Une ville de marché, capitale de l’Europe
Au printemps 1598, pendant près de trois mois, une petite ville de marché de Thiérache devient le centre diplomatique de l’Europe. Vervins n’a ni palais royal, ni cour, ni armée. Elle a une halle, une collégiale, des remparts modestes, et pour maîtresse des lieux une femme — Guillemette de Coucy, dame de Vervins — que les contemporains disent prudente et habile. C’est là, et non à Paris ni à Bruxelles, que les envoyés de deux couronnes épuisées viennent négocier, sous l’œil d’un cardinal florentin dépêché par le pape.
Le 2 mai 1598, on y signe la paix qui met fin à près d’un siècle d’affrontement entre la France et la maison de Habsbourg. Quatre siècles plus tard, le souvenir tient en quelques mots, rapportés par la tradition locale, en lettres d’or sur le beffroi de l’hôtel de ville : « La Paix de Vervins faite sous Henri IV avec les Espagnols en 1598. » Reste une question simple : pourquoi ici ?
Source : BnF / Gallica (IIIF).
L’Europe en 1598 : deux royaumes à bout de souffle
La réponse tient d’abord à l’épuisement. La France sort de trente-six ans de guerres de Religion. Henri IV, protestant rallié au catholicisme en 1593, sacré à Chartres en 1594, a passé son règne à reconquérir son propre royaume sur la Ligue et sur l’Espagne qui la soutenait. En janvier 1595, il avait porté la guerre chez l’adversaire en attaquant la Franche-Comté ; trois années de combats en Bourgogne et en Picardie avaient suivi, sans vainqueur net — victoire française à Fontaine-Française, prises espagnoles de Doullens, de Calais, d’Amiens, cette dernière aussitôt reconquise. Au début de 1598, le dernier ligueur, le duc de Mercœur, se soumet ; dans les mêmes semaines, l’édit de Nantes referme la plaie civile. Henri IV a gagné, mais son royaume est exsangue et sa caisse vide.
En face, l’Espagne de Philippe II n’est pas en meilleure posture. Le vieux roi, qui mourra le 13 septembre 1598, a ruiné les finances de la première puissance du monde dans des guerres simultanées. Surtout, il ne peut plus tenir deux fronts : au nord, la révolte des Provinces-Unies l’occupe sans relâche, et l’argent englouti dans les affaires de France n’a rien donné. Continuer une guerre devenue sans objet n’a plus de sens.
C’est le pape Clément VIII qui transforme cette double lassitude en négociation. Ayant reconnu Henri IV, il veut réconcilier les deux grandes monarchies catholiques. La paix de Vervins est, à bien des égards, une réédition du traité du Cateau-Cambrésis de 1559 : quarante ans après, on revient au même principe — chacun rend ce qu’il a pris. Le récit détaillé des guerres franco-habsbourgeoises de 1521 à 1598 fait l’objet d’un article distinct.

Vervins, les remparts
La négociation
Le pape n’envoie pas un médiateur, mais deux. Auprès de Henri IV, il dépêche son légat a latere, le cardinal Alexandre de Médicis, archevêque de Florence — un homme qui sera lui-même pape, brièvement, en 1605, sous le nom de Léon XI. Auprès de l’archiduc Albert, qui gouverne alors les Pays-Bas au nom de l’Espagne, il envoie le général des Franciscains, Bonaventure Caltagirone. La paix de Vervins est souvent présentée comme l’une des dernières grandes médiations diplomatiques réussies du Saint-Siège.
Le choix de Vervins n’a rien d’un hasard. La ville est en lisière du royaume de France, à portée des deux délégations, à l’écart des factions parisiennes ; et la dame du lieu, Guillemette de Coucy, met à disposition son Château-Neuf — la résidence seigneuriale qu’avait fait édifier Jacques II de Coucy après les ravages espagnols de 1552, achevée vers 1573. C’est là que logent les plénipotentiaires et le cardinal-légat. Le bâtiment a traversé les siècles : devenu bien national à la Révolution, racheté par la commune en 1804, il abrite aujourd’hui la sous-préfecture — tandis que le vieux château de 1163, son aîné de quatre siècles, a disparu sous la pioche en 1958. Pendant près de trois mois, du début de 1598 jusqu’au printemps, la petite ville héberge une présence presque ininterrompue de diplomates — avec tout ce que cela suppose de logements à trouver, de tables à dresser et de patience à exercer.
Les plénipotentiaires sont des hommes d’expérience. Pour Henri IV négocient Pomponne de Bellièvre et Nicolas Brûlart, marquis de Sillery, deux serviteurs chevronnés de la couronne. Pour Philippe II, le président Jean Richardot, Jean-Baptiste de Taxis et Louis Verreiken, rompus aux affaires des Pays-Bas. À ce traité franco-espagnol se greffe un volet franco-savoyard, le duc Charles-Emmanuel de Savoie étant représenté par le marquis de Lullin. Détail qui dit l’époque : le texte est rédigé en français, et non en latin — l’usage commence alors à s’imposer dans la diplomatie.

Vervins, le beffroi situé au dessus de l’hôtel de ville
Ce que dit le traité
Le principe est celui d’un retour en arrière. Les deux rois se rendent réciproquement ce qu’ils ont conquis depuis le Cateau-Cambrésis de 1559, qui « conserve toute sa force ». Concrètement, l’Espagne évacue tout ce qu’elle tient en France : Calais, Ardres, Monthulin, Doullens, Le Catelet, La Capelle et le Blavet, en Bretagne. En sens inverse, la France restitue à l’Espagne le comté de Charolais, enclave bourguignonne des Habsbourg.
Pour la Thiérache, l’article qui compte est la restitution de La Capelle : la place forte de la frontière, prise et reprise depuis un demi-siècle, repasse à la France — non par les armes, mais par la plume. L’accord règle aussi le sort des hommes : les sujets de l’un des rois qui iraient servir l’ennemi de l’autre seront traités en perturbateurs du repos public ; et ceux que dix ans de guerre ont chassés de leurs terres, offices et bénéfices doivent y être rétablis. C’est une paix qui referme les plaies autant qu’elle redessine les frontières.
Reste ce que le traité ne règle pas. La grande absente, c’est la question des Provinces-Unies : l’Espagne n’y renonce nullement, et la guerre du Nord continuera de plus belle. Il faudra attendre la Trêve de Douze Ans (1609) pour qu’une suspension d’armes y intervienne. Vervins fait la paix entre la France et l’Espagne, pas entre l’Espagne et ses sujets révoltés.
La signature et sa mémoire
Le traité est signé le 2 mai 1598, au printemps même où Henri IV vient de signer l’édit de Nantes : la même saison voit le roi pacifier son royaume au-dedans et au-dehors. Henri IV en prête le serment solennel le 21 juin suivant, à Notre-Dame de Paris ; la paix est publiée par tout le royaume, dit-on, « aux acclamations de tous les Français ». Les contemporains la jugent « fort avantageuse à la France » — appréciation qu’il faut nuancer, car l’Espagne y sauve l’essentiel de son honneur et n’abandonne aucune de ses prétentions sur le Nord.
À Vervins, la mémoire de l’événement s’est inscrite dans la pierre et dans la toile. La scène de la signature a été fixée par un tableau de Gillot Saint-Èvre, peintre romantique : commandé par Louis-Philippe en 1837 pour le musée historique de Versailles — où l’original est toujours conservé —, c’est une reconstitution du XIXᵉ siècle, non un témoignage d’époque, mais elle a durablement façonné l’image que l’on se fait du moment. Les Vervinois en possèdent leur propre version : une copie fidèle, exécutée par la peintre soissonnaise Eugénie Watelet, fut déposée par l’État en 1873 au musée de la Société archéologique de Vervins et de la Thiérache, dans les murs mêmes de l’hôtel de ville.
Quant au beffroi de l’hôtel de ville, il procède du même mécène que le Château-Neuf : c’est Jacques II de Coucy qui fit édifier cet ensemble urbain — halle, beffroi, horloge et prison —, achevé avant 1598. Comme la résidence seigneuriale, le bâtiment était donc tout récent au moment du traité, et n’a rien à voir avec le vieux château de 1163 évoqué plus haut. Reconstruit en 1708, le beffroi porte en lettres d’or l’inscription que la tradition locale rapporte ainsi : « La Paix de Vervins faite sous Henri IV avec les Espagnols en 1598. »

Signature du traité de paix de Vervins, huile sur toile de Gillot Saint-Evre, 1837.
L’héritage
La paix de Vervins ouvre, pour la Thiérache et l’Avesnois, une parenthèse rare : trente-sept années sans guerre franco-espagnole, jusqu’à la déclaration de 1635. Le temps, pour un territoire ruiné, de rouvrir ses routes commerciales, de voir revenir des réfugiés, de panser ce qu’un siècle de passages d’armées avait défait.
Le traité enclenche aussi une séquence régionale majeure. Dans le même mouvement, en mai 1598, Philippe II cède les Pays-Bas à sa fille Isabelle et à l’archiduc Albert, dont le mariage sera célébré à l’automne. La paix de Vervins n’est donc pas seulement une fin : c’est le seuil du règne d’Albert et Isabelle, cette « fenêtre de paix » que connaîtront les Pays-Bas méridionaux.
Dans la mémoire diplomatique européenne, Vervins a été éclipsé par les traités qui l’ont suivi — la paix de Westphalie (1648), le traité des Pyrénées (1659). Il n’en reste pas moins le moment où la diplomatie henricienne referma le grand conflit du XVIᵉ siècle, et le seul grand traité européen jamais signé dans une ville du territoire de Thiérache. Une petite ville, le temps d’un printemps, fit la paix de l’Europe.
Sources
– Plénipotentiaires : Recueil des négociations et signature du traité de Vervins, BnF / Gallica ; Service historique de la Défense, GR 1 A 9-10.
– Médiation papale (Alexandre de Médicis, légat de Clément VIII ; Bonaventure Caltagirone auprès de l’archiduc Albert) : notices Paix de Vervins et Guerre franco-espagnole (1595-1598).
– Déroulé et acteurs locaux (Guillemette de Coucy ; ~3 mois de conférences) : Collectif, La paix de Vervins, 1598, SAHVT / Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne, 1998 (éd. du traité par B. Haan ; contributions É. Thierry, O. Carpi-Mailly).
– Lieu de la négociation (Château-Neuf mis à la disposition des plénipotentiaires et du cardinal-légat) : notice Mérimée IA02000333, Ancien château seigneurial de Vervins, dit Château-neuf.
– Hôtel de ville et beffroi (Jacques II de Coucy, achevé avant 1598 ; beffroi reconstruit 1708) : notice Mérimée IA02000349.
– Tableau de la signature (Gillot Saint-Èvre, 1837, château de Versailles ; copie Watelet déposée à Vervins en 1873) : notice Joconde 000PE004272 ; notice Palissy IM02001793 (Inventaire Hauts-de-France).
– Édition du traité : Du Mont, Corps universel diplomatique, t. V ; éd. critique B. Haan (1998).