Pour Guibert de Nogent et pour Suger, Thomas de Marle, sire de Coucy, fut un bâtard, un loup, un bourreau. Les deux abbés étaient ses ennemis. Un chanoine d’Aix-la-Chapelle, étranger à leurs querelles, le comptait parmi les chevaliers les plus ardents de la première croisade ; cinquante ans après sa mort, les jongleurs le faisaient entrer le premier dans Jérusalem. Entre le monstre et le héros reste le dossier d’un seigneur de Marle qui mourut en 1130 sans avoir cédé.

Laon, novembre 1130

Dans une chambre du palais royal, un homme d’une cinquantaine d’années gît sur son lit : il vit ses derniers moments. Il s’appelle Thomas, sire de Coucy, de Marle et de La Fère.

Aux abords de Coucy, les chevaliers de Raoul, comte de Vermandois, l’ont jeté à bas de son cheval. Le comte, accouru de l’autre côté du château, lui a porté un coup d’épée dont il ne se relèvera pas. On l’a présenté au roi Louis VI, puis transporté à Laon. L’abbé Suger assure que les siens comme ceux du roi l’ont presque tous approuvé.

Thomas a trahi des marchands qui voyageaient sous sa propre protection : il les a dépouillés et les retient. Le roi n’attend de lui qu’une seule chose : qu’il rende les marchands et leurs biens. La blessure, la captivité, les menaces et les prières restent sans effet. Il obtient toutefois du roi la permission de faire venir sa femme. À en croire Suger, au bord du trépas, perdre ses prisonniers l’accable davantage que perdre la vie.

On le presse de se confesser, et il finit par y consentir. Le prêtre entre avec l’hostie. Au moment où Thomas redresse la tête, poursuit Suger, son cou se tord et se rompt : il meurt sans avoir communié. Dans les récits des clercs, c’est ainsi que meurent les réprouvés.

Le roi ne poursuit ni le mort ni sa terre. Il se fait remettre par la veuve et les fils les marchands et l’essentiel du trésor, puis il rentre à Paris. La seigneurie passe entière à Enguerrand, le fils aîné : Coucy, Marle, La Fère et le reste.

Voilà l’homme dont la postérité a fait un monstre. Ce que l’on sait de lui, on le doit pour l’essentiel à deux abbés qui écrivent à charge. Le premier est Suger, abbé de Saint-Denis et conseiller du roi qui marchait sur Coucy. Le second est Guibert, abbé de Nogent-sous-Coucy, son voisin. Un chanoine d’Aix-la-Chapelle, étranger à leurs querelles, l’a pourtant vu passer sur la route de Jérusalem et le tenait pour l’un des chevaliers les plus ardents de l’armée. Il reste à instruire le procès d’un accusé dont presque tous les témoins sont des ennemis.

Marle, années 1070

Thomas naquit dans les années 1070. Son père, Enguerrand, tenait Coucy et Boves, en Amiénois ; sa mère s’appelait Ade de Marle.

Très tôt, on douta que l’enfant fût d’Enguerrand. Chaque fois que Guibert de Nogent évoque cette filiation, il la présente comme une rumeur : on le dit fils du sire de Coucy. La mère, il l’accable de réprobation. Le père, lui, voua à ce fils une haine tenace et songea à le déshériter.

La maison de Coucy n’avait rien d’un foyer paisible. Enguerrand s’éprit de Sybille, fille de Roger, comte de Porcien, et épouse de Godefroi, comte de Namur. Il l’enleva et l’installa sous son toit. Les conciles frappèrent cette union d’anathème, mais l’évêque de Laon, un parent, l’absolut en secret. Namur répondit par la guerre, qui ravagea le Porcien, aux portes de la Thiérache. Les prisonniers y furent pendus, aveuglés, amputés des pieds. Guibert tenait d’un témoin qu’on accrocha en un seul jour douze hommes au même gibet. Sybille s’était mise à l’abri à Tournes, un château du Porcien.

Rentrée à Coucy, la marâtre fit entrer dans la maison un certain Gui. Elle le fiança à une fille d’Enguerrand et l’arma contre Thomas. La cruauté que l’on prêtera plus tard au fils, le même témoin l’attribue d’abord au père.

Le jeune homme apprit vite. Guibert assure qu’il s’enrichit en détroussant les pauvres et les pèlerins sur le chemin de Jérusalem. C’est sur ce même chemin qu’on le retrouve en 1096, cette fois parmi les pèlerins.

Jérusalem, 1099

Au printemps 1096, des bandes venues de France et de Rhénanie prirent la route de Jérusalem sans attendre les princes. À Mayence, l’archevêque avait donné asile aux juifs de la ville. Les hommes du comte Emich de Leiningen forcèrent cet asile et en tuèrent environ sept cents. Parmi les chefs qui quittèrent ensuite la ville, chargés de dépouilles, Albert d’Aix nomme un certain Thomas. Ses compagnons étaient picards : il s’agirait du fils d’Enguerrand. Albert ne lui prête aucun meurtre.

L’aventure tourna court à la frontière hongroise. Devant Wieselburg, ce Thomas mena trois cents chevaliers vers un gué, en quête de combat ou, à défaut, de bétail. Quelques jours plus tard, une panique débanda l’armée, et les piétons périrent dans le Danube. Il s’échappa par la Carinthie et l’Italie. Albert y voit la main de Dieu.

Un an plus tard, il était de nouveau là. Au printemps 1097, devant Nicée, Albert range parmi les chefs un « Thomas de La Fère », Français, qu’il tient pour l’un des chevaliers les plus ardents de l’armée. Après Dorylée, il fut de ceux qui taillèrent en pièces les Turcs en fuite.

En juin 1099, l’armée assiégeait Jérusalem et la faim la tenaillait. Près de Ramla, des fourrageurs tombèrent dans une embuscade de cavaliers venus d’Ascalon. Baudouin du Bourg, sorti chercher des vivres avec Thomas et quelques cavaliers, croisa les fuyards et les ramena au combat. Blessé d’un trait en pleine poitrine, il eut pourtant le dessus. Le Sarrasin de haut rang qu’ils capturèrent refusa le baptême et fut décapité devant la tour de David, sous les yeux de la garnison.

Le 15 juillet, la ville tomba. Albert d’Aix accorde l’honneur d’avoir franchi les murs les premiers à deux frères de Tournai, Liétaud et Engelbert. Les jongleurs chantaient autre chose.

Vers 1180, alors que Raoul, le petit-fils de Thomas, tenait Coucy, une chanson de geste, la Conquête de Jérusalem, raconte l’assaut à sa manière. Au pied du rempart, les ribauds du roi Tafur, ces pèlerins pauvres qui combattent en haillons, sapent la muraille à la pioche sous une claie de branchages. Thomas descend de cheval et vient supplier leur roi de le laisser assaillir avec lui. Pour prix de cette faveur, il deviendra son homme pour tout son fief. Le roi accepte, et l’hommage est prêté devant témoins.

Au moment décisif, le roi des gueux veut entrer le premier. Thomas crie le nom de sa terre, et trente chevaliers de sa contrée le hissent sur le fer de leurs lances et le jettent par-dessus le mur. Le poète promet qu’on s’en souviendra tant que durera le monde.

Retombé dans la ville, Thomas est assommé d’un coup de masse par une Bédouine, et les Turcs accourent pour l’achever. Mais il porte sur lui une lettre qui le rend invulnérable. La femme lui demande grâce et lui prédit sa fin : aucun païen ne le tuera, ce sera son seigneur, celui qui a justice sur lui. Tes sires l’ochirra qui t’a à justichier. Thomas en perd presque la raison, l’abat, tranche la barre de la porte, et les ribauds s’engouffrent.

Le public de 1180 savait comment l’histoire finissait : dans une chambre du palais royal de Laon.

Guibert de Nogent écrivit lui aussi l’histoire de cette croisade. Il y passa sous silence les exploits de ceux qui s’étaient déshonorés au retour, et Thomas en était, aux dires de l’historien Dominique Barthélemy. L’abbé a effacé le croisé, le jongleur en a fait un héros.

La prise de Jérusalem (1099). Guillaume de Tyr, Estoire d'Eracles, Paris, 1337. Paris, BnF, Français 22495, f.

La prise de Jérusalem (1099). Guillaume de Tyr, Estoire d’Eracles, Paris, 1337. Paris, BnF, Français 22495, f.

Montaigu, vers 1103

La palissade n’était pas encore close. Autour de Montaigu, l’un des plus forts châteaux du pays de Laon, les assiégeants avaient élevé des fortins et commencé à les relier par une clôture de pieux et d’osier. Une fois l’anneau fermé, l’homme enfermé dans la place n’aurait plus qu’à attendre la faim. Ses ennemis avaient tout réglé d’avance : l’affamer jusqu’à la reddition, raser le château, puis le jeter en prison pour le reste de ses jours.

Cet homme était Thomas. Il tenait Montaigu d’une épouse, fille de Roger, seigneur du lieu. À la tête des assiégeants se trouvait celui qui passait pour son père, Enguerrand de Boves, le même qui avait songé à le déshériter. Ebles, comte de Roucy, s’était joint à lui, avec tous ceux qu’ils avaient pu entraîner. Suger, qui raconte l’affaire, ne ménage pas l’assiégé : il le compare à un loup enragé, que son imprenable forteresse rendait plus audacieux encore.

Avant que l’enceinte fût close, Thomas s’échappa de nuit.

Il courut chez le prince Louis, fils du roi Philippe et héritier désigné. Il acheta son entourage par des présents et des promesses, et obtint son secours. Louis était jeune et, à en croire Suger, facile à fléchir. Il réunit sept cents chevaliers et marcha sur Montaigu.

Devant le château, les assiégeants le supplièrent de ne pas les couvrir de honte et de ne pas sacrifier tant de fidèles à un scélérat. Il ne voulut rien entendre. Refusant de combattre leur futur seigneur, ils se retirèrent, en jurant de reprendre la guerre dès son départ. Louis fit abattre les ouvrages du siège et ravitailla la place en armes et en vivres. Ceux qui voulaient murer Thomas à vie regardaient le fils du roi démolir leur palissade.

Quand Louis repartit, les barons offensés le suivirent en ordre de bataille. Deux jours durant, les deux armées se firent face, de part et d’autre d’un torrent difficile à franchir. Puis un jongleur, qui était aussi un brave chevalier, passa dans le camp du prince : l’ennemi attaquerait au premier gué. Les chevaliers de Louis s’armèrent, impatients de franchir l’eau. Devant tant d’ardeur, Enguerrand, Ebles et les autres barons jugèrent plus sage de se soumettre. Ils vinrent en paix lui tendre la main et lui promettre leurs services.

Thomas ne garda pas longtemps le fruit de sa course. Peu après, conclut Suger, il perdit le château avec l’épouse, car le mariage fut rompu pour consanguinité. L’abbé y voit la main de Dieu.

Le même Suger raconte pourtant que Louis avait déjà dû marcher contre Ebles de Roucy, qui ravageait les biens de l’Église de Reims. Le tyran assiégé avait des tyrans pour assiégeants. Barthélemy y voit une lutte de factions : ce qu’on reprochait à Thomas relevait selon lui du pouvoir ordinaire d’un châtelain, dont ses adversaires vivaient tout autant. Le prince dont Suger fera le fléau des seigneurs brigands commença par en sauver un.

L'assassinat de l'évêque Gaudry (1112), lettrine historiée d'Hériman de Tournai, De miraculis beate Marie Laudunensis, vers 1275-1280. Paris, BnF, Latin 12593, f. 33.

L’assassinat de l’évêque Gaudry (1112), lettrine historiée d’Hériman de Tournai, De miraculis beate Marie Laudunensis, vers 1275-1280. Paris, BnF, Latin 12593, f. 33.

Laon, 1112

Quand Thomas arriva à Laon, le vendredi 26 avril 1112, l’évêque était mort depuis la veille. Les bourgeois de la commune l’avaient tué, et c’étaient eux qui appelaient à présent Thomas à leur secours, car ils redoutaient la vengeance du roi.

L’affaire avait commencé un an plus tôt. En 1111, les bourgeois avaient obtenu une commune, sur le modèle de Noyon et de Saint-Quentin. L’évêque Gaudry menaça d’abord d’en châtier les auteurs. L’or et l’argent qu’on lui offrit le firent taire, raconte Guibert de Nogent, et il jura d’en respecter les droits. Le roi Louis VI, payé à son tour, la confirma par serment. Puis, pendant la Semaine sainte de 1112, l’évêque fit venir le roi pour la casser. Les bourgeois offrirent quatre cents livres, l’évêque et les grands sept cents. Le roi prit l’offre la plus haute, et le Jeudi saint tous les serments furent annulés. L’évêque réclama ensuite à chaque bourgeois autant qu’il avait payé pour obtenir la commune. Une quarantaine d’entre eux jurèrent sa mort. Le jeudi 25 avril, dans la semaine de Pâques, ils se soulevèrent et le tuèrent.

Guibert n’était pas un témoin neutre. Il avait aidé à faire élire Gaudry : il avait témoigné pour lui devant le pape, à Langres, et porté vingt livres aux cardinaux, à contrecœur, avoue-t-il. Il en trace pourtant un portrait sévère, tout en refusant de lui imputer seul les désordres de la ville.

Thomas consulta ses hommes. Ils jugèrent ses forces insuffisantes. Il n’osa pas le dire entre les murs. Il fit sortir les bourgeois et les réunit dans un champ, à un mille environ de la ville. Là, il leur parla. Laon était la tête du royaume, et il ne pourrait empêcher le roi de s’en rendre maître. À ceux qui craignaient les armes royales, il offrait de le suivre sur sa terre, où ils trouveraient en lui un protecteur et un ami.

Teudegaud, le meurtrier de l’évêque, abandonné de tous, le rejoignit. Le samedi, avant de repartir, Thomas relâcha plusieurs captifs.

Derrière lui, la ville vidée fut pillée, d’abord par les paysans et les gens des faubourgs, puis par ceux de Montaigu, de Pierrepont et de La Fère, qui devancèrent ceux de Coucy.

C’est à ce moment de son récit que Guibert brosse le portrait de Thomas, celui d’un pillard et d’un bourreau. L’homme du champ avait pourtant compté ses forces et pesé ce que valait une cité royale. Il avait choisi d’accueillir des fugitifs plutôt que de tenir une place qu’il savait perdue.

Amiens, 1113-1117

Le coup vint d’un homme de pied. Sa lance frappa Thomas au genou. L’embuscade avait été tendue par le vidame d’Amiens, à l’instigation, dit Guibert, de la marâtre, Sybille. Blessé, Thomas ne put secourir le Castillon, la grosse tour d’Amiens tenue par un certain Adam, où il avait laissé sa fille et ses meilleurs chevaliers.

Il s’était pourtant d’abord trouvé du côté des bourgeois. Amiens était dominée par Enguerrand de Boves, et les bourgeois voulaient eux aussi leur commune. Ils appelèrent Thomas à en jurer les serments, comme un seigneur qu’ils préféraient à son père, et le dressèrent contre celui-ci. Guibert le rapporte, en répétant que l’on croyait Enguerrand son père. Sybille réconcilia les deux hommes et exigea de Thomas une forte somme pour prix de la paix. Thomas promit alors son aide à son père contre les bourgeois qu’il avait soutenus. Après Laon, c’était la deuxième fois qu’il se rangeait aux côtés de communiers. La paix qu’il avait payée à la marâtre ne le protégea pas de ses intrigues.

Guibert lui attribue trente hommes tués de sa propre épée au cours de cette guerre, et, ailleurs, dix hommes aveuglés en un seul jour.

Le Castillon tint sans lui. Quand Guibert écrit, le blocus dure encore. D’après Suger, le siège se prolongea près de deux ans, puis la tour fut prise et rasée. Le roi exclut à perpétuité Thomas et les siens de toute seigneurie sur la cité. Ce fut la seule perte durable de sa vie : il gardait Coucy, Marle, La Fère et Boves.

Louis VI fait pendre les partisans de Thomas de Marle, enluminure des Grandes Chroniques de France

Louis VI fait pendre les partisans de Thomas de Marle. Enluminure des Grandes Chroniques de France, XIVe siècle, BnF, Français 2813, f. 200 r°

Beauvais, 1114

En décembre 1114, les évêques se réunirent en concile à Beauvais. Thomas n’y vint pas. Le légat du pape, Conon, évêque de Préneste, l’excommunia en son absence. Aux conciles de Beauvais puis de Soissons, en janvier 1115, il fut privé du baudrier de chevalier et déchu de tout honneur.

Le dossier était lourd, à en croire Suger. Thomas avait ravagé les pays de Laon, de Reims et d’Amiens, et enlevé deux villages aux religieuses de Saint-Jean de Laon. Il avait fortifié Crécy et Nouvion de remparts et de hautes tours, comme s’ils étaient à lui. Pour l’abbé, c’étaient des châteaux élevés sans droit. Barthélemy y voit des places que Thomas tenait comme avoué, c’est-à-dire comme protecteur laïque de biens d’Église. Entre l’abbé et l’historien, toute la question est posée : usurpateur, ou homme dans son droit ?

Au carême de 1115, le roi marcha sur Crécy avec le clergé. Suger raconte que la place fut prise par surprise, la tour emportée comme une cabane de paysan et la garnison massacrée. Guibert la fait tomber le deuxième jour, sous les coups des gens de pied, tandis que les chevaliers refusaient de s’armer. À Nouvion, un informateur assura au roi que la garnison abritait les meurtriers de l’évêque Gaudry, et qu’à l’instigation de Thomas, ils projetaient de s’emparer de la tour royale de Laon. Les fugitifs accueillis dans le champ, trois ans plus tôt, devenaient des conspirateurs. Le roi fit abattre les murs, épargna les innocents et fit pendre les coupables. Les deux villages furent rendus à Saint-Jean.

Retiré à Marle, Thomas se racheta et dédommagea les églises. Il avait vu tomber deux places et perdu son baudrier. Il restait seigneur, et chevalier.

Coucy, 1130

Les éclaireurs revinrent en jugeant l’accès impossible. Entre l’armée et Coucy s’étendaient des ravins et des chemins encombrés de bois, la forêt de Vois, précise Barthélemy. Beaucoup pressèrent le roi de renoncer. Louis refusa, car c’était à Laon que la décision avait été prise. Il s’engagea dans les ravins et parvint près du château.

Cette décision, les évêques et les grands l’avaient arrêtée en conseil, autour du roi venu à Laon. Les églises avaient de nouveau porté plainte. Thomas s’était emparé par ruse de marchands qui voyageaient sous son propre conduit, c’est-à-dire sous sa garantie. Il les avait dépouillés et les retenait en prison. Suger parle d’une trahison, et la chronique de Laon dit la même chose. Une affaire de sang s’y ajoutait : peu auparavant, Thomas avait tué Henri, frère de Raoul, comte de Vermandois. Barthélemy parle ici de faide, la vengeance privée entre lignages. Au conseil, Raoul pesait plus que tout autre, et Suger le dit le plus puissant dans ces parages après le roi.

Raoul opérait de l’autre côté du château. Barthélemy le fait venir par l’ouest, depuis l’Oise, ce que Suger ne précise pas. Averti qu’une embuscade se préparait, le comte y courut par un chemin couvert, avec quelques compagnons. On connaît la suite : Thomas jeté à bas de son cheval, le coup d’épée, le transport à Laon.

Le lendemain de sa capture, sa terre de plaine fut saisie et ses étangs rompus. Le roi n’alla pas plus loin : puisqu’il tenait le seigneur, explique Suger, il épargnait la terre. Il regagna Laon. L’abbé ne parle ni de siège ni de prise de Coucy.

Près de trente ans plus tôt, à Montaigu, le même Louis avait sauvé Thomas de ses ennemis. Cette fois, il avait marché avec eux.

Les ruines du château de Coucy - crédit photo Szeder László

Les ruines du château de Coucy – crédit photo Szeder László

Comment on fabrique un monstre

L’accusation commence avant même la naissance. Guibert revient à trois reprises sur la rumeur qui faisait de Thomas le fils d’un autre. Suger la reprend à son tour : Enguerrand n’est jamais, pour lui, que celui qui passait pour son père. Un bâtard présumé, né d’une mère que l’on accable : le portrait est tracé d’avance.

Vient ensuite la cruauté. Guibert détaille les supplices, et il en dit l’usage : Thomas frappe ses captifs jusqu’à ce qu’ils promettent ce qu’il exige, c’est-à-dire leur rançon. La torture est atroce, mais elle a une fin. Quelques lignes plus bas, Guibert conclut pourtant à une méchanceté sans motif, et il emprunte sa formule à Salluste, qui l’avait forgée pour Catilina. Le témoignage et le verdict ne concordent pas, dans le même chapitre et sous la même plume. Il n’est pas besoin de nier les faits pour voir où naît le monstre : dans la phrase qui les juge.

Suger procède autrement. Guibert prête à Thomas des vices d’homme, la cupidité et la luxure. Suger en fait un loup, et lui donne la mort sans hostie que les clercs réservent aux damnés. L’observation est de Barthélemy.

Les deux abbés écrivent au moment même où l’Église mène campagne contre Thomas. Autour de 1115, selon Barthélemy, les clercs et les moines de la province de Reims ont uni leurs efforts : l’anathème, une privation de chevalerie hors du commun, une guerre sainte contre un ancien croisé. Guibert rédige son livre pendant le blocus du Castillon. Barthélemy soupçonne qu’une partie de ses anecdotes vient des plaintes portées au roi, rassemblées et détachées de leur contexte.

Le roi a plaidé lui aussi. En octobre 1119, au concile de Reims, devant le pape Calixte II, Louis VI rappela que les évêques lui avaient ordonné d’assiéger Thomas, ennemi public des pèlerins et des simples, et qu’ils avaient combattu avec lui, dans l’armée chrétienne, par zèle pour Dieu. Orderic Vital, moine normand, rapporte le discours. Le château assiégé y devient une caverne de brigands et une fosse du diable. La formule n’était pas réservée à Thomas : dans la même chronique, Orderic l’applique à un prieuré que Louis VI avait lui-même fortifié, et le roi d’Angleterre parle de Tinchebray comme d’une caverne de démons. C’était la langue ordinaire de l’accusation.

Lus jusqu’au bout, pourtant, les mêmes témoins disent autre chose. Guibert accuse l’évêque Gaudry d’avoir commandité le meurtre de Gérard de Quierzy, assassiné en 1110 dans la cathédrale de Laon, et range Enguerrand et la marâtre parmi ses complices. Il raconte comment de petits chevaliers du voisinage pillaient les biens de sa propre abbaye. Suger tient pour un tyran Ebles de Roucy, l’un des assiégeants de Montaigu. Barthélemy va plus loin : les duretés de Thomas tiennent aux limites de son pouvoir. Parce que ce pouvoir n’avait rien d’absolu, il lui fallait frapper, courir la campagne et risquer sa vie, poursuivi jusque par les cris des lépreux.

Les jongleurs, eux, ont fabriqué l’inverse. Dans la Conquête de Jérusalem, au soir du massacre, tandis que chacun cherche un logis, trois barons seulement se rendent au Sépulcre : Godefroi, Robert le Frison et Thomas, « qui tant ot le cuer fier ». Ils balaient le temple avec des pièces de soie, baisent le tombeau et pleurent. Le bourreau de Guibert y devient un pèlerin en larmes. Ni l’un ni l’autre portrait n’est un témoignage.

La postérité a retenu le verdict et oublié le dossier. En 1833, Michelet range Thomas parmi les brigands que le roi, soutenu par les communes, aurait réduits, et parle du repaire des Coucy forcé. Dans ses notes, pourtant, le même historien fait de Thomas l’auteur de la loi de Vervins, favorable aux vassaux. Cette charte fut donnée en 1163 par Raoul, son petit-fils. Sous la même plume, le brigand et le législateur sont deux erreurs. En 1848, l’historien de Coucy Maximilien Melleville écrit que Louis VI prit Coucy en 1117, démantela le château et confisqua le domaine, et que Thomas mourut à Coucy. Rien de cela ne tient. En 1117, c’est la tour d’Amiens qui tombe ; Thomas meurt à Laon, et sa seigneurie passe entière à son fils. Le récit avait besoin d’un roi vainqueur, et il l’a inventé.

La Fère, 1132

Deux mois durant, du 7 mai au 9 juillet 1132, l’armée de Louis VI assiégea La Fère. Deux ans après la mort de Thomas, le roi revenait contre sa maison. La place était désormais tenue par Enguerrand II, le fils aîné. Le chroniqueur de Laon note sobrement que le roi leva le siège sans l’avoir prise.

D’après Barthélemy, on conclut un accord : Enguerrand reçut pour épouse une nièce de Raoul de Vermandois. Le fils épousait la nièce de l’homme qui avait abattu son père. La faide ouverte par le meurtre d’Henri s’achevait par un mariage. L’année suivante, les deux fils se partagèrent l’héritage : Enguerrand garda les châteaux du Laonnois, et Robert, le cadet, reçut Boves. Barthélemy en tire le bilan : Louis VI n’a pas vaincu les Coucy.

La seigneurie survécut, et c’est à ses confins, en Thiérache, qu’elle laissa sa marque la plus durable. En 1163, Raoul, petit-fils de Thomas, donna une charte à Vervins, qui commandait le passage de la chaussée de Reims à Bavay. Il y instituait sept échevins, et lui-même et ses chevaliers jurèrent le texte. Cinq villages furent ensuite mis à la coutume de Vervins. Barthélemy met en garde contre une lecture trop généreuse. Ces chartes mettaient surtout par écrit des coutumes anciennes, et donner ses coutumes à une localité, c’était aussi s’en approprier la paternité. On les trouve aux marges de la terre, en zone de défrichement et de frontière, jamais au pied des grands châteaux. L’affranchissement et l’emprise allaient de pair.

En 1190, Raoul déposa son testament à Prémontré. Coucy, Marle et La Fère revenaient à l’aîné ; Vervins allait à un cadet, qui portait le nom de son arrière-grand-père, Thomas. Il fit hommage lige à son frère. De ce partage naquit la branche des Coucy-Vervins, et la Thiérache devint un apanage.

L’homme qui avait trahi son propre conduit eut ainsi un descendant qui fit jurer une loi par ses chevaliers. Entre les deux, il y a moins une conversion qu’un même métier, celui de seigneur, qui passa de la force à l’écrit.

Olivier Laffitte


Sources

  • Albert d’Aix, Historia Hierosolymitanae expeditionis, livres I, II et VI, latin de la Patrologie latine, t. 166, et trad. F. Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, t. XX, 1824
  • Guibert de Nogent, De vita sua, livre III, latin et trad. F. Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, t. X, 1825
  • Suger, Vie de Louis VI le Gros, latin et trad. F. Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, t. VIII, 1825
  • Orderic Vital, Historia ecclesiastica, livre XII, latin de la Patrologie latine, t. 188, et trad. L.-F. Du Bois, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, t. XXV-XXVIII, Paris, Brière, 1825-1827
  • Chronique de Laon, reprise par le Continuateur prémontré de Sigebert de Gembloux, éd. L. C. Bethmann, Monumenta Germaniae Historica, Scriptores, t. VI, Hanovre, 1844, p. 450-451
  • La Conquête de Jérusalem, chanson de geste, éd. C. Hippeau, Paris, Aubry, 1868
  • Jules Michelet, Histoire de France, t. II, Paris, Hachette, 1833 (note sur la loi de Vervins, p. 118)
  • Maximilien Melleville, Histoire de la ville et des sires de Coucy-le-Château, Laon, 1848
  • Dominique Barthélemy, Les deux âges de la seigneurie banale. Pouvoir et société dans la terre des sires de Coucy (milieu XIe – milieu XIIIe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 1984 ; nouvelle éd. OpenEdition Books, 2019
  • Les ruines du château de Coucy – crédit photo Szeder László
  • Louis VI fait pendre les partisans de Thomas de Marle, enluminure des Grandes Chroniques de France, XIVe siècle, Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 2813, f. 200 r°