Jules César lui même relate le courage de nos ancêtres lorsqu’il décrit une féroce bataille que ses légions livrèrent aux Nerviens sur le sol de la Thiérache.

Goscinny et Uderzo ne s’y sont pas trompés : dans Astérix chez les Belges, ce sont les Nerviens qui se disputent avec les Gaulois le titre du peuple le plus brave de toute la Gaule. Jules César lui-même, dans ses Commentaires, les décrit comme les plus redoutables de tous les Belges — et les Belges, rappelons le, étaient réputés les plus courageux de tous les Gaulois. La flatterie est intéressée : plus l’adversaire est grand, plus la victoire est belle. Mais l’éloge sonne juste. En 57 avant J.-C., les Nerviens ont failli défaire une armée romaine de huit légions au bord d’une rivière dont nous cherchons encore le nom exact.

Cette rivière, César l’appelle le Sabis. Et depuis des siècles, historiens, archéologues et érudits locaux se disputent pour savoir laquelle.

Carte : Feitscherg, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Les Nerviens : peuple et territoire

Les Nerviens occupaient un vaste territoire entre la Sambre au sud, la Scarpe et l’Escaut au nord — ce qui correspond grosso modo au Hainaut actuel, à cheval sur la frontière franco-belge. César les décrit dans le Bellum Gallicum (II, 15) comme un peuple qui interdit l’entrée des marchands sur ses terres, refuse le vin et toute marchandise susceptible d’amollir les mœurs, et n’accepte aucune proposition de paix. La description est évidemment celle d’un vainqueur qui construit l’image d’un adversaire digne de lui — mais elle s’accorde avec ce que l’archéologie confirme d’une société guerrière peu urbanisée, organisée autour d’une aristocratie militaire.

Leur territoire était couvert de forêts denses et de haies épaisses, que César évoque longuement : ces haies plantées aux frontières constituaient une ligne de défense naturelle en rase campagne, d’autant plus efficace que le pays ne disposait d’aucun relief important. La Nervie était traversée par l’importante route qui reliait Paris à Cologne via Bavay — axe que César empruntera à plusieurs reprises.

Ils faisaient partie de la confédération des peuples belges, aux côtés des Atrébates, des Véromanduens, des Aduatuques et des Éburons. En 57 av. J.-C., ce sont eux qui mènent la coalition contre César.

La bataille du Sabis — 57 avant J.-C.

Le récit de César

La source unique sur la bataille est César lui-même : De Bello Gallico, livre II, chapitres 16 à 28. Lire César comme source, c’est lire un proconsul qui rend compte à Rome de ses campagnes militaires dans le but d’obtenir un triomphe. Ses chiffres — soixante mille Nerviens réduits à cinq cents, soixante sénateurs réduits à trois — relèvent de la rhétorique politique autant que du rapport militaire. Cela n’enlève rien à la valeur du récit, mais invite à le lire avec l’esprit critique qu’on accorde à tout document partisan.

César marche depuis le pays des Bellovaques, qu’il vient de soumettre. Après trois jours de marche, ses éclaireurs signalent que les Nerviens sont massés de l’autre côté du Sabis, rejoints par les Atrébates et les Véromanduens. Les Aduatuques sont en route mais pas encore arrivés.

L’armée romaine commence à établir son camp sur une hauteur dominant la rivière. Les légions progressent en colonne de marche — formation vulnérable. C’est le moment que choisit Boduognatus, le chef nervien, pour déclencher l’attaque depuis les bois de la rive opposée. Trois colonnes nerviennes surgissent simultanément. La panique gagne les auxiliaires et la cavalerie. Plusieurs légions se retrouvent isolées.

César intervient personnellement : il saisit un bouclier d’un fantassin, se porte au premier rang, appelle les centurions par leur nom. La Xe légion arrive en renfort par la droite. Parmi les centurions qui tiennent malgré leurs blessures, Publius Sextius Baculus, primipile de la XIIe légion — le grade le plus élevé des centurions — combat jusqu’à s’évanouir de ses blessures (BG II, 25). La situation se retourne. Les Nerviens, encerclés, combattent jusqu’au bout.

César accorde sa clémence aux survivants — vieillards, femmes et enfants réfugiés dans les marais. Il prend les vaincus sous sa protection et leur laisse leurs terres. La geste est calculée : elle lui coûte peu et lui vaut une réputation de modération que ses Commentaires se chargent de propager.

Les guerres de Gaule dans le nord de la Gaule belgique — Jacques Onfroy de Bréville dit « Job », vers 1900. Domaine public.

La question du Sabis

Où cette bataille a-t-elle eu lieu ? La question est ouverte depuis la Renaissance et n’est pas tranchée.

L’hypothèse Sambre est la plus ancienne et la plus répandue. Soutenue par Napoléon Ier, Napoléon III et les grands historiens du XIXe siècle — d’Arbois de Jubainville, Camille Jullian — elle situe la bataille près d’Haumont, dans la région de Maubeuge, ou sur les rives belges entre Thuin et Charleroi. Elle bute cependant sur un obstacle linguistique de taille : le nom latin de la Sambre est Sambrica, non Sabis. Et la topographie des rives de la Sambre dans ce secteur correspond mal à la description césarienne : deux collines se faisant face, terrain plat en contrebas, rivière d’environ un mètre de profondeur.

L’hypothèse de la Selle, affluent droit de l’Escaut, est aujourd’hui la plus argumentée scientifiquement. Proposée par Turquin en 1955 dans les Études classiques et développée depuis, elle repose sur un faisceau d’arguments convergents : la distance depuis Cambrai (dix milles, soit 15 km, comme l’indique BG II-16 — et c’est précisément la Selle qui se trouve à cette distance sur l’axe vers Bavay), la position centrale de la Selle dans le territoire des peuples coalisés, et la correspondance de la topographie aux environs de Solesmes et Briastre avec la description de César. Elle souffre d’une objection : César qualifie le Sabis de rivière « très large » (BG II, 27), ce qui convient mal à ce petit cours d’eau.

L’hypothèse de l’Escaut repose sur une variante manuscrite ancienne qui porterait Scaldim — l’Escaut — plutôt que Sabim. Elle a eu les faveurs de plusieurs historiens belges et français depuis le XVIIe siècle. La valeur du manuscrit en question reste disputée.

L’hypothèse de l’Écaillon, proposée plus récemment, situe la bataille entre Cambrai et Bavay, sur cet affluent de la Scarpe, en s’appuyant sur des arguments tactiques liés à la position de Bavay comme centre nervien.

La tradition locale thiérachienne, portée notamment par Marc Blancpain dans Grandes heures d’un village de Thiérache, plaide pour la Sambre à hauteur de Fesmy. Blancpain lui-même est honnête sur ses certitudes : « Le Sabis de César est bien notre rivière : je n’en suis pas certain, mais n’en veux pas douter… » Cette franchise dit tout de la nature de cet attachement — moins une thèse historique qu’un lien affectif à un territoire, tout à fait légitime et compréhensible.

Aucune fouille archéologique n’a permis à ce jour d’identifier le champ de bataille avec certitude. La question reste ouverte.

La seconde campagne nervienne — 54 avant J.-C.

Trois ans après le Sabis, les Nerviens n’ont pas renoncé. En 54 av. J.-C., ils s’allient aux Éburons d’Ambiorix et attaquent les quartiers d’hiver romains établis sur leur territoire. La légion de Quintus Cicéron — frère de l’orateur — se retrouve assiégée dans son camp pendant plusieurs semaines (BG V, 38-52). Le siège est acharné ; Cicéron résiste. César, prévenu, marche en urgence et lève le siège.

Cette campagne se déroule « en territoire nervien » selon César, sans que la rivière ni le site précis soient identifiés. Elle est distincte de la bataille du Sabis par sa nature — un siège, non une bataille rangée — par ses acteurs et par sa chronologie.

La trace gallo-romaine en Thiérache

La conquête romaine transforme profondément le pays nervien. Bagacum — l’actuelle Bavay — devient la capitale administrative de la civitas Nerviorum et l’un des grands carrefours routiers de la Gaule belgique : sept voies romaines y convergent, dont les axes majeurs vers Reims, Cologne, Boulogne et Cambrai. Le forum antique de Bavay, dont les fouilles ont mis au jour un ensemble monumental exceptionnel, témoigne de l’ampleur de cette transformation. Le musée du forum antique de Bavay conserve aujourd’hui les collections issues de ces fouilles.

À Vervins, les vestiges du théâtre romain attestent que Verbinum — l’identification est archéologiquement établie — était une agglomération gallo-romaine d’une certaine importance. Mis au jour en 1870, ce théâtre de la seconde moitié du Ier siècle pouvait contenir plusieurs milliers de spectateurs.

le Théâtre de Verbinum par Édouard Fleury

En Thiérache, les découvertes monétaires et mobilières gallo-romaines sont dispersées sur l’ensemble du territoire — confirmant une occupation dense plutôt que concentrée dans quelques centres urbains. La forêt de Saint-Michel est associée dans la tradition locale à un camp de Labiénus, le légat de César.

La mémoire régionale

Pourquoi cette bataille fascine-t-elle autant la mémoire locale ? La réponse n’est pas dans l’archéologie mais dans la psychologie collective. Savoir que sur ces bords de rivière, ici, des hommes ont failli changer le cours de l’histoire — c’est une manière d’habiter un territoire, de lui donner une profondeur que le quotidien ne suffit pas à fournir.

Marc Blancpain l’a dit mieux que quiconque : il ne veut pas douter que le Sabis soit la Sambre. Ce n’est pas de l’ignorance — c’est de l’amour du pays. Et Goscinny, qui avait tout compris à ces choses-là, a mis les Nerviens dans sa bande dessinée non pas parce qu’ils étaient les mieux documentés, mais parce qu’ils étaient les plus fiers.

Que le Sabis soit la Selle, la Sambre, l’Escaut ou l’Écaillon — ces eaux coulent toujours. Et quelque part sur leurs rives, un après-midi de l’été 57 avant J.-C., des hommes ont combattu avec une telle fureur que le plus grand écrivain militaire de l’Antiquité en a été saisi. C’est peut-être suffisant.


Sources

Source primaire
César, De Bello Gallico, II, 16-28 (bataille du Sabis) ; V, 38-52 (siège de Q. Cicéron) ; VI, 38 (Baculus à Atuatuca). Édition de référence : Les Belles Lettres (Budé), trad. L.-A. Constans, 1926.

Historiographie scientifique
Turquin P., « La bataille du Sabis », Les Études classiques, 1955.
Goudineau Christian, César et la Gaule, Paris, Errance, 1990.
Le Bohec Yann, César chef de guerre, Tallandier, 2001.

Sources régionales
Blancpain Marc, Grandes heures d’un village de Thiérache.
Fleury Édouard, Antiquités et monuments du département de l’Aisne, 1877-82.
Mennesson Eugène, Histoire de Vervins, SAV.

Archéologie
Musée du forum antique de Bavay.
Carte archéologique de la Gaule (CAG), tomes 02 et 59.