Le rocher dans la boucle

Avesnes-sur-Helpe est une ville de cinq mille habitants posée sur un éperon rocheux, au fond d’une vallée que l’Helpe Majeure enveloppe dans un méandre serré. Là où La Capelle, à quinze kilomètres au sud, domine son plateau et contrôle la plaine par l’emprise, Avesnes se tient dans un creux — escarpée au nord, ravineuse à l’ouest, enfermée dans la boucle de sa rivière. On ne la voit pas venir. Il faut descendre pour la trouver.

Au sud, vers Vervins et Paris, la route passe par Sains-du-Nord, puis Larouillies, poste frontière, où l’on quittait jadis les Pays-Bas des Habsbourg pour entrer dans le royaume de France. À l’est, Solre-le-Château ouvre le passage vers Beaumont et le Namurois par la clairière calcaire que Maximilien Sorre, en 1927, identifia comme la véritable route militaire entre la haute Sambre et la basse Meuse. Au nord, Maubeuge tient la Sambre. À l’ouest, Landrecies en garde la haute vallée dans ses marécages.

Énigmatique Avesnes, qui a donné à tout ce pays le nom d’Avesnois — chose rare pour une ville de cette taille — et que les dépliants touristiques peinent à définir autrement que par les poncifs d’une « nature préservée et verdoyante, mêlant prairies bocagères et vastes forêts ». Avesnes, c’est tout autre chose. Une histoire, un territoire, des hommes.

Un seigneur de trop

Le nom d’Avesnes a fait couler de l’encre sans que personne ne s’accorde. Hypothèse celtique, étymologie populaire de l’avoine — la phonétique récuse l’une, la géographie contredit l’autre. Jean Mossay, qui connaissait la ville mieux que quiconque, penchait pour le latin advenae : les étrangers, ces colonies d’arrivants que chaque pagus reléguait à ses confins, sur des terres vagues, à la lisière des districts. Une bourgade de gens tenus à l’écart. Pour une ville qui passera six siècles sur une frontière, le hasard du nom a quelque chose d’ironique.

Le lieu était habité bien avant que les textes n’en parlent — gaulois, romain, franc. Mais c’est au XIᵉ siècle qu’Avesnes entre dans l’histoire par la porte de service. Le comte de Hainaut, Régnier V, ne savait plus que faire de son vassal Wédric le Sor, seigneur de Leuze et de Condé. Pillard, querelleur, « remuant et terrible », Wédric se prétendait issu de Gérard de Roussillon et s’en autorisait pour prendre Grammont, Lessines, Alost, Chièvres — les terres de son propre beau-père. Le comte choisit la solution la plus ancienne du monde féodal : il lui donna « en féauté et hommages toutes les terres situées entre les deux Helpes au terroir d’Avesnes ». Un cadeau princier pour éloigner un fauteur de troubles. La preuve, au passage, qu’Avesnes existait avant lui — on n’exile personne dans un lieu qui n’existe pas.

C’est son descendant, Wédric le Barbu, qui bâtit vers 1066 le premier château sur le rocher. Pas une résidence — un ouvrage de guerre : une grosse tour carrée sans porte au rez-de-chaussée, où l’on n’accédait que par une passerelle relevable. Les textes la désignent comme castellum. Elle couronnait l’éperon rocheux où s’élève aujourd’hui le tribunal, protégée au nord par le roc abrupt, à l’ouest par un ravinement, et partout ailleurs par un fossé, une levée de terre et l’Helpe qui bordait le rocher. Wédric lui-même s’installa à Grand-Fayt, à quelques kilomètres de là, comme si le château n’était qu’un instrument et non un foyer. Il mourut en 1076 au monastère de Liessies, dans l’habit d’un moine — fin classique pour un seigneur qui avait passé sa vie à piller les domaines de cette même abbaye.

Après lui, la lignée continua de bâtir et de guerroyer. C’est Gossuin d’Oisy, son successeur, qui donna à Avesnes sa première enceinte flanquée de tours, sa Grosse Tour, sa Grosse Halle — construites sans l’autorisation du comte de Hainaut, ce qui lui valut d’être emprisonné à Mons. Ses propres vassaux vinrent l’en tirer. Il repartit construire.

La cité qui s’émancipe

La lignée des seigneurs d’Avesnes ne produisit pas que des pillards. En 1191, Jacques d’Avesnes — seigneur d’Avesnes, de Condé, de Guise, de Landrecies et d’Hirson, avoué de l’abbaye de Saint-Michel, La Capelle dans son patrimoine — commandait l’aile droite de l’armée de Richard Cœur de Lion à la bataille d’Arsuf. Les chroniqueurs anglais le comparèrent à Nestor, Achille et Régulus. Il tomba criblé de blessures, une jambe coupée, le bras tranché. Richard, dit-on, pleura son compagnon d’armes. Jacques tenait d’un seul tenant un espace seigneurial continu, de Condé à La Capelle, que la frontière ne viendrait diviser que quatre siècles plus tard.

Son fils Gautier accorda vers 1200 la charte communale d’Avesnes. Les croisades avaient vidé les coffres seigneuriaux, et les bourgeois le savaient. Contre cent livres de redevance annuelle, versées le jour de la Toussaint, la ville obtint un mayeur, des jurés, des franchises, une juridiction propre et le droit de posséder une cloche pour convoquer les assemblées. Un beffroi s’éleva sur la place. Avesnes cessait d’être un fief : elle devenait une cité.

L’autre fils de Jacques, Bouchard, eut un destin plus tourmenté. Docteur ès lois, engagé dans les ordres mineurs, fait chevalier par Richard Cœur de Lion en souvenir de son père, il fut chargé de la tutelle de Marguerite de Flandre — douze ans — et l’épousa. Trois fois excommunié par Rome, emprisonné à Gand, contraint à la séparation, il acheva sa vie dans l’étude à Étreungt, à quelques kilomètres d’Avesnes. De ce mariage interdit descend pourtant une lignée stupéfiante : un comte de Hainaut, une reine d’Angleterre, une impératrice d’Allemagne, et jusqu’à un ancêtre de Henri IV.

Aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, Avesnes vit du drap. La Basse Rue — l’actuelle rue Sainte-Croix — était habitée exclusivement par les tisserands. La Place des Polies, au bord de l’Helpe, servait à étendre les étoffes au soleil. Les marchands venaient de tous les Pays-Bas ; les Lombards prêtaient à intérêt dans la rue qui porta leur nom. La première moitié du XVᵉ siècle fut l’apogée de cette prospérité. Mais elle avait ses ombres. Au sud de la ville, à un quart de lieue, la maladrerie fondée en 1168 enfermait les lépreux à vie. Le soir, leurs parents montaient sur un bastion allumer des torches de paille ; les reclus répondaient par un signal. On appelait l’endroit le bastion des soupirs.

En 1404, Avesnes échut à Olivier de Bretagne, un aventurier qui avait tenté de kidnapper le duc de Bretagne, été déclaré infâme par arrêt solennel, et fui à travers l’Europe déguisé — Lyon, Genève, Bâle — avant de se faire arrêter sur le Rhin. Rançonné de trente mille écus d’or, il finit par s’enfermer dans son château d’Avesnes et n’en sortit plus. Il y gagna, paradoxalement, l’estime de la population par sa conduite « noble et généreuse ». Quand il mourut en 1433, on lui éleva un tombeau de marbre dans l’église. La Révolution le détruisit.

Neuf ans plus tôt, en 1413, la ville avait connu sa seule émeute. Un serrurier nommé Piérart Velut avait fabriqué de fausses clefs pour forcer le beffroi ; le sire de Floyon avait traité le mayeur d’« estron » devant le comte qui jouait aux échecs. L’affaire avorta — les bourgeois comprirent que les meneurs agissaient par dépit personnel, pas pour les libertés. Mais le document d’enquête, retrouvé aux archives de Pau, reste le plus ancien témoignage sur la topographie d’Avesnes avant Louis XI.

illustration, Louis le dauphin entrant dans Avesnes, le 1ᵉʳ août 1461

illustration, Louis le dauphin entrant dans Avesnes, le 1ᵉʳ août 1461

Le roi qui revint en ennemi

Le 1ᵉʳ août 1461, un cortège entra dans Avesnes par des rues jonchées de roseaux et de fleurs. Le Dauphin Louis, en velours bleu semé de lys d’or, montait un palefroi blanc sous un dais écarlate frangé d’or que portaient quatre bourgeois. Dans l’église tendue de noir, on célébra les funérailles de Charles VII — catafalque gardé par quatre hérauts, cent torches, trois cents messes. Puis, dans la grande salle du château, Louis revêtit la pourpre et reçut l’hommage de la ville. Deux semaines plus tard, le 15 août, il était sacré à Reims. Mais c’est à Avesnes, ville du Hainaut, que le futur roi avait fait sa première apparition publique.

Le soir, on raconte qu’il se tint devant les remparts et murmura : « Pasque-Dieu, cette villette ferais-je volontiers mienne… » Seize ans plus tard, il tint parole — mais autrement que les Avesnois ne l’avaient imaginé.

En janvier 1477, Charles le Téméraire mourut à Nancy. Louis XI lança aussitôt ses armées sur les états de Marie de Bourgogne, mineure et sans défense. L’armée française, massée vers Vervins, se présenta devant Avesnes sous le commandement du comte de Dammartin. Parmi les chefs : Alain d’Albret, seigneur d’Avesnes par mariage — situation singulière, puisque sa propre belle-mère avait fait fortifier la place qu’il venait assiéger.

Les Avesnois refusèrent de se rendre. Louis Rolin, commandant de la garnison, répondit à la sommation que la ville resterait fidèle à Marie de Bourgogne. On raconte que les défenseurs crièrent depuis les remparts : « Si nous avions chacun cent têtes à risquer, nous ne nous rendrions point ! »

Le siège dura de février à juin. Le récit le plus complet nous vient du chroniqueur Jehan Molinet, source primaire que tous les historiens locaux n’ont fait que reproduire. Les Avesnois, sachant leurs murs insuffisants, piégèrent deux tours avec de la poudre et des fagots, puis les abandonnèrent. Les francs archers y hissèrent fièrement leurs étendards — et les tours explosèrent. L’artifice tua entre huit cents et mille Français. Mais il ne suffit pas. Perwetz, un des défenseurs, fut blessé par un vireton tiré par un Avesnois sur le négociateur français. Furieux, il descendit du rempart pour se rendre : « Les vilains ne veulent cesser leurs traits ; je ferai mon appointement sans eux ! » La population se retrouva seule.

Le 11 juin 1477, jour de la Saint-Barnabé, la ville tomba. Le sac fut total. Les chroniqueurs rapportent un nouveau-né assommé dans son berceau à coups de maillet de plomb. L’église, « moult bien aornée », brûla. Il resta huit maisons debout et des cendres. Louis XI fit raser les remparts et écrivit le lendemain aux habitants d’Abbeville, depuis Étreungt : « Il n’en est échappé aucuns. Et pour donner exemple aux autres, nous avons fait araser la ville. »

La ville rasée se releva pourtant. Maximilien d’Autriche accorda 1 600 livres aux survivants revenus des bois. Une foire franche fut concédée en 1494. Et en 1498, une tentative française fut repoussée — donnant naissance à la tradition de Notre-Dame des Mouches, une apparition mariale qui aurait sauvé la ville. Mossay n’y croyait guère : les abeilles des armoiries d’Avesnes sont en réalité celles des Croÿ, et la légende, tardive, ne repose sur aucun fondement historique. Mais elle dit quelque chose de vrai sur l’état d’esprit d’une ville qui avait besoin de croire qu’elle était protégée.

illustration, la surprise d'Avesnes, dans la nuit du 18 au 19 décembre 1523.

illustration, la surprise d’Avesnes, dans la nuit du 18 au 19 décembre 1523.

Le dernier acte se joua dans la nuit du 18 au 19 décembre 1523. Depuis le printemps, une troupe française forte de six à sept mille hommes de pied et deux cents cavaliers s’était rassemblée sur les confins du Hainaut, vers Guise et Vervins. Marguerite d’Autriche, régente des Pays-Bas, avait prescrit dès avril la mobilisation générale du comté. Avesnes demandait à Mons des bombardiers, de la poudre, du plomb. Mais dans la nuit de décembre, quatre à cinq cents Français profitèrent d’un défaut de guet pour escalader les remparts et égorger les sentinelles endormies. Les habitants furent traînés transis de froid et de peur dans le beffroi. Le trésorier-massard, cherchant à se réfugier dans l’église, fut tué par deux soldats au cimetière de la Madeleine.

Un officier du marquis d’Arschot, un certain Maigret, rassembla les défenseurs dans la grosse tour Saint-Jean, au bord de l’eau. Ils tinrent bon malgré les artifices qui crevèrent une des voûtes. La dame d’Aymeries fit sonner le tocsin et rassembla quatre mille hommes. Les secours entrèrent par une porte tandis que les pillards s’enfuyaient par l’autre, emmenant pour seul prisonnier le bailli — un vieil homme juché sur un cheval, forcé à marcher devant eux. On le reprit, avec le butin.

La nouvelle parvint à Mons dès le matin : les États de la province, en session ordinaire, se dispersèrent, chaque noble courant défendre ses terres. Le grand bailli fit enrôler tous les hommes valides de vingt à cinquante ans. En novembre 1524, le seigneur de Trélon réclamait encore à Mons un tonneau de poudre et douze arquebuses pour son château « sur les frontières ». Toute la nervosité de la région frontière tient dans cette requête. Les murailles médiévales, même relevées, ne suffisaient plus. Il fallait autre chose. Ce fut l’affaire des Croÿ et d’un ingénieur venu de Modène.

Avesnes, les fortifications vers 1590, albums de Croy

Avesnes, les fortifications vers 1590, albums de Croy

Le verrou de pierre

C’est aux Croÿ qu’Avesnes doit sa transformation. Charles de Croÿ, prince de Chimay, chevalier de la Toison d’Or, parrain de Charles Quint, n’était pas seulement un seigneur de guerre — il protégeait les lettres, subventionnait les maîtres de forges, offrait des cloches et des statues à l’église. Après l’incendie de 1514, qui avait ravagé une ville reconstruite trop vite en bois, on rebâtit en briques et en pierres de taille. Sa veuve, Louise d’Albret, fit ériger l’église en collégiale par un bref de Clément VII en 1533 et fonda un béguinage qui devint le premier établissement d’enseignement pour les filles de la ville.

Mais la grande œuvre fut militaire. Philippe II de Croÿ, duc d’Arschot, entreprit à partir de 1532 de doter Avesnes d’un système bastionné moderne, inscrivant la place dans le trio des chantiers renaissants des Croÿ — Avesnes, Bouchain, Le Quesnoy. L’ingénieur en fut Jacopo Seghizzi, dit « le frère de Modène », au service de Charles Quint. Héritier de la science bastionnée d’Italie centrale — l’école de Michel-Ange à San Miniato, celle de Sangallo —, Seghizzi conçut six bastions à orillons et galeries de contremine. Le bastion de la Reine fut achevé en 1538. C’est l’exact équivalent, pour Avesnes, de ce qu’Antonio da Castello fut pour La Capelle : un ingénieur italien transposant au nord des Alpes la révolution du bastion angulaire. Le coût fut considérable — 175 847 livres de la seule bourse de Philippe de Croÿ, le total évalué à quelque 225 000 florins. Philippe prit la ruche et les abeilles pour emblème et les fit graver sur tous les canons de la place.

L’investissement paya. En 1543, François Iᵉʳ envahit le Hainaut avec quarante mille hommes. Le duc d’Aumale fut chargé d’attaquer Avesnes. Il s’avança jusqu’à Maroilles, posta ses capitaines entre la ville et la Haie — et n’osa pas entreprendre le siège. La réputation des bastions suffisait. Le mémorialiste Martin du Bellay, qui écrivait du côté français, le déplora : « qui l’eût assaillie de furie, il était apparent qu’on l’eût prise, la trouvant dépourvue d’hommes comme elle était. » Même un soldat ennemi reconnaissait que la peur des bastions avait fait plus que les bastions eux-mêmes. En 1549, la ville offrit une joyeuse entrée au futur Philippe II d’Espagne : noblesse en armes, corps de métiers en confréries, mousqueterie, toutes les cloches sonnant. Avesnes avait bien fait les choses — et savait qu’elle avait quelque chose à montrer.

Sept ans plus tard, tout changea de mains. Philippe II d’Espagne ne pouvait laisser « cette clef des Pays-Bas à la disposition d’un vassal qui pouvait la livrer à l’ennemi ». Le 22 juin 1556, Philippe III de Croÿ céda à la couronne ville, château, banlieue et fortifications, contre une rente annuelle de 8 125 livres et une pension viagère de mille. Le territoire de la ville, immense à l’époque de la charte de 1200, se réduisit à un quart de lieue au-delà des remparts — dix-neuf bornes plantées à 2 500 pieds hainaut des fossés. Le seigneur ne conserva que la Terre d’Avesnes, les villages autour des murs. La place devint royale.

Les Avesnois accueillirent la chose avec une indifférence qui en dit long. Bourguignons, puis Autrichiens, puis Espagnols, ils changeaient de souverain avec une aisance que Mossay résume sans ménagement : « N’importe quoi, mais pas Français, surtout pas Français ! » Une gravure allemande de la fin du XVIᵉ siècle personnifie la ville par une pie, avec cette devise latine — Curiosa virgo semper in periculo : la fille curieuse est toujours en péril. La pie se laisse prendre par l’oiseleur en sautant, et la fille en dansant. L’oiseleur, quelle que fût sa nationalité, était toujours là qui guettait.

Avesnes, Gravure du XVIIe, description des Pays-Bas de Guichardin.

Avesnes, Gravure du XVIIe, description des Pays-Bas de Guichardin.

La frontière change de camp

Le 18 juillet 1631, Marie de Médicis, reine-mère de France, quitta furtivement Compiègne. Disgraciée après la Journée des Dupes, surveillée par Richelieu, elle fuyait vers les Pays-Bas espagnols avec deux femmes de chambre, son chirurgien et deux cavaliers. Trente lieues sans boire ni manger. Passant par La Capelle, elle arriva le 19 au soir à Étrœungt, épuisée, en territoire espagnol. Le lendemain, le gouverneur d’Avesnes, Philippe d’Anneux, baron de Crèvecœur, alla à sa rencontre à mi-route. Elle entra dans la ville par la porte de France, haranguée par le mayeur, et fut logée au château — devenu résidence du gouverneur depuis la cession de 1556. On dit qu’elle voyageait dans un carrosse noir brodé d’argent et s’asseyait en sens inverse de la marche, parce que Henri IV avait été assassiné « dans le fond de sa voiture ». Le chemin qu’elle emprunta près de Larouillies porta longtemps le nom de Chemin de la Reine.

Au château, elle reçut un visiteur singulier : Pierre-Paul Rubens, fraîchement marié à Hélène Fourment, envoyé en ambassade personnelle par l’infante Isabelle. Rubens le peintre était aussi secrétaire du Conseil Privé d’Espagne. Depuis Avesnes, il écrivit à Olivarès pour conseiller de soutenir la reine-mère contre Richelieu et de porter la guerre en France. Le conseil fut suivi — quatre ans plus tard, la guerre déchira le Hainaut.

Le 9 juillet 1636, le Cardinal-Infant Ferdinand, archevêque de Tolède et gouverneur des Pays-Bas, fit son entrée à Avesnes. Le mayeur Antoine Brognet lui présenta les clefs dans la grande salle du château. La journée se passa en réjouissances — on venait d’annoncer la prise de La Capelle par les Espagnols. Mais les habitants ne pouvaient pas sortir : les opérations militaires encerclaient la ville. Un mois plus tard, le typhus s’installa. Les maisons furent barricadées avec des chaînes cadenassées ; on payait des mercenaires pour apporter les vivres et enterrer les morts.

illustration d'un mousquetaire Français et d'un tercio espagnol

illustration d’un mousquetaire Français et d’un tercio espagnol

L’été 1637 retourna la frontière. L’armée française du cardinal de La Valette, en représailles des excès espagnols, ravagea Étrœungt et Floyon, prit Landrecies après quatorze jours de tranchée, puis Maubeuge. Turenne s’empara de Solre-le-Château. La Valette fit mine de vouloir entreprendre le siège d’Avesnes — il brûla le village de Saint-Hilaire, détruisit un pont sur l’Helpe. Les habitants de Saint-Hilaire déposèrent une requête en 1639 : « Ledit village a esté brulé à l’arrivée de l’ennemy français ayant environné ledit Avesnes à dessein de l’assiéger. » Mais la garnison fit des sorties, la place tira quelques volées de canon, et La Valette rabattit tout à coup sur La Capelle, qu’il reprit le 20 septembre. Avesnes avait tenu — sans combat. Les bastions de Seghizzi, un siècle après leur construction, suffisaient encore à dissuader une armée.

La guerre continua quatorze ans. En 1643, la victoire de Condé à Rocroi provoqua la panique : les Avesnois fuirent avec leur mobilier jusqu’au-delà de Bruxelles. En 1650, l’archiduc Léopold-Guillaume assiégea La Capelle — et dans les fossés tombèrent ensemble deux officiers espagnols, Jean Laurent et François de Solis. L’un tué d’une balle, l’autre expirant en serrant le cadavre de son ami. L’archiduc, touché, fit transporter les corps à Avesnes et ériger un tombeau dans la collégiale Saint-Nicolas. Le cénotaphe est encore visible. C’est le dernier monument de l’Avesnes espagnole — deux soldats morts pour La Capelle, ensevelis de l’autre côté de la frontière.

En 1659, le traité des Pyrénées mit fin à la guerre. Avesnes fut cédée à la France. La place qui n’avait jamais été réduite par un siège régulier changeait de souverain — par un traité, non par une brèche. La pierre tombale de Ramousies résume l’état d’esprit de la population : un clerc de paroisse y fut inhumé en 1650, « ayant été occis misérablement par l’ennemi françois ». La frontière avait changé de camp. Pas les mémoires.

Avesnes, vue sur les remparts

Avesnes, vue sur les remparts

La forteresse change de maître

Avesnes fut le prix d’un pardon. Le Grand Condé, qui avait trahi la France pour l’Espagne, voulait rentrer en grâce. Philippe IV menaçait de lui donner Avesnes en souveraineté — ce qui aurait planté un prince rebelle aux portes du royaume. Louis XIV exigea la ville comme condition du pardon. Mossay résume : « Le roi d’Espagne achetait le pardon de Condé ; et la cession d’Avesnes en était le prix. » Le traité des Pyrénées fut signé le 7 novembre 1659. La place changea de souverain par un article de traité, pas par une brèche dans ses murs.

Le 15 mars 1660, la remise eut lieu : procès-verbal signé par le commissaire Damoresan et le baron de Wanghe, dernier gouverneur espagnol. Le régiment de la Marine prit garnison. Le 27 avril, Charles de Broglie fut nommé premier gouverneur français. Il était arrivé en ville incognito, plusieurs semaines avant son entrée officielle, pour jauger lui-même l’humeur de la population. Il avait ses raisons : les Avesnois n’avaient aucune envie d’être français.

La résistance fut passive mais tenace. Le clergé mena la fronde — prédicateurs qui tonnaient en chaire contre les hérétiques français, religieux qui prêchaient le retour à l’Espagne, processions provocatrices que Louvois finit par interdire. Les franchises de la charte de 1200, maintenues tant bien que mal sous les Espagnols, furent abolies. Le fisc français imposa des droits inconnus, des douanes qui coupèrent Avesnes de ses anciens marchés flamands. Les plus hardis passèrent au maquis dans les bois entre Avesnes et Maubeuge — guettant les convois, rançonnant les collecteurs. Un dénommé Brissé organisa un complot pour livrer la place aux Espagnols ; l’affaire fut éventée en 1690 par Voysin. Les intendants envoyaient des mémoires accablants : une population appauvrie, des métiers ruinés, des casernes à loger dans des maisons déjà trop petites. Les Avesnois résumaient leur situation d’un mot : ils étaient « plus heureux au temps des rois d’Espagne ».

Pendant ce temps, Vauban consolidait. Les travaux lui furent confiés en 1678, après le traité de Nimègue. L’adjudication fut passée en février 1679 à l’entrepreneur Drouart. L’ironie est que Vauban ne refit pas l’enceinte — il conserva les bastions de Seghizzi, les mêmes courtines, les mêmes portes. Ce qu’il ajouta, ce furent les ouvrages extérieurs : demi-lunes, redoutes, une écluse à l’entrée de la rivière pour tendre les inondations défensives sur le front nord. Des casernes avaient été achevées dès 1675. Des poudrières, des fours, un arsenal complétèrent le dispositif. Les murailles construites contre la France servaient désormais la France — avec les mêmes pierres, les mêmes fossés, la même rivière.

En 1814, les Russes prirent la ville. L’année suivante, sous l’occupation prussienne, une poudrière explosa et détruisit une partie des fortifications — ce n’est pas un siège, c’est un accident qui faillit effacer ce que six siècles avaient construit. On reconstruisit sous la Restauration. Un nouveau plan-relief fut levé en 1826, en remplacement de celui de 1723 emporté dans l’explosion. Mais la place avait perdu sa raison d’être : la frontière s’était stabilisée, les guerres se jouaient ailleurs. Le 26 juin 1867, un décret impérial déclassa Avesnes. Le démantèlement commença. La porte de France fut rasée en 1880, la porte Cambrésienne la même année. Seule la porte de Mons subsista — tournée vers les anciens Pays-Bas, comme un dernier regard vers ce que la ville avait été.

Ce qui reste

Le démantèlement ne fut pas total. Il reste aujourd’hui les deux tiers des remparts. Le bastion de la Reine — celui que Seghizzi acheva en 1538 — est toujours là, comme le bastion Saint-Jean et le bastion de France sur lequel s’est posée la sous-préfecture. L’écluse de Vauban tient encore la rivière. Et sous le sol, les fouilles entreprises à partir de 1974 ont remis au jour le donjon médiéval et un pan de l’enceinte de Gossuin d’Oisy. Les deux âges de la fortification — la grosse tour des origines et les bastions de la Renaissance — se côtoient désormais dans la même ville.

Une fois dotée de ses bastions, Avesnes ne fut jamais réduite par un siège en règle. En 1543, le duc d’Aumale n’osa pas l’attaquer. En 1637, La Valette tira quelques volées de canon et repartit. En 1660, elle changea de souverain par un article de traité. Il faut le dire sans bâtir de légende. La ville médiévale, elle, fut rasée en 1477. La place fut surprise en 1523. Et la formule juste n’est pas « jamais prise », mais : la place bastionnée n’a jamais été réduite par un siège régulier.

La Capelle fut assiégée et capitula plusieurs fois — redditions négociées, sans assaut général. Avesnes, une fois bastionnée, ne fut même jamais sérieusement assiégée : elle dissuadait le siège. L’une cédait sous la pression ; l’autre n’eut jamais à céder. Les deux finirent dans le même royaume.

Reste la pie de la vieille gravure — Curiosa virgo semper in periculo*. Une ville qui passa six siècles à attendre l’oiseleur, changeant de maître sans changer de caractère, posée sur son rocher dans la boucle de l’Helpe. Une histoire, un territoire, des hommes.

"Une vierge curieuse est toujours en danger", Avesnes, gravure de Daniel Meisner, 1678.

« *Une vierge curieuse est toujours en danger », Avesnes, gravure de Daniel Meisner, 1678.

Bibliographie

Sources primaires

Gazette de France (dir. Théophraste Renaudot), Paris, 1635-1638. Treize numéros dépouillés : Cardinal-Infant à Avesnes (juillet 1636), campagne de La Valette (août-septembre 1637), prise de La Capelle. Gallica / RetroNews.

Lebeau, IsidorePrécis de l’Histoire d’Avesnes, Avesnes, 1835-1836. Source locale de premier rang, compilant Molinet, Du Bellay, Paradin, Lelong. Gallica (domaine public).

Matthieu, ErnestSurprise de la ville d’Avesnes par les Français en 1523, Douai, Lucien Crépin, 1887. Exploite les archives des consaux de Mons. Gallica (domaine public).

Molinet, JeanChroniques, chap. 42. Récit détaillé du siège et du sac de 1477. Consulté via Lebeau.

Du Bellay, MartinMémoires, 1569. Campagne d’Aumale devant Avesnes, 1543. Consulté via Lebeau.

Paradin, GuillaumeContinuation de l’Histoire de notre temps. Ravages de Henri II, 1552. Consulté via Lebeau.

Lelong, N. (Dom)Histoire ecclésiastique et civile du diocèse de Laon, Châlons, 1783. Campagne de La Valette, 1637. Consulté via Lebeau.

Sources secondaires

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Croix, CharlesNotices et documents sur l’histoire d’Avesnes et de l’Avesnois. Suppliques des habitants pendant la guerre de Trente Ans, biographie de Lebeau, histoire de l’Avesnois.

Croix, CharlesLes anciennes fortifications d’Avesnes, 1959. Plan des bastions.

DéfossezSynthèse sur les fortifications d’Avesnes, 2012. Vauban, déclassement 1867.

Duvosquel, Jean-Marie (éd.) — Albums de Croÿ, t. 5. Vues d’Avesnes, 1598 (Montigny).

Mossay, JeanHistoire de la ville d’Avesnes, 1969.

Salamagne, Alain« Philippe II de Croÿ et la fortification des villes de Hainaut : Avesnes, Bouchain, Le Quesnoy, trois chantiers renaissants de la décennie 1530 », Revue belge de philologie et d’histoire, t. 89, fasc. 2, 2011, p. 685-700. Attribution Seghizzi, programme Croÿ, chantier 1532-1555.

Salamagne, Alain« La défense des villes des Pays-Bas à la mort de Charles le Téméraire (1477) », dans La guerre, la violence et les gens au Moyen Âge, 1. Guerre et violence, Paris, 1996, p. 295-307. Prise et rasement d’Avesnes par Louis XI.

Sorre, MaximilienLa Région de Fourmies, 1927. Géographie régionale, route militaire Sambre-Meuse par la clairière calcaire.

Valeri & Byhet« Un bastion casematé construit sous la Restauration : le bastion Saint-Louis d’Avesnes-sur-Helpe », IRHiS, 2024 (CC BY-NC-ND). Topographie médiévale, donjon de Gossuin d’Oisy, Seghizzi, travaux Vauban.