Last Updated on 29 mai 2026 by Avesnois Thiérache
Il faut considérer que Thomas de Marle fut le dernier des seigneurs féodaux à refuser la centralisation du pouvoir par le roi de France. Sa chute marque le début réel de l’exercice d’un pouvoir centralisé par le roi — et la fin du régime féodal le plus brutal.
Sommaire — Les seigneurs et les abbayes · La condition de serf · Les seigneurs de Guise · Les croisades · Le retour de Thomas de Marle · L’affaire d’Amiens · La chute · La part de la légende
Les seigneurs et les abbayes
Les IXe et Xe siècles ont vu se métamorphoser les principales villes de Thiérache — Vervins, Hirson, Aubenton, Guise — en véritables châteaux forts. Les seigneurs y deviennent de plus en plus indépendants, n’ayant rien ou presque à redouter d’une autorité royale pratiquement inexistante. Ils se faisaient la plupart du temps des guerres cruelles et inutiles, devenant des despotes qui pressuraient le peuple des impôts qu’il leur plaisait de percevoir. Cette situation poussa bon nombre de personnes à chercher asile auprès des abbayes, pour lesquelles la solitude et le travail intense de défrichement de la forêt d’Ardenne avaient été des éléments favorisant l’implantation et le développement.
Cet extrait des Chroniques de Robert, moine de Prémontré est significatif à cet égard :
C’est un beau spectacle de voir l’Église entourée d’une milice diversifiée de différents ordres et professions : d’un côté, les Prémontrés, les Cisterciens, les Clunisiens et tant de religieuses ou saintes femmes qui s’exercent à l’envi à la continence et à la frugalité sous le joug de l’obéissance, fondant partout des établissements ; d’un autre côté les Chartreux, encore plus austères que les autres, mettent des bornes à leur nombre et à leurs possessions, pour se prémunir contre l’avarice qui souvent se glissait sous l’habit religieux ; vivant tous séparés, chacun dans sa cellule, et se voyant rarement, si ce n’est pour exercer en commun le culte divin ou pour se rendre mutuellement les devoirs de la charité, morts au monde et ne vivant que pour Dieu… Pour encourager de si beaux établissements, les évêques et les princes se faisaient un plaisir de leur accorder, de leur offrir même sans qu’ils le demandent, des terres, des prés, des forêts et tout ce qui était nécessaire pour s’établir.
Chroniques de Robert, moine de Prémontré

La condition de serf
L’histoire de la Thiérache, à cette époque, se résout pratiquement à l’histoire de certaines familles : celles des seigneurs et des nobles. La société tout entière leur appartenait.
Elle se divisait alors en hommes de poeste (homines potestatis) soumis à la puissance du maître, et en serfs attachés à la glèbe. Ces derniers ne faisaient point partie de la société d’alors ; ils étaient la propriété du seigneur qui, pour une faute légère, avait le droit de les retenir en prison, de les mutiler, de les mettre à mort. Leurs femmes, leurs enfants, les meubles, les ustensiles, les outils et instruments de labour qu’ils se confectionnaient, les animaux qu’ils avaient élevés, tout appartenait au seigneur du domaine où le sort les avait fait naître. Ils devaient y vivre, y souffrir et mourir sans pouvoir rien changer à leur destinée.
M. Catrin
Les seigneurs de Guise
Les châtelains de Guise, alliés des parents des comtes de Vermandois, étaient de ces hauts barons du Moyen Âge qui auraient pu contester l’autorité du roi lui-même, tant leur puissance était déjà grande. Par leurs alliances, les seigneurs de Guise vont poursuivre une ascension qui durera des siècles. Ils participent aux premières croisades, bataillent avec leurs voisins tels Enguerrand II de Coucy, et prennent part aux événements nationaux — par exemple contre les Plantagenêts. C’est dans ces circonstances que débutent les travaux de la forteresse, sans doute au début du XIIe siècle.
Au début du XIIe siècle, Guy de Guise, allié à Thomas de Marle et à Nicolas de Rumigny, s’appropria les fermes de Leuze, d’Any, de Beaubigny et de Wattigny. Or, ces territoires appartenaient en propre aux religieuses de Trêves. Ces actes de vandalisme attirèrent les foudres des archevêques de Trêves et de Reims ; mais ce fut, paraît-il, l’emprise qu’avait sur lui sa femme, Méchaine de Montmorency, qui fit revenir Guy de Guise à de meilleurs sentiments. Après avoir tant guerroyé en Thiérache, il en vint même à des actes de générosité : on lui attribue la création du village de Clairfontaine. En 1124, il exauce les vœux d’un saint homme du nom d’Albéric, qui souhaitait se retirer dans le recueillement avec quelques compagnons. Deux ans plus tard, l’abbaye était donnée à la maison de Prémontré.
Tous n’en arrivèrent pas à de tels revirements. La Thiérache connut alors quantité de guerres seigneuriales : la rébellion de Guy de Rochefort (Rochefort a aujourd’hui fait place à Saint-Michel), allié de Thomas de Marle, matée par une coalition de seigneurs restés fidèles au roi ; ou encore les démêlés, réglés comme d’habitude par les armes, entre les deux frères de Guise — fils de Guy — d’une part, et Enguerrand II, seigneur de Coucy, d’autre part. Toutes ces guerres laissèrent évidemment le peuple dans une misère grandissante.
Les croisades

Après que le pape Urbain II eut lancé, de l’abbaye de Clermont, son appel à l’union des chevaliers du Christ — les exhortant à cesser leurs querelles intestines et à s’unir pour reconquérir les lieux saints et Jérusalem, alors aux mains des Turcs seldjoukides —, la première croisade vit y participer Enguerrand de Coucy et son fils, réunis pour combattre au sein de la même échelle. Ces trois années de combat côte à côte faisaient suite à une longue période où Enguerrand avait tenu son fils à l’écart, le rudoyant et en faisant un adolescent aigri et hargneux.
Citons à ce sujet Jacques Chaurand, en reproduisant un extrait de son ouvrage consacré à Thomas de Marle :
[Enguerrand Ier de Coucy] avait pour épouse Ade de Marle… La riche héritière ne tarda pas à être traitée avec mépris et dureté par son mari, qui la suspectait d’infidélité ; et lorsqu’elle eut un fils, le mari soupçonneux se doubla d’un père vindicatif. […] C’est dans ce milieu troublé que Thomas de Marle passe ses premières années. Fils de l’épouse abandonnée, renié par son père, blessé dès sa première enfance, n’ayant sans aucun doute trouvé nulle part la moindre affection, la moindre considération, il en est venu aisément à ne plus contrôler ses brutaux désirs d’affirmation…
Jacques Chaurand, Thomas de Marle
Lors de la première croisade
Plusieurs chevaliers de Thiérache partent avec Enguerrand et son fils, grossissant les rangs des chevaliers axonais : Roger de Rozoy, « qui cloche des talons », Anselme de Ribemont — l’un des premiers chevaliers à avoir pris la Croix. C’est de l’abbaye d’Avelin, créée par Anselme de Ribemont, que le cortège se dirige vers la Terre sainte. Le voyage va durer trois ans : trois années de lutte, de souffrances, de soif, de combats. Certains chevaliers perdent de vue l’objectif final : Baudouin de Boulogne se fixe dans une principauté à Édesse ; Bohémond s’installe à Antioche sans attendre d’investiture. D’autres, comme Thomas de Marle, iront jusqu’au bout, et rentreront même rapidement ensuite, sans s’attarder afin de s’enrichir.
La prise de Jérusalem a donc enfin lieu. On sait que la famille de Coucy revendiqua pour Thomas de Marle la gloire d’être entré le premier dans la ville ; les chroniqueurs sont tous d’accord pour le citer parmi les premiers. Après la prise de Jérusalem, Thomas s’illustra encore dans d’autres combats, comme la bataille de Rames. Ne cherchant pas à se constituer « un empire au soleil », il rentre rapidement dans le Marlois.
Le retour de Thomas de Marle
De retour chez lui, Thomas essaie de régler les affaires matrimoniales évoquées plus haut. La présence de Sybille auprès de son père empêche cependant toute réconciliation. Il se marie avec Ide, fille de Baudouin, comte de Hainaut, dont il aura deux filles ; son épouse décède environ deux ans après le mariage. Il se remarie avec Ermengarde, dame de Montaigu, qui lui apporte en dot la très forte place de Montaigu, défendant la route Laon-Reims.
L’ancien croisé n’était pas pour autant devenu sage et tranquille. À peine a-t-il pris possession de Montaigu qu’il ravage l’abbaye Saint-Marcoul de Corbeny (1101), puis la ferme de Chantrud, propriété de Roger de Pierrepont. Il rêve de se constituer un domaine à l’échelle de ses victoires en Terre sainte et de son ambition. Quand ils virent que sa puissance menaçait de devenir exorbitante, ses voisins barons tentèrent de se liguer contre lui — son propre père ne ménageant pas ses efforts pour y parvenir.
Thomas se remaria encore, cette fois avec Milesende, fille du chevalier Guy de Crécy. Il en eut Enguerrand de Marle, Robert de Boves et une fille portant le nom de sa mère. Peu de temps après, son union avec Ermengarde était annulée en vertu de l’édit interdisant les mariages consanguins : il perdait ainsi femme et château (1103 ou 1104 au plus tard).
Malgré sa réputation, Thomas fut aussi un bienfaiteur des abbayes. En 1107, il fait don à Étienne de Fesmy du terroir de Marcy, donation ensuite confirmée par le pape Pascal II. En 1120, il concède à Norbert et à ses moines le territoire sur lequel s’élèvera bientôt l’abbaye de Prémontré. En 1124 se crée grâce à lui l’abbaye de Saint-Martin de Laon. L’abbaye de Thenailles bénéficiera, elle, de la générosité de ses descendants. Il accorde des privilèges aux moines des abbayes de Bucilly et de Ribemont, et ceux de l’abbaye de Fesmy obtiennent le droit de passage sur ses terres.
L’affaire d’Amiens
Entre 1113 et 1117, c’est contre Amiens que Thomas va laisser se déchaîner sa hargne. À peine les événements de la « commune » de Laon étaient-ils terminés qu’un conflit du même genre éclate à Amiens (1113). Les bourgeois d’Amiens s’étaient assuré la bienveillance du roi moyennant de fortes redevances ; ils faisaient appel à Thomas comme à leur seigneur « bien-aimé » plutôt qu’à son père — situation vexante pour Enguerrand, alors comte d’Amiens.
L’attitude de Thomas paraît incohérente, puisqu’il avait précédemment refusé son soutien à ceux de Laon. Mais il faut comprendre qu’il s’agit avant tout, pour lui, de s’opposer au roi, lequel tend à soutenir les bourgeois afin d’affaiblir les grands féodaux. Thomas préfère contrarier les desseins royaux, estimant ainsi défendre la féodalité dont il est l’un des grands. Sa tactique consiste à attaquer les alliés des bourgeois d’Amiens — en l’occurrence l’évêque et son vidame.
Pendant cette période, Thomas laisse pleinement s’exprimer sa cruauté. Il tue plus de trente personnes, n’hésitant pas à exécuter de sa propre main, sans jugement, ceux qu’il considère comme ses ennemis. L’évêque d’Amiens finit par abandonner son évêché, rend son anneau à l’archevêque de Reims et se retire à Cluny. Les alliances sont mouvantes : les sentiments personnels gèrent seuls rapprochements et trahisons, souvent au jour le jour, parfois à l’intérieur d’une même famille.
Un jour, le vidame de Coucy prend Thomas dans une embuscade. Blessé au genou par la lance d’un homme de pied, il doit se retirer et se faire transporter dans son château de Marle. À la même époque, le clergé fait part de son ressentiment : tous les offices risquaient d’être suspendus si le dévastateur de l’évêché d’Amiens n’était pas châtié. Un nouveau crime allait envenimer la situation.
La chute

En 1130, Thomas arrête et rançonne un marchand qui traversait ses terres muni d’un « sauf-conduit » du roi. Le marchand, fort de ce sauf-conduit royal, refusait de payer le péage coutumier.
Les douanes faisaient dans ce temps-là partie des droits régaliens dont jouissaient les grands feudataires. Des marchands qui passaient dans la baronnie de Coucy refusèrent de payer le tribut accoutumé, s’autorisant d’un sauf-conduit du roi. Thomas ne crut point qu’une patente royale fût un titre d’exemption ; il saisit la marchandise et arrêta les marchands.
Devismes, Histoire de Laon
Or le droit était clair : à partir du moment où ils détiennent un sauf-conduit du roi, les marchands sont sous sa protection et deviennent en quelque sorte les « hommes du roi », justiciables d’un tribunal supérieur. En les jugeant arbitrairement, sans en référer au roi, Thomas de Marle avait violé cet usage. Il ne s’agissait là, en réalité, que d’un épisode supplémentaire des querelles opposant le roi, pouvoir centralisateur, aux grands féodaux, défenseurs de leur autorité locale.
En octobre 1130, le roi vient à Laon pour prendre des mesures contre ce vassal trop indépendant et faire le siège de la forteresse de Coucy. L’Église, avec quelques grands du royaume, est l’instigatrice de l’opération ; parmi ces grands, le plus important fut Raoul de Vermandois — ce qui n’étonne pas, les Vermandois et les Coucy s’étant toujours disputé la possession du comté d’Amiens.
Louis VI, malgré sa forte taille — il était surnommé « le Gros » —, chevaucha jusqu’au pied des murailles de Coucy. Raoul de Vermandois avait pris place de l’autre côté. Averti d’une embuscade tendue contre lui, il s’y rend et trouve Thomas à terre, blessé : il charge et lui porte un coup mortel. Louis VI rentre à Laon, traînant dans un chariot la dépouille de son ennemi, sous les acclamations. Le lendemain, on procède à la confiscation de ses biens et à la destruction de l’enceinte de son château.
Jamais Thomas n’avait voulu relâcher ses prisonniers : ni parents, ni amis, ni menaces, ni prières ne l’avaient infléchi, pas même sa femme Milesende. Il fut condamné à mort, mais décéda de ses blessures avant son exécution. Le roi rendit à sa veuve et à ses enfants — outre la liberté des marchands — bon nombre de terres ; les dîmes de Vervins et de Marle passèrent à la famille de Garlande. Il laissa cependant le fils de Thomas, Enguerrand II, hériter de Coucy, Marle, Crécy, La Fère, Pinon, Landouzy et Fontaine.
La lutte contre le sire de Montlhéry, contre le château du Puiset, fut longue et pénible. Mais c’est Thomas de Marle qui fut le plus difficile à abattre…
Luce Pietri, Le monde et son histoire, t. III
La part de la légende
De ces histoires, quelle fut la part de la légende ? On peut se le demander. La bravoure de Thomas pendant les croisades ne peut être niée : elle fit l’objet de maintes épopées composées au début du XIIe siècle en l’honneur des croisés, comme La Chanson d’Antioche. Mais ses actes les plus barbares firent eux aussi l’objet de légendes — telle celle que rapporte Jean Mossay :
La terreur qu’inspirèrent les premiers seigneurs d’Avesnes à leurs voisins, la férocité de leurs appétits et de leurs entreprises, furent légendaires dans tout le Moyen Âge… Il ne faut donc point s’étonner qu’on leur ait attribué l’aventure dont le sire de Coucy aurait été le héros. On connaît l’histoire : un châtelain part pour la croisade. En son absence, sa femme noue des relations avec un seigneur du pays. Le mari revient de Terre sainte, découvre son infortune, provoque son rival en duel et le tue. Il extrait du cadavre le cœur et oblige sa femme à le manger, ce qu’elle fait, trouvant la viande excellente. Après quoi, apprenant la vérité, elle tombe morte sur le champ. Le trouvère picard qui raconte au XIIIe siècle cette légende la situe à Coucy ; mais on sait qu’elle lui était bien antérieure, originaire des provinces du Nord, et que le château de Coucy a été choisi arbitrairement comme lieu de l’action.
Jean Mossay, La légende de Coucy eut-elle le château d’Avesnes pour théâtre ?
Ajoutons simplement la devise des Coucy, qui exprime l’individualisme forcené dont Thomas fit preuve toute sa vie :
Roy ne suis,
Ne prince ne duc ne comte aussi :
Je suis le sire de Coucy.
Enguerrand III de Coucy (1182-1242)
Sources
Chroniques de Robert, moine de Prémontré · M. Catrin · Calonne, Histoire d’Amiens · Devismes, Histoire de Laon · P. Huvelin, Essai sur le droit des marchés et des foires · Jean Mossay, La légende de Coucy eut-elle le château d’Avesnes pour théâtre ? · Luce Pietri, Le monde et son histoire, t. III · Jacques Chaurand, Thomas de Marle.