’intensité du trafic commercial ✅ (Rousseau, Histoire manuscrite d’Hirson, observations 1840-1880 ; Brulet, 1982-1985).
Avant même Rome, les oppida gaulois jalonnaient ce passage. Le murus gallicus d’Avesnelles — retranchement en pierres et terres renforcé d’une armature de poutres, décrit par César (De Bello Gallico, V) ✅ — en est la preuve la mieux documentée de la région. Les chaussées romaines ont souvent emprunté des pistes celtiques plus anciennes, les améliorant, les pavant, les jalonnant de bornes milliaires.
3. De Reims à Bavay : l’itinéraire station par station
L’itinéraire est documenté par deux sources primaires : l’Itinéraire d’Antonin (IIIe siècle) et la Table de Peutinger (copie médiévale d’une carte du IVe siècle). Ces documents fournissent les noms de stations et les distances entre elles — mais leur interprétation n’est pas toujours univoque. Le tableau ci-dessous synthétise l’état des identifications.
| Nom antique | Identification | Alternative | Vestiges attestés | Certitude |
|---|---|---|---|---|
| Durocotorum | Reims | — | Porte de Mars, forum, ville entière | ✅ |
| Catusiacum | Chaourse (nord) | — | Substructions diverses | ⚠️ |
| Ninitacus | Nizy-le-Comte | — | Borne milliaire, 2 villae IIe s., temple de Belenus | ✅ |
| (sans nom) | Dizy-le-Gros | — | Passage attesté | ⚠️ |
| (sans nom) | La Chaussée d’Hary | — | Remblai conservé en forêt | ✅ |
| Verbinum | Vervins | — | Théâtre (60 m diam.), marché, ollarium, villa | ✅ |
| (sans nom) | Plateau de Terva / La Hérie | — | Ville antique disparue — mosaïques, médailles | ⚠️ |
| (sans nom) | Froidestrées | — | Passage sur tracé RN2 | ✅ |
| ISAROMAGUS | Macquenoise | — | Thermes, cave, sidérurgie, carrières, indicateur routier 1947 | ✅ |
| (sans nom) | La Capelle | — | Borne milliaire (1882) | ✅ |
| Duronum | Étrœungt | La Capelle | Vicus, rive gauche Helpe mineure | ⚠️ débattu |
| Fissiacum | Fuchau / Avesnes | — | Franchissement Helpe majeure | ❓ |
| Bagacum | Bavay | — | Cryptoportique, forum, musée du forum antique | ✅ |


Durocotorum — Reims
✅ Point de départ de l’itinéraire, capitale de la Gaule Belgique. Forum, amphithéâtre, thermes, porte de Mars (IIIe s.). La distance depuis Reims détermine arithmétiquement la position des stations successives.
Catusiacum — Chaourse
⚠️ Localisation reposant sur des substructions diverses signalées au XIXe siècle. Fondement incertain — la CAG 02 permettrait de trancher, non encore consultée.
Ninitacus — Nizy-le-Comte
✅ Station certaine : borne milliaire, deux villae du IIe siècle, temple de Belenus. Exemple type du bourg routier gallo-romain, structuré par la chaussée et animé d’une vie religieuse propre.
Dizy-le-Gros et La Chaussée d’Hary
À Dizy-le-Gros, passage probable par convergence topographique ⚠️. À La Chaussée d’Hary, le remblai est encore conservé en forêt ✅ — vestige tangible de la chaussée antique. Le toponyme dérive du latin calceata (voie empierrée), indicateur fiable partout en France.
Verbinum — Vervins
✅ L’identification à Verbinum est archéologiquement établie. Théâtre romain de 60 mètres de diamètre fouillé en 1870, daté de la seconde moitié du Ier siècle. Ollarium, villa et marché complètent le tableau d’un bourg prospère vivant du passage et de l’échange.
Le plateau de Terva — La Hérie
⚠️ « Ville antique disparue » selon Piette (Itinéraires gallo-romains, SAV), localisée « près de La Hérie », canton d’Hirson. Mosaïques et médailles gauloises et du Bas-Empire attestées. Jamais fouillé méthodiquement.
ISAROMAGUS — Macquenoise
✅ Voir section 4 ci-dessous.
La Capelle
✅ Borne milliaire découverte en 1882, confirmant le passage de l’itinéraire. Alimente le débat sur la localisation de Duronum.
Duronum — Étrœungt ou La Capelle ? débattu
⚠️ Seule station intermédiaire entre Macquenoise et Bavay dans l’Itinéraire d’Antonin. Localisation à Étrœungt : calcul des distances (12 lieues de Bavay) et vicus sur la rive gauche de l’Helpe mineure ⚠️. Localisation à La Capelle : borne milliaire de 1882. Guillain propose par ailleurs une bifurcation de la chaussée primitive à La Rouillies — une branche vers Bavay, une autre vers Avesnelles ⚠️ (cité par Michaux, 1983). Non tranché.
Fissiacum — Avesnes (Fuchau)
❓ Identification traditionnelle au lieu-dit Fuchau, point de franchissement de l’Helpe majeure. Étymologie évoquant un péage ou un passage (Morlet). Aucun vestige archéologique mis au jour.
Bagacum — Bavay
✅ Grand carrefour du nord de la Gaule, chef-lieu de la civitas Nerviorum. Cryptoportique, forum (2,5 ha — le plus vaste découvert en France), musée du forum antique. En 2020, des fouilles préventives du Service archéologie et patrimoine du Département du Nord ont mis au jour une chaussée antique de 25 mètres de largeur, jamais fouillée à cette échelle ✅ (Canal FM, octobre 2020). En 253 puis en 275, les invasions franques et alamanes frappent la cité ; Cambrai prend sa place de capitale régionale au Bas-Empire.

Bagacum — Bavay. © Terascia / O. Laffitte — argentique.
4. ISAROMAGUS — le carrefour du monde
Focus sur Macquenoise (Belgique, province de Hainaut, commune de Momignies)
En 1947, des campeurs font une découverte extraordinaire dans les environs de Macquenoise : un indicateur routier gallo-romain portant trois inscriptions sur trois édicules — ISAROMAGUS, ISARA, F. FINIS. Objet unique en son genre pour la région, il livre d’un coup le nom antique du site, celui de la rivière, et la nature du lieu.
Isara est la forme ancienne de l’Oise — attestée sur la colonne milliaire de Tongres vers 200 ap. J.-C. Magos est le mot gaulois pour marché. ISAROMAGUS signifie donc « le marché de l’Oise » ✅ (Chaurand, Nouvelle Revue d’Onomastique, n° 19-20, 1992). ISARA désigne la rivière naissante à quelques centaines de mètres. Quant à F. FINIS — Fanum finis, le sanctuaire de la frontière — il dit en deux mots la position du site : ici se croisent quatre diocèses (Cambrai, Reims, Liège, Laon), trois espaces politiques, et autant d’identités.
Macquenoise est un nœud, pas une étape. Amédée Piette a identifié huit chemins convergeant vers ce point ✅ (Itinéraires gallo-romains dans le département de l’Aisne, SAV) : vers Reims par Nizy-le-Comte, vers Bavay et Cambrai par la Flamengrie, vers Avesnes, vers Laon, vers Vervins par l’abbaye de Saint-Michel, vers Château-Porcien, vers Donchery et l’Ardenne.
Les fouilles conduites par Raymond Brulet (1982-1985) ont confirmé la réalité archéologique du site : un édifice thermal (balneum du Pâchis), une cave, et des traces d’activité sidérurgique datées de la seconde moitié du IIe siècle et du début du IIIe ✅. À ces structures s’ajoutent les vestiges gaulois : un vaste système de retranchements en grès quartzeux entre La Lobiette, les bords de l’Oise et le centre du village actuel — « le plus grand amas fait de main d’homme en grès quartzeux » selon le Dr Rousseau ✅ (La Thiérache, t. 1, Vervins, 1849).
La clé de lecture stratigraphique établie par Rousseau mérite d’être retenue : le grès quartzeux brut désigne les structures gauloises, le grès taillé et poli les constructions gallo-romaines, le calcaire les édifices exclusivement romains ✅. Cette grille s’applique à Macquenoise comme à Hirson, au Catelet d’Avesnelles, à Roué — cohérence d’un système défensif et économique couvrant l’ensemble de la zone frontalière.

Le camp des Frumions — découvert en 1864, croquis dessiné par le Dr Rousseau.
Le camp des Frumions, découvert en 1864 lors de la construction d’une route dans la forêt de Saint-Michel ✅ (Rousseau), illustre la dimension économique de ce réseau. Ce n’est pas un camp militaire — c’est un complexe artisanal spécialisé dans la production de meules en grès quartzeux. Les grands amas de débris de meules et d’urnes en fabrication que Rousseau y décrit indiquent une production organisée, alimentée par la carrière du Pas-Bayard toute proche. Ces meules sont retrouvées à Iviers, à Plomion, à Bucilly ✅ (Rousseau) — cartographie d’un commerce actif sur les itinéraires antiques.
La chapelle de La Rouillie, lieu de pèlerinage traditionnel à la Trinité, est probablement héritière d’un culte de carrefour préchrétien ⚠️. Le microtoponyme Fanisis mentionné dans un document de la forêt de Chimay en 1713-1715 pourrait conserver une trace tardive d’un Fanum antique. La question reste ouverte.
5. Le réseau secondaire et les sites hors axe
L’itinéraire principal génère autour de lui un maillage de chemins secondaires qui irriguent les espaces latéraux — vallées de l’Helpe, couloir de l’Oise, accès à l’Ardenne. Ce réseau est partiellement documenté, lacunaire pour beaucoup de tronçons.
L’axe transversal Vermand-Landifay-La Hérie-Sains. Piette identifie un chemin courant d’ouest en est, reliant Vermand (capitale des Viromanduens) à la zone de Sains-Richaumont ⚠️. La Hérie, où se trouvait Terva, se situe précisément sur ce corridor.
La desserte est-ouest depuis Duronum vers le Nouvion. Un embranchement se détache de l’artère principale à la hauteur d’Étrœungt et se dirige vers l’ouest, vers le Nouvion-en-Thiérache ⚠️.
Les chemins vers l’Ardenne depuis Macquenoise. Plusieurs itinéraires partent de Macquenoise vers le sud-est, en direction de Château-Porcien, Donchery et Mézières. Dom Lelong (Histoire ecclésiastique et civile du diocèse de Laon, 1783) mentionne « une chaussée passant à l’extrémité des bois de l’Ardenne, dirigée d’Avesnes vers Mézières » ✅.
La chaussée Brunehaut Avesnes-Bavay. Distincte de l’axe Reims-Bavay, cette chaussée relie Avesnes-sur-Helpe à Bavay par un corridor est-ouest passant par Étrœungt. Son nom médiéval — Brunehaut — lui est attribué par la tradition, comme à plusieurs autres chaussées romaines du nord de la France.

Chaussée Brunehaut d’Avesnes/Helpe vers Bavay. © Terascia / O. Laffitte — argentique.
Le Catelet d’Avesnelles — un oppidum gaulois reconverti
Le site connu sous le nom impropre de « Camp de César » à Avesnelles est l’un des ensembles archéologiques les mieux documentés de la région. Sa surface totale — 13 ha 60 ✅ — en fait un oppidum de premier ordre, situé sur la rive gauche de l’Helpe Majeure, sur une éminence rocheuse dominant la campagne alentour.
L’origine gauloise est formellement attestée. En 1825, on trouva dans le retranchement Est « composé de pierrailles et de terres rapportées, sur 160 m, 150 clous en fer, quadrangulaires, longs de 25 cm, larges en tête de 1 cm » ✅ — clous-fiches caractéristiques du murus gallicus, le rempart décrit par César (De Bello Gallico, V). La Commission Historique du Nord est venue examiner le site en juillet 1886 ✅.
En avril 1905, un ouvrier de la Société « la Dolomie française » mit au jour trois monnaies à l’effigie du « cheval belge » — unifaces gaulois frappés entre 200 et 150 avant J.-C. ✅ (Gravet, MSAA, t. VII, 1907). « Le Catelet a été habité par les Gaulois avant que les Romains n’y fissent séjour » conclut Gravet ✅.
Dès la conquête, les ingénieurs militaires romains transformèrent l’oppidum en camp permanent. Lebeau (1867) en donne une description précise ✅ : grand camp rectangulaire de 296 × 262 m, avec une tour de flanquement de 60 m de diamètre à l’angle nord-ouest et une tour « Prétorienne » ovale (52 × 39 m) à l’angle nord-est, entourée d’un fossé de 5 m de large. Un petit camp adjoint au sud mesurait 162 × 140 m — dispositif de castra stativa, camp fixe à demeure. Mobilier : fibule de 55 × 35 mm au musée d’Avesnes ✅ (Gossart, 1882) ; cimetière à ustion (IIe-IIIe s.) avec ustrinum de 3 × 2,20 m ✅ (Lebeau, Bull. Comm. Hist. du Nord, t. XII, p. 223).
Les fouilles préventives conduites par l’Inrap en 2019-2020 sur le tracé du contournement de la RN2 ont confirmé la richesse archéologique du secteur ✅ : un four potier de la seconde moitié du Ier siècle sur 2 500 m² à Avesnelles, et une occupation du Haut Moyen Âge sur 10 100 m² à Flaumont-Waudrechies ✅ (arrêté préfectoral n° 59_2020_001 du 30 janvier 2020).
Le nom même du site trahit son origine : Catelet vient du latin castellum, avec des formes médiévales documentées — « les Chastelers » (1397), « Chasteler » (1406), « Kesteler » (1540), « Le Cathalet » (1678) ✅ (Michaux, Histoire d’Avesnelles, Lille, 1983).

Documentation photographique exclusive : © Terascia / O. Laffitte — argentique, automne 2000 — archives personnelles constituant à ce jour la seule documentation visuelle connue des structures mises au jour sur ce site.
Wimy — structures gallo-romaines au lieu-dit « Les Warennes »
En contrebas du village de Wimy, au lieu-dit « Les Warennes », sur une terrasse de l’Oise, des travaux de pose du gazoduc « Artère des Marches du Nord-Est » (Lot 1X, La Flamengrie — Logny-les-Aubenton, 32 km, contournant Hirson par le sud) ont mis au jour à l’automne 2000 des structures gallo-romaines lors de sondages par tranchées discontinues conduits sous la direction technique de Ghislaine Billand (AFAN) ✅ (Bilan scientifique SRA Picardie 2000, p. 47, responsable P. Le Guen, AFAN).
Les structures visibles — murs en calcaire taillé à angles droits en assises régulières, cavité avec sol traité — sont cohérentes avec un bâtiment gallo-romain, villa rustica ou dépendance agricole. Selon la clé stratigraphique de Rousseau, le calcaire taillé désigne exclusivement des constructions romaines ✅. La position en bordure de terrasse fluviale est cohérente avec un schéma d’occupation courant en Thiérache : habitat gallo-romain dans la vallée, à proximité de l’eau ; repli médiéval vers les hauteurs, à l’abri des crues hivernales de l’Oise ⚠️. Le village de Wimy, établi en position haute au-dessus de la terrasse, pourrait ainsi être postérieur à l’occupation antique de la vallée.
Le rapport d’opération n’a pas été publié. À ce jour, les seuls documents accessibles sont le bilan scientifique SRA Picardie 2000 (p. 47) et la documentation photographique constituée lors des travaux.
6. Continuité et héritage : deux mille ans sur la même ornière
L’Antiquité s’efface, la route demeure. En 253 puis en 275, les grandes invasions franques et alamanes ravagent la Gaule Belgique. Bavay est mise à sac ; Cambrai s’y substitue comme capitale régionale au Bas-Empire. L’infrastructure se dégrade faute d’entretien — mais elle ne disparaît pas. Les chaussées antiques deviennent des strates dans le paysage, des lignes de crête, des limites de parcelles.
Au Moyen Âge, l’artère principale redevient la chaussée Brunehaut. L’abbaye de Saint-Michel, fondée au Xe siècle, s’installe précisément au croisement de deux anciens chemins romains identifiés par Piette (chemins 6 et 7) ✅ — double carrefour qui conditionne son rôle économique et spirituel. Bucilly, Liessies, Hautmont : mêmes logiques, mêmes sites.
L’arkose de Macquenoise offre peut-être la démonstration la plus concrète de cette permanence économique. Les carrières du Pas-Bayard alimentent les retranchements gaulois, l’atelier des Frumions, les thermes du balneum du Pâchis — et les forges modernes jusqu’à 1850. Quatre mille ans d’exploitation d’une même ressource, rendue possible par la même infrastructure.
Le Cartulaire de la terre d’Avesnes mentionne « de vieux chemins convergeant vers Avesnelles-Avesnes que l’on considérait au Moyen Âge déjà comme des voies antiques » ✅ (cité par Michaux, 1983) — et que l’on retrouve encore après six siècles. L’artère antique → chaussée Brunehaut → route royale → RN2 : la permanence de cet axe sur deux millénaires est le fait structurant de la géographie historique de la région.
Le sous-sol de l’Avesnois-Thiérache continue de livrer ses secrets. Les fouilles préventives conduites lors des grands chantiers d’infrastructure — contournement de la RN2, gazoduc, travaux routiers — révèlent régulièrement des vestiges insoupçonnés, confirmant que la densité de l’occupation gallo-romaine dépasse largement ce que la bibliographie ancienne avait pu documenter. Chaque chantier est une fenêtre sur ce passé enfoui.
Olivier Laffitte.
IMAGE À LA UNE — article voies romaines
Photo : portion du bois Fourmies-Hirson à hauteur de Mondrepuis.
Alfred Desmasures l’identifie comme le chemin du « Franc Bois »
dans ses recherches topographiques.
© O. Laffitte, 1998 — argentique.
Sources primaires
- Itinéraire d’Antonin (IIIe siècle) — stations de la voie
- Table de Peutinger — carte routière romaine (copie XIIIe s.)
- Indicateur routier de Macquenoise (1947) — musée de Chimay
- Borne milliaire de La Capelle (1882)
- Borne milliaire de Nizy-le-Comte
- Bilan scientifique SRA Picardie 2000, p. 47 — Wimy « Les Warennes », gazoduc « Artère des Marches du Nord-Est », responsable P. Le Guen (AFAN), direction technique G. Billand
Bibliographie régionale
- Piette, Amédée — Itinéraires gallo-romains dans le département de l’Aisne, SAV [XIXe s.]
- Sorre, Maximilien — La Région de Fourmies, 1927, p. 30
- Brulet, Raymond — fouilles de Macquenoise, 1982-1985
- Rousseau (Dr) — La Thiérache, t. 1, Vervins, 1849 ; Histoire manuscrite d’Hirson, observations 1840-1880
- Chaurand, Jacques — ISAROMAGUS, Nouvelle Revue d’Onomastique, n° 19-20, 1992
- Bergier, Nicolas — Histoire des grands chemins de l’Empire romain, Bruxelles, 1728
- Morlet, Marie-Thérèse — La Toponymie de la Thiérache, Revue internationale d’Onomastique
- Lelong, Dom N. — Histoire ecclésiastique et civile du diocèse de Laon, Châlons, 1783
- Lebeau, Auguste — notes historiques, 1867 ; Bulletin de la Commission Historique du Nord, t. XII, p. 223
- Gravet — Mémoires de la Société Archéologique d’Avesnes (MSAA), t. VII, 1907
- Michaux, Jean-Pierre — Histoire d’Avesnelles, Lille, 1983
- Croix, Charles — L’Avesnois préhistorique, gallo-romain et franc, Cholet, 1956
Fouilles récentes
- Service archéologie et patrimoine du Département du Nord — fouilles préventives Bavay 2020-2021 (couverture cryptoportique)
- Inrap Hauts-de-France — fouilles préventives RN2, Avesnelles / Flaumont-Waudrechies, 2019-2020 (arrêté préfectoral n° 59_2020_001)
- AFAN — sondages archéologiques Wimy « Les Warennes », gazoduc « Artère des Marches du Nord-Est » Lot 1X, automne 2000, responsable P. Le Guen, direction technique G. Billand (Bilan scientifique SRA Picardie 2000, p. 47, ISSN 1240-6872)