Beaurevoir, aux portes de la Thiérache

Sur la carte, Beaurevoir est une commune située entre Cambrai et Saint-Quentin, aux portes de la Thiérache. Du château qui s’y dressait, il ne reste plus aujourd’hui qu’une tour de guet, durant un temps transformée en moulin à vent et abandonné depuis — la notice Mérimée la classe monument historique en 1920, mais précise que le donjon d’où Jeanne d’Arc tentera de sauter n’existe plus.

Le château de Beaurevoir est une possession de la famille des comtes de Luxembourg-Ligny. Jean de Luxembourg y naît en 1392. L’historien Emmanuel Bourassin, dans sa biographie Jeanne d’Arc (Perrin, 1977), restitue la lignée des Luxembourg-Ligny : Jean l’Aveugle, roi de Bohême, héros de Crécy ; Bonne de Luxembourg, reine de France ; Charles IV, empereur d’Allemagne. Jacques Prévost-Bouré, docteur en droit et président de l’Association « Promotion archéologique de Beaurevoir », consacre en 1981 la première monographie au personnage — Jean de Luxembourg et Jeanne d’Arc. Contre-image et vérité de l’histoire (Nouvelles Éditions Debresse), préfacée par Régine Pernoud. Il y établit que Luxembourg est « cousin à égal degré du roi de France et du duc de Bourgogne, descendant probable de Charlemagne ». Un sang impérial, donc — mais le cadet de la famille. Son père, seigneur de Beaurevoir et de Richebourg, meurt quand il a cinq ans. Il ne possède alors que cette seigneurie du Cambrésis.

En 1418, il épouse Jeanne de Béthune, veuve de Robert de Bar, tué à Azincourt. Le mariage double son emprise territoriale — Oisy, Vendeuil, probablement Ham — mais ne lui donne pas d’héritier. Un fils naît l’année suivante, meurt en bas âge. Il n’y en aura pas d’autre, pas même un bâtard, particularité que Prévost-Bouré souligne. L’homme qui va construire l’échiquier territorial le plus considérable de Picardie et de Thiérache n’a personne à qui le transmettre.

Puis, en 1420, l’étincelle. Enguerrand de Monstrelet — chroniqueur picard, prévôt de Cambrai, proche de la maison de Luxembourg — décrit le mécanisme dans sa Chronique (éd. Douët-d’Arcq, t. IV, 1860) : les Dauphinois tenant le comté de Guise « gastoient le pays de Haynau et de Cambrésis ». Ils razzient Beaurevoir. Luxembourg lève une armée et ravage le comté de Guise en représailles. La vengeance territoriale est lancée ; elle ne s’arrêtera plus.

En février 1422, Charles VI confisque le comté de Guise à René d’Anjou et l’attribue à Luxembourg. Mais la confiscation ne vaut que sur le papier. Il faut conquérir. Dix ans plus tard, en janvier 1430, le cadet sans héritier est devenu le plus puissant seigneur de Picardie. Philippe le Bon le fait premier chevalier de l’Ordre de la Toison d’Or. Sa devise : Vostre vueil — votre volonté.

Quatre mois après, ses hommes captureront Jeanne d’Arc devant Compiègne.

La conquête de la Thiérache, 1420–1425

La « conté de Guise en Térasche », comme l’écrit Monstrelet, est en 1420 l’un des derniers bastions du parti dauphinois au nord de Paris. Ses garnisons ne se contentent pas de tenir : elles projettent. Monstrelet décrit un réseau offensif reliant Guise au Crotoy, sur la côte picarde — cent cinquante kilomètres — les Dauphinois « alloient et venoient souvent audit Crotoy et à Rue, par quoy le pays estoit alors moult travaillé ». C’est un espace territorial, pas un point fortifié.

Luxembourg étrangle cette base en trois campagnes de dix-huit mois. La carte les raconte mieux qu’un récit linéaire.
Automne 1423 — les abords immédiats. Proisy tombe. Bucy-lès-Pierrepont — que Monstrelet appelle « Buissy-sur-Fontaines » et que le Dictionnaire topographique de l’Aisne d’Auguste Matton (1871) identifie par triple convergence : « Buissy 1312 », le fief de Buissy au Cartulaire de Guise (f° 323, 1281), et le lieu-dit « La Fontaine » sur le finage de Bucy. Luxembourg marche sur Guise avec son artillerie, mais les pluies d’automne enlisent les bombardes. Il prend Le Nouvion le 16 octobre. En novembre, l’arc des marches se resserre : Brissy-Hamégicourt, Surfontaine — que Matton enregistre sous la graphie ancienne « Serfontaine » — et Peron, terroir de Monceau-le-Neuf, commune attestée « Monceau-sur-Perron » de 1137 à 1515, vassale de Guise, visible sur la carte de Cassini.

L’hiver n’arrête pas les opérations. Poton de Xaintrailles — capitaine gascon que l’on retrouvera aux côtés de Jeanne d’Arc — tente un coup de main sur Ham. Luxembourg reprend la ville en trois jours et fait décapiter le capitaine Valerand de Saint-Germain malgré un sauf-conduit.

Printemps 1424 — la couronne extérieure. Franqueville, La Neuville-lès-Dorengt, Buironfosse, Hanappes, Landouzy-la-Ville. À Landouzy, quatre-vingts défenseurs sont pendus aux arbres de la forêt. Wiège, assiégé trois semaines, cède le 25 mai. La forteresse est démolie. Luxembourg tend un piège derrière une église : Poton et le seigneur de Verduisant sont pris. L’Estandart de Milly couche sa lance sur Lyonel de Wandonne — le demi-frère légitime de Guillaume, celui qui capturera Jeanne six ans plus tard. Le coup l’estropie à vie.

Luxembourg négocie avec Poton captif : les combattants du comté quitteront la place et passeront outre-Loire. L’étranglement diplomatique précède le siège.

Été 1424 – février 1425 — le siège de Guise. Le 29 juin, Luxembourg plante ses tentes devant la forteresse avec une coalition massive : les seigneurs de Picquigny, d’Antoing, de Saveuse, Colart de Mailly, Daviot de Poix, Lyonel de Bournonville, le bâtard de Saint-Pol, et un contingent anglais sous Thomas de Rampston. Jean de Proisy, gouverneur de Guise, fait brûler ses faubourgs pour dégager le champ de tir. Le traité de capitulation, daté du 18 septembre 1424, fixe un terme au 1ᵉʳ mars 1425 et nomme huit otages. La reddition effective est anticipée au 26 février. La forteresse d’Hirson — que Monstrelet écrit « Irechon » — est livrée au même moment.

En dix-huit mois, Luxembourg a pris la Thiérache place par place, en cercles concentriques. L’archiviste du XIXᵉ siècle, Matton, continue de résoudre les énigmes toponymiques que le chroniqueur du XVᵉ avait semées dans sa prose.

L’échiquier, 1430

À la veille de la capture de Jeanne d’Arc, le système de Luxembourg couvre un arc territorial d’une centaine de kilomètres, de la Somme à la Thiérache. Ce n’est pas un territoire recentré — c’est un échiquier, un réseau de places fortes tenues par la famille, les vassaux, les alliés.

En haut de l’échiquier, Beaurevoir — le berceau, la résidence, au nord-ouest de Saint-Quentin. Sur le même flanc, les cases du Cambrésis obtenues lors du partage familial que Monstrelet documente en pleine captivité de Jeanne : Pierre, l’aîné, garde le comté de Saint-Pol, Conversan, Braine, Enghien ; Louis, le cardinal, reçoit la châtellenie de Tingry en Boulonnais ; Jean reçoit le comté de Ligny-en-Barrois et les terres du Cambrésis — Bohain, Serain, Hellincourt, Marcoing, Cantaing. Sa titulature officielle devient « conte de Ligney, seigneur de Beaurevoir et de Bohaing ».

Au centre de l’échiquier, Guise — la conquête, prise en 1425, verrou de la Thiérache. C’est là que Luxembourg réside désormais, au cœur de son dispositif.

Le mariage avec Jeanne de Béthune a doublé la mise sur le flanc ouest : Oisy, Vendeuil, probablement Ham. Par les droits de sa femme, les seigneuries de Marle, La Fère et Coucy — trois pièces qui ferment l’arc par le sud-ouest et ancrent l’emprise en Thiérache bien au-delà du seul comté de Guise.

La fratrie fonctionne comme une infrastructure. Pierre tient le flanc ouest, de l’Artois au Boulonnais. Louis — évêque de Thérouanne, bientôt archevêque de Rouen et chancelier d’Angleterre pour Henri VI — assure le canal diplomatique avec l’occupant anglais. C’est lui qu’on retrouvera dans la chambre de Rouen, aux côtés de son frère, face à Jeanne prisonnière. Le soir de la capture, Jean écrit à Louis. Le circuit se referme : le ravisseur prévient le diplomate.

Il y a enfin les femmes de Beaurevoir. La tante, Jeanne de Luxembourg, comtesse de Ligny, dernière de la branche aînée — marraine de Charles VII selon le Religieux de Saint-Denis, ce que rapporte Fabien Roucole dans sa thèse Des Luxembourg aux Bourbon-Vendôme (Presses universitaires de Provence, 2010). L’épouse, Jeanne de Béthune. Et Jeanne de Bar, belle-fille de Jean de Luxembourg. Trois Jeanne sous le même toit que la prisonnière. Ce sont elles qui tenteront de fléchir Jeanne d’Arc sur l’habit masculin — condition sine qua non pour faire tomber en nullité le procès pour hérésie qui se prépare.

Le réseau humain complète le maillage territorial. Daviot de Poix gouverne au quotidien. Guillaume, bâtard de Wandonne — identifié par un rôle de paie militaire bourguignon conservé à la Bibliothèque nationale (BnF, ms. fr. 4484, f° 80) et distingué de son demi-frère Lyonel par l’historien Bertrand Schnerb (Enguerrand de Bournonville et les siens, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1997, p. 211-212) — commande sur le terrain. Ce sont des hommes de Luxembourg depuis les campagnes de Thiérache, pas des mercenaires de rencontre.

En janvier 1430, quand Philippe le Bon fait de Luxembourg le premier chevalier de la Toison d’Or, il ne décore pas un vassal fidèle. Il reconnaît une puissance.

Les acteurs du destin : Compiègne, mai 1430

Le 23 mai 1430, devant les murs de Compiègne, un archer picard met la main sur Jeanne d’Arc au cours d’une sortie qui tourne mal. L’archer la remet à son capitaine, Guillaume, bâtard de Wandonne, qui la remet à son seigneur, Jean de Luxembourg. La chaîne féodale fonctionne : le prisonnier capturé par un homme d’armes revient de droit à son suzerain. Bourassin décrit le mécanisme dans le chapitre « La tour de Beaurevoir » de sa biographie : « Le bâtard de Wandonne, dont dépendaient l’archer picard et les piétons qui avaient capturé Jeanne, était un chevalier au service de Jean de Luxembourg » — c’était donc à ce grand seigneur bourguignon qu’appartenait de droit la captive. » Le mot « ravisseur » est juridiquement exact — ce n’est pas un jugement, c’est le droit féodal du XVᵉ siècle.

Jeanne d'Arc faite prisonnière à Compiègne (1430). Fresque d'Eugène Lenepveu, Panthéon, Paris, v. 1886-1890. © CMN / regards.monuments-nationaux.fr

Jeanne d’Arc faite prisonnière à Compiègne (1430). Fresque d’Eugène Lenepveu, Panthéon, Paris, v. 1886-1890. © CMN / regards.monuments-nationaux.fr

Mais ce n’est pas le mécanisme de la capture qui est frappant. C’est la récurrence des acteurs dans les théâtres d’opérations.

Les hommes qui se font face à Compiègne en mai 1430 se connaissent depuis les campagnes de Thiérache. La Hire et Poton de Xaintrailles, capitaines de Jeanne d’Arc, sont les mêmes qui défendaient Guise contre Luxembourg en 1423. Poton, capturé par Luxembourg au printemps 1424, négocié, relâché, est passé outre-Loire avec ses hommes — et le voilà de retour, de l’autre côté du fossé, sept ans plus tard. La configuration s’est inversée : les défenseurs de Guise sont devenus les compagnons de la Pucelle, l’assiégeant de Guise est devenu son ravisseur. Colette Beaune — professeur émérite à l’Université Paris-Nanterre, auteur de Jeanne d’Arc, vérités et légendes (Perrin, 2008) — documente que les mêmes La Hire, Poton et Dunois recevront 1 200 livres royales pour des opérations secrètes visant à libérer Jeanne après sa capture. L’arc narratif se poursuit : les mêmes hommes, toujours.

La connexion remonte plus loin encore. En août 1429 — neuf mois avant la capture — Luxembourg négocie en personne avec le Conseil royal à Compiègne. Prévost-Bouré documente cette ambassade. Le « plus puissant seigneur de Picardie » connaît la ville, ses défenses, ses abords. Quand ses hommes y capturent Jeanne, ce n’est pas un accident géographique.

Monstrelet, témoin oculaire, rapporte que Philippe le Bon vient voir Jeanne le soir même de la capture. Ce n’est pas de la curiosité — c’est l’évaluation d’un actif stratégique. Le duc sait ce qu’il détient. Luxembourg aussi. Mais leurs intérêts ne coïncident pas. Luxembourg veut de l’argent. Le duc de Bourgogne veut une solution politique. Les Anglais veulent un bûcher. Trois logiques, un seul prisonnier.

Rémy Ambühl — médiéviste à l’Université de Southampton, auteur d’un article de référence dans l’English Historical Review (vol. 132, n° 558, 2017) — établit que le statut de « prisonnière de guerre » au XVᵉ siècle fait de Jeanne un bien meuble : le maître dispose de son captif. Le mot « otage » — qui partage sa racine étymologique avec « hôte » et hostage — dit exactement cette ambiguïté : on est reçu et retenu à la fois.
Quatre mois après la Toison d’Or, le premier chevalier de l’Ordre est devenu geôlier.

La captivité, mai–novembre 1430

L’itinéraire de Jeanne après sa capture trace le réseau de Luxembourg sur la carte. Chaque étape est une place de l’échiquier.

Première prison : Beaulieu-les-Fontaines, entre Compiègne et Noyon. Jeanne tente de s’évader en forçant des planches entre deux pièces — elle échoue. Le transfert vers Beaurevoir suit, mais le trajet n’est pas direct. Mgr Henri Debout — protonotaire apostolique, auteur en 1909 d’une Histoire admirable de la Bienheureuse Jeanne d’Arc (Maison de la Bonne Presse), l’année même de la béatification par Pie X — propose un itinéraire détaillé : Beaulieu, Noyon, Ham, Wiège, puis Beaurevoir. Debout ne cite aucune source primaire pour cette reconstruction, et son registre est hagiographique — chapelles de saintes sur le chemin, frissons à l’entrée du château, littérature de béatification. Mais sa logique géographique est solide : chaque halte correspond à une place tenue par Luxembourg ou ses alliés, et les distances — vingt-cinq à trente kilomètres par étape — collent avec le rythme d’un convoi escortant un prisonnier de valeur.

Pour Noyon, la cohérence est frappante. Monstrelet atteste que la duchesse de Bourgogne, Isabelle de Portugal, « se tenoit adonc à Noyon, à tout son estât » pendant le siège de Compiègne. L’évêque de la ville, Jean de Mailly, a prêté hommage à Henri VI d’Angleterre en 1428 et siégera parmi les assesseurs du procès de Rouen — on le retrouvera sur l’estrade du bûcher. Mais lorsqu’il témoigne au procès de réhabilitation, le 2 avril 1456, il ne dit pas un mot d’un passage de Jeanne dans sa ville. Et Jeanne elle-même n’en parle jamais. Le passage par Noyon reste une hypothèse plausible, construite sur une géographie vérifiable, mais privée de témoignages.

À Beaurevoir, Jeanne retrouve les trois Jeanne — la tante, l’épouse, la belle-fille. Un chevalier du nom de Haimond de Macy lui rend visite à plusieurs reprises. Sa déposition au procès de réhabilitation, le 7 mai 1456 — conservée dans le tome III de l’édition Quicherat (1845, p. 120-123) —, est la seule source primaire décrivant la vie quotidienne de la prisonnière à Beaurevoir. Elle est accablante. Macy avoue sous serment avoir tenté « à plusieurs reprises, en jouant, de toucher ses seins et de mettre les mains dans son corsage ». Jeanne le repoussait « de toutes ses forces ». Macy atteste néanmoins qu’elle était « d’honnête conduite en paroles et en gestes ». Le harcèlement éclaire la tentative de saut : Jeanne n’est pas seulement prisonnière, elle est exposée. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, se rend à Beaurevoir à plusieurs reprises avant le 30 septembre — cent soixante-dix kilomètres depuis Rouen, dix jours par voyage. Chacun de ses déplacements est rémunéré par les Anglais.

Les trois femmes de Beaurevoir, elles, travaillent sur un seul objectif : convaincre Jeanne d’abandonner l’habit masculin. C’est le signe de sa mission divine — l’ôter, c’est la rendre prisonnière ordinaire. Debout et les minutes du procès de condamnation convergent sur ce point. Jeanne refuse. « Je n’ai pas la permission de Notre-Seigneur. »

Le 18 septembre 1430, la tante Jeanne de Luxembourg meurt. Le canal féminin se rompt. Le dernier lien entre Luxembourg et la couronne de France — la marraine de Charles VII — disparaît.

Pendant ce temps, le siège de Compiègne s’effondre. Monstrelet documente, chapitre après chapitre, un désastre méthodique : Luxembourg abandonne le siège pour mener sa propre campagne, Daviot de Poix est capturé à Bouchoire, les Français « faisoient grans moqueries dudit duc de Bourgongne et de ses capitaines, disant qu’il ne les avoient ozé combatre ». Philippe le Bon quitte le front par Corbie et rentre en Flandre. Stafford retourne en Normandie. Luxembourg est seul. Le 25 octobre, Compiègne est dégagée par une sortie de Guillaume de Flavy. Poton — le même Poton, capturé par Luxembourg en 1424, relâché, revenu — est signalé dans les troupes françaises.

La vente n’est plus un choix. C’est une urgence. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais — dont Françoise Michaud-Fréjaville, dans les Cahiers de recherches médiévales (2001), documente la chronologie fine à partir de l’édition critique Tisset-Lanhers (Klincksieck, 1960-1971) — arrive à Beaurevoir dès l’été pour négocier le transfert au nom des Anglais. Le montant est fixé : dix mille livres tournois à Luxembourg, une rente au bâtard de Wandonne. Anne Curry — historienne britannique, auteur de « Les Anglais face au procès » dans De l’hérétique à la sainte (Presses universitaires de Caen) — documente le financement par une taxe normande dédiée et note que le convoi de transfert emprunte délibérément une route côtière, par Le Crotoy et Dieppe, pour ne pas donner l’apparence d’un convoi de prisonnière de guerre.

Au Crotoy — dernière étape avant Rouen —, Macy rapporte que Jeanne assiste à la messe célébrée par un prisonnier, maître Nicolas de Queuville, chancelier de l’église d’Amiens. Celui-ci l’entend en confession et déclare qu’elle est « bonne chrétienne et très dévote ». Puis le convoi passe aux Anglais. Luxembourg escorte jusqu’à Arras. Les Anglais prennent le relais. Deux logistiques, deux responsabilités.

Vestiges du château du Crotoy (Somme), construit vers 1150 par les comtes de Ponthieu, démantelé en 1674. Jeanne d'Arc y est détenue du 21 novembre au 20 décembre 1430. Livrée aux Anglais le 8 décembre, elle franchit à pied la baie de Somme vers Saint-Valery avant d'être emmenée à Rouen. Photo O. Laffitte.

Vestiges du château du Crotoy (Somme), construit vers 1150 par les comtes de Ponthieu, démantelé en 1674. Jeanne d’Arc y est détenue du 21 novembre au 20 décembre 1430. Livrée aux Anglais le 8 décembre, elle franchit à pied la baie de Somme vers Saint-Valery avant d’être emmenée à Rouen. Photo O. Laffitte.

« Vous n’avez, ni la volonté, ni le pouvoir »

À Rouen, dans une prison « vers les champs », Luxembourg rend visite à Jeanne une dernière fois. Macy est présent. Il nomme les hommes dans la pièce : le comte de Warwick, le comte de Stafford, le chancelier d’Angleterre — c’est-à-dire Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, frère de Jean. La fratrie infrastructure est là, au complet : le capteur et le diplomate, face à leur prisonnière.

Luxembourg parle. C’est la seule fois, dans toutes les sources du dossier, où l’on entend sa voix. Macy la rapporte au discours direct, dans un mélange de latin et de français que Quicherat a conservé tel quel : « Johanna, ego veni huc ad ponendum vos ad financiam, dum tamen velitis promittere quod nunquam armabitis vos contra nos. » — Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à rançon, pourvu que vous promettiez de ne jamais plus vous armer contre nous.

Jeanne répond : « En nom Dé, vos deridetis a me, quia ego bene scio quod vos non habetis nec velle, nec posse. » — Au nom de Dieu, vous vous moquez de moi, car je sais bien que vous n’avez ni la volonté ni le pouvoir.

Puis elle ajoute : « Je sçay bien que ces Angloys me ferant mourir, credentes post mortem meam lucrari regnum Franciæ ; mais, si essent centum mille godons plus quam sint de præsenti, non habebunt regnum. » — Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais fussent-ils cent mille « godons » de plus qu’à présent, ils n’auront pas le royaume.

Le comte de Stafford, indigné, tire à demi sa dague pour la frapper. Le comte de Warwick l’en empêche.

L’homme à la devise Vostre vueil — votre volonté — s’entend dire qu’il n’a ni velle ni posse, ni la volonté ni le pouvoir. Jeanne retourne la devise sans le savoir. Ce que l’enluminure du Grand Armorial équestre de la Toison d’Or proclame en lettres d’or — le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale sous la cote Arsenal 4790, f° 304 —, la prisonnière le défait en une phrase.

C’est la dernière fois que Luxembourg et Jeanne se trouvent dans la même pièce. Le marchandage a échoué — si marchandage il y a jamais eu. Beaune classe cette scène de Rouen parmi les récits construits pour « montrer les traîtres punis par la vérité de leur victime ». Mais la scène vient de Macy, témoin oculaire, sous serment, vingt-six ans après les faits. Elle est ce qu’elle est : un homme qui propose, une femme qui refuse, et un couteau à moitié sorti du fourreau.

Jean de Luxembourg, comte de Ligny, chevalier de la Toison d'or (première promotion, 1430). Armoiries d'argent au lion de gueules couronné d'or, la queue fourchée et passée en sautoir, au lambel d'azur. Devise : « Vostre vueil ». Grand Armorial équestre de la Toison d'Or, Flandre, v. 1430-1461. BnF, Bibliothèque de l'Arsenal, Ms. 4790, f. 146.

Jean de Luxembourg, comte de Ligny, chevalier de la Toison d’or (première promotion, 1430). Armoiries d’argent au lion de gueules couronné d’or, la queue fourchée et passée en sautoir, au lambel d’azur. Devise : « Vostre vueil ». Grand Armorial équestre de la Toison d’Or, Flandre, v. 1430-1461. BnF, Bibliothèque de l’Arsenal, Ms. 4790, f. 146.

Le refus et la mort, 1435–1441

Jeanne est brûlée à Rouen le 30 mai 1431. Un mois plus tard, Luxembourg est à Arras, où il assiste à un spectacle de chevalerie aux côtés de son frère Pierre. Monstrelet note la présence des « deux enfans du conte de Saint Pol, est assavoir Loys et Thiébault ». Loys — Louis — a environ dix-sept ans. C’est le neveu que Luxembourg a forcé, quelques années plus tôt, à décapiter des prisonniers « pour endurcir le cœur », selon Bourassin, qui attribue le fait aux « chroniqueurs du temps » sans nommer la source. L’homme sans héritier façonne celui des autres.

En septembre 1433, La Hire incendie La Mothe — la maison de plaisance voisine de Beaurevoir, résidence d’été des châtelaines. Prévost-Bouré le signale (note 139), Monstrelet le documente (livre 2, ch. 149). C’est le même La Hire qui défendait Guise contre Luxembourg en 1423, qui combattait aux côtés de Jeanne en 1430, qui avait reçu de l’argent du roi pour tenter de la libérer. Trois ans après le bûcher, il brûle le lieu où les femmes de Luxembourg avaient tenté de fléchir Jeanne.

En 1435, le traité d’Arras réconcilie Philippe le Bon et Charles VII. Luxembourg refuse. Seul parmi les grands seigneurs bourguignons, il rejette la paix qui met fin à la guerre civile. Prévost-Bouré y voit une crise de conscience — le portrait d’un homme « ireux », tourmenté par la livraison de Jeanne. Les faits documentés dessinent un tableau plus sec : un seigneur qui a bâti sa puissance sur la guerre et qui ne peut pas survivre à la paix. Les Anglais le ménageaient, les Bourguignons ne voulaient pas le desservir, les Français le redoutaient et « promettaient souvent en approchant de ses domaines de ne lui faire aucun dommage », rapporte Prévost-Bouré. Avec la paix d’Arras, les trois protections tombent d’un coup.

L’isolement dure six ans.

Jean de Luxembourg meurt dans la nuit des Rois 1440 — soit le 5 janvier 1441 en calendrier grégorien — en son château de Guise, « moult aggravé de maladie », écrit Monstrelet. Jean Chartier — chroniqueur officiel de Charles VII, donc partie adverse — rapporte qu’il se serait pendu, rongé par le remords. Beaune classe ce récit parmi les châtiments providentiels construits par l’opinion armagnac, au même titre que Cauchon mort chez son barbier ou Nicolas Midi frappé de lèpre. Elle emploie le conditionnel et ajoute, avec une ironie qui vaut analyse : « au bout de neuf ans, quand même ! » L’argument le plus fort contre le suicide ne vient pas de l’historiographie — il vient de la pierre. Luxembourg est inhumé en la cathédrale Notre-Dame de Cambrai, « en dehors du chœur, assez près d’un de ses prédécesseurs nommé Waleran de Luxembourg, seigneur de Ligny et de Beaurevoir ». Le droit canon médiéval interdit la sépulture ecclésiastique aux suicidés. On n’entre pas en cathédrale au bout d’une corde.

Après sa mort, l’échiquier se défait. Prévost-Bouré résume : les domaines « tombent comme châteaux de cartes » au pouvoir du roi de France. Louis de Luxembourg — le neveu au cœur endurci — se soumet en 1441, reprend les titres, devient comte de Saint-Pol, de Ligny, de Conversan, de Braine et de Guise, seigneur d’Enghien et de Beaurevoir. Il deviendra connétable de France. Philippe de Commines le juge ainsi : « il a toujours travaillé à ce que la guerre ne cesse pas entre le Roi et le duc de Bourgogne, car là était fondée sa grande autorité. » Le 19 décembre 1475, Louis XI le fait décapiter — après livraison par Charles le Téméraire. L’héritier fabriqué finit comme avait commencé le système qui l’avait produit : entre deux puissances, broyé.

Pourtant, les vestiges témoignent d’une autre permanence. La tour de guet de Beaurevoir est toujours debout ; le donjon où Jeanne a sauté s’est effacé dans la mémoire collective. Mais le château de Guise, là, tient encore sur son promontoire. Les pierres survivent aux lignées et au destin des hommes. L’échiquier politique est défait, mais le territoire, lui, demeure un témoin silencieux du temps qui passe.

Olivier Laffitte

Sources et bibliographie

Sources primaires

Enguerrand de Monstrelet, Chronique, éd. L. Douët-d’Arcq, Société de l’Histoire de France, Paris, 1857-1862, 6 vol. — t. IV (1420-1431) : chap. CCXXXVIII (razzia Beaurevoir/Guise, 1420), chap. CCLXIV (Guise dernier bastion), chap. V (réseau Guise-Le Crotoy), chap. V-XXI (siège et capitulation de Guise, 1423-1425), chap. LXXXVI (capture de Jeanne d’Arc), chap. LXXXXI (duchesse de Bourgogne à Noyon), chap. LXXXXIV-CI (siège de Compiègne, effondrement), chap. LXXXXIX (partage familial, Les Autels), chap. CII (Arras, juin 1431) ; livre 2, ch. 149 (incendie de La Mothe par La Hire, 1433) ; t. V (mort de Luxembourg, 1441). Accès : Gallica, Archive.org (OCR).

Jules Quicherat (éd.), Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle, Paris, Jules Renouard, 1841-1849, 5 vol. — t. I : sommation de l’évêque de Beauvais (14 juillet 1430) ; t. III, p. 51-56 : déposition de Jean de Mailly (2 avril 1456) ; t. III, p. 120-123 : déposition de Haimond de Macy (7 mai 1456). Accès : Gallica, Archive.org.

BnF, ms. fr. 4484, f° 80 — monstre de guerre (rôle de paie militaire bourguignon), Attigny-sur-Oise, 1426-1428 : mention de « Guillaume, bâtard de Wandonne, écuyer, pour la paye de 32 hommes d’armes et 255 archers de sa compagnie sous monseigneur Jean de Luxembourg ».

BnF, ms. Arsenal 4790, f° 304 — Grand Armorial équestre de la Toison d’Or, première promotion (1430) : armes, cimier et devise (Vostre vueil) de Jean de Luxembourg.

Cartulaire de Guise (DigiVatLib, ms. Ottoboni latin 2791), f° 323 — fief de Buissy (1281).

Pierre Champion (éd.), Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, Paris, 1920-1921, 2 vol. + notes — p. 9-10 : texte de la sommation. Consulté et éliminé pour l’identification du bâtard de Wandonne (aucune note biographique).

Jean Chartier, Chronique de Charles VII, éd. Vallet de Viriville, Paris, 1858, 3 vol. — passage sur la mort de Luxembourg (suicide allégué), tome et page non localisés précisément (source secondaire : Beaune 2008).

Philippe de Commines, Mémoires — jugement sur Louis de Luxembourg, connétable.

Sources secondaires

  • Ambühl, Rémy, « Joan of Arc as prisonnière de guerre », English Historical Review, vol. 132, n° 558, Oxford University Press, 2017. Statut juridique de la prisonnière de guerre au XVᵉ siècle ; correction de l’erreur de transcription de Quicherat (1859) : « personne de guerre » → « prisonnière de guerre ».
  • Beaune, Colette, Jeanne d’Arc, vérités et légendes, Paris, Perrin, 2008. Châtiments providentiels armagnacs, suicide classé comme tradition légendaire, méthodologie historique (double mythologie armagnac/bourguignonne).
  • Bourassin, Emmanuel, Jeanne d’Arc, Paris, Perrin, coll. « Hors collection », 1977, 356 p. — chap. XIII « La tour de Beaurevoir » : chaîne féodale de la capture, épisode de la décapitation forcée, généalogie impériale des Luxembourg.
  • Curry, Anne, « Les Anglais face au procès », in De l’hérétique à la sainte, Presses universitaires de Caen. Montage financier de la rançon, convoi côtier Le Crotoy-Rouen, attribution erronée du prénom « Lionel » au capteur.
  • Debout, Mgr Henri, Histoire admirable de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1909. Itinéraire Beaulieu → Noyon → Ham → Wiège → Beaurevoir (source unique, sans appareil critique). Consulté sur exemplaire physique.
  • Matton, Auguste, Dictionnaire topographique du département de l’Aisne, Paris, Imprimerie nationale, 1871. Identifications toponymiques : Buissy/Bucy-lès-Pierrepont, Serfontaine/Surfontaine, Monceau-sur-Perron/Peron. Accès : Gallica.
  • Michaud-Fréjaville, Françoise, « Sainte Catherine, Jeanne d’Arc et le « saut de Beaurevoir » », Cahiers de recherches médiévales, 8, 2001, p. 73-86. Chronologie fine de la captivité, à partir de l’édition critique Tisset-Lanhers (Procès de condamnation, Klincksieck, 1960-1971).
  • Prévost-Bouré, Jacques, Jean de Luxembourg et Jeanne d’Arc. Contre-image et vérité de l’histoire, Paris, Nouvelles Éditions Debresse, 1981. Préface de Régine Pernoud. Première monographie consacrée au personnage. Généalogie, cousinage avec Charles VII et Philippe le Bon, portrait moral (« ireux »). 207 notes, dont note 67 (possessions Béthune), note 96 (visite de Cauchon à Beaurevoir), note 131 (itinéraire Naviel), note 139 (La Mothe / La Hire).
  • Roucole, Fabien, Des Luxembourg aux Bourbon-Vendôme, Presses universitaires de Provence, 2010. Numérotation Jean III (vs Jean II chez Wikipedia) ; Jeanne de Luxembourg marraine de Charles VII (Religieux de Saint-Denis).
  • Schnerb, Bertrand, Enguerrand de Bournonville et les siens. Un lignage noble du Boulonnais aux XIVᵉ et XVᵉ siècles, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, coll. « Cultures et civilisations médiévales » n° 14, 1997, 384 p. — p. 211-212 : Guillaume et Jean dit Lyonel de Wandonne, deux demi-frères distincts.