En 1546, Charles Quint fit élever en quatre mois, près du hameau de Pont-à-Fresne, un fort carré à quatre bastions. Il fermait aux Français les trois vallées par lesquelles on franchissait la forêt de Thiérache, et répondait trait pour trait à La Capelle, bâtie par François Ier quelques années plus tôt. Prise par Henri II en 1554, cédée à Louis XIV en 1660, démantelée par les Français eux-mêmes en 1674, Mariembourg revint aux Pays-Bas en 1815. La France paya sa reconstruction, dirigée contre elle. La Belgique indépendante n’en avait plus l’usage : décidée en 1831, la démolition s’acheva en 1855.

La nuit des pionniers

Nuit du 22 au 23 juin 1554. Dans les bois qui séparent Rocroi de la Fagne, les pionniers du maréchal de Saint-André dégagent les chemins que les Impériaux ont barrés d’arbres abattus. Rocroi n’est encore qu’un village, le dernier du royaume de ce côté-ci de la forêt. L’armée y a pris son gîte la veille, après être passée par Maubert-Fontaine.

Au matin, l’avant-garde débouche dans la plaine. Au confluent de l’Eau Blanche et de la Brouffe se dresse une forteresse qui n’a pas huit ans : quatre bastions, des fossés en eau, une seule porte. Charles Quint l’a fait bâtir pour fermer aux Français les passages de la Thiérache. Henri II vient la prendre.

Personne, dans l’armée, ne se doute que ce matin-là en naît aussi une autre. Pour tenir sa conquête, le roi fera bientôt fortifier le village où ses soldats ont dormi.

Trois vallées et une prairie

L’Eau Blanche descend de la forêt de Thiérache ; la Brouffe vient des bois de Cerfontaine. Leur confluent se trouve à la lisière nord de la Calestienne, la bande calcaire qui sépare la Fagne de l’Ardenne. Au XVIe siècle, les armées venues de France franchissaient les bois de Thiérache par trois vallées, vers Couvin, vers Pesche et vers Chimay. Elles se regroupaient ensuite autour de Frasnes avant de marcher sur la Meuse ou la Sambre. Qui tenait ce carrefour tenait la porte de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

La leçon était récente. En 1542, les bandes de Martin van Rossem, maréchal de Gueldre et allié de François Ier, avaient ravagé la région sans rencontrer d’obstacle. En face, la France fortifiait sa frontière : La Capelle, Le Catelet, puis Maubert-Fontaine en 1546. Charles Quint chargea sa sœur Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, de trouver l’emplacement d’une place forte.

Le 16 avril 1546, depuis Binche, Marie lui désigna une prairie près du hameau de Pont-à-Fresne, à la sortie des trois vallées. L’empereur donna son accord le 1er mai, depuis Ratisbonne. Le chantier s’ouvrit vers le 15 mai, sous la surintendance d’Adrien de Blois, bailli d’Avesnes. On abattit les bois des environs et l’on démonta le château de Couvin pour en réemployer les pierres. De mai à septembre, les comptes enregistrent plus de 51 000 livres de dépenses. Le 17 septembre, la gouvernante annonçait la place en état de défense : il avait suffi de quatre mois.

Les plans revenaient à un ingénieur italien que les comptes nomment « maître Donaes ». L’archiviste Wellens y reconnaît Donato Buoni, originaire de Bergame, qui avait travaillé à la citadelle de Gand. Le sculpteur montois Jacques Du Brœucq, maître artiste de l’empereur, l’assistait. Le dessin répondait aux exigences de l’artillerie : un carré de quatre bastions à orillons, ces saillies arrondies qui abritaient les canons postés sur les flancs. Des fossés en eau entouraient l’ensemble, et une porte unique s’ouvrait au sud-ouest. À l’intérieur, sur quelque vingt-trois hectares, huit rues rayonnaient à partir d’une place centrale, où l’on bâtit l’église et la maison du gouverneur. La place pouvait recevoir sa garnison dès septembre, mais huit ans plus tard le chantier n’était toujours pas achevé. La place reçut le nom de sa fondatrice : Mariembourg.

Elle répondait trait pour trait à celle que François Ier avait fait élever à La Capelle, à moins de cinquante kilomètres de là. Des deux côtés, un ingénieur italien : Antonio da Castello pour le roi, en 1541-1542, Donato Buoni pour l’empereur. Des deux côtés, un fort neuf, carré, à quatre bastions, posé sur un axe de passage. Des deux côtés encore, on démonta ce qui se trouvait à portée pour bâtir : l’enclos de l’abbaye de Foigny en 1539, le château de Couvin en 1546. La Capelle, bâtie en terre, s’effondrait au dégel ; Mariembourg fut en état de défense en quatre mois. Les deux places se faisaient désormais face, chacune gardant une rive de la forêt de Thiérache.

Une forteresse sur la terre d’un autre

Le sol n’appartenait pas à l’empereur. La prairie dépendait de Frasnes, village de la châtellenie de Couvin, dans la principauté de Liège. Une partie relevait en outre de la terre de la Brouffe, ou Vérofle, propriété depuis 1134 de l’abbaye prémontrée de Floreffe. Celle-ci y avait établi une maison de religieuses norbertines, remplacées au XIIIe siècle par des chanoines.

Il fallut négocier après coup. Par un traité du 6 mai 1546, le prince-évêque Georges d’Autriche céda sa souveraineté sur le site contre la seigneurie de Herstal, près de Liège. Le traité stipulait que la garnison de Mariembourg n’entreprendrait jamais rien contre les Liégeois, même si la guerre éclatait entre Liège et les Pays-Bas. Charles Quint racheta la Brouffe à Floreffe le 22 novembre 1547, pour cent mille florins. L’échange de Herstal buta toutefois sur un obstacle : les princes d’Orange en détenaient la seigneurie et refusaient de s’en dessaisir. Il ne fut exécuté qu’en 1655, cent neuf ans après la fondation. Pendant plus d’un siècle, la forteresse des Habsbourg se dressa ainsi sur une terre dont le transfert restait en suspens.

Les premiers habitants furent des paysans des environs, rejoints par des artisans et des marchands. Beaucoup repartirent. Le premier gouverneur, Philibert de Martigny, les rançonnait sans vergogne, au point de devoir répondre de ses exactions devant la justice entre 1550 et 1552. La place reçut pourtant la visite de ses maîtres : du 19 au 21 août 1549, Charles Quint, ses sœurs Marie et Éléonore et son fils Philippe y séjournèrent, venus d’Avesnes par Trélon et Chimay.

Trois jours de juin

Au printemps 1554, Henri II lança trois armées contre les Pays-Bas. Martigny, qui se plaignait de n’être pas payé, fit arrêter un espion français. Le 10 juin, le connétable Anne de Montmorency quitta Crécy, campa à Marle, puis se dirigea vers Étréaupont en feignant de menacer Avesnes. Le 21, Martigny écrivait que les Français se trouvaient à Aubenton, à Rozoy et à Montcornet, sans pouvoir dire si Avesnes ou Mariembourg était visée. Pendant ce temps, Saint-André prenait la droite par Maubert-Fontaine et Rocroi. Le 22, le gouverneur de Beaumont abandonna Chimay.

L’armée arriva devant la place au matin du 23 juin, veille de la Saint-Jean, et ouvrit les tranchées le soir même. Trois cents arquebusiers espagnols de Julián Romero tentèrent d’y entrer ; le blocus les arrêta, et ils se replièrent sur Senzeilles, Dinant et Bouvignes. Le 24, Montmorency et le duc de Vendôme rejoignirent l’armée, après avoir ruiné Trélon, Glageon et Chimay sur leur passage. Le même jour, un dimanche, la grosse artillerie fut mise en batterie.

Combien d’hommes défendaient Mariembourg ? Les lettres de Martigny parlent de l’enseigne ordinaire, c’est-à-dire d’une seule compagnie. Martin de Remouchamps, moine de l’abbaye de Florennes et témoin des événements, en compte environ six cents. Le 26 juin, après une centaine de coups de canon, Martigny demanda à parlementer. La place capitula vers dix heures. Les chroniqueurs français, Rabutin et Salignac, écrivent que la garnison obtint la vie sauve mais dut laisser ses armes. Remouchamps rapporte au contraire qu’elle devait sortir en armes et qu’on la dépouilla à la sortie, ne laissant aux soldats que leur épée. La garnison évacua la place le 28 juin ; Henri II la visita le 30.

Martigny paya sa reddition de sa réputation. L’historien florentin Guicciardini l’accusa de lâcheté, le Hollandais Pontus Heuterus de trahison. Ce dernier affirma l’avoir croisé à Paris en 1560, errant dans la misère.

La nouvelle tombait mal pour l’empereur. Il négociait alors le mariage de son fils Philippe avec Marie Tudor, reine d’Angleterre. Le 27 juin, depuis Bruxelles, il prévint son ambassadeur à Londres, « afin que quelqu’un n’en fasse pas la chose plus grave, selon que les Français ont accoutumé magnifier la plus petite qui peut être à leur avantage ». Peine perdue. Le 4 juillet, l’ambassadeur Simon Renard écrivit à l’empereur : « La noblesse et le peuple entrent en désespoir des affaires de Votre Majesté. »

Henribourg

Les vainqueurs rebaptisèrent la place Henribourg. Le capitaine Breil, un Breton, y resta avec trois compagnies françaises, puis Artus de Cossé, seigneur de Gonnor, en reçut le gouvernement. Pour relier sa conquête à Maubert-Fontaine, Henri II fit fortifier le village de Rocroi, où le capitaine La Lande s’installa avec trois cents hommes de pied. Un plan de l’époque y montre déjà cinq bastions, baptisés du Roi, du Dauphin, de Montmorency, de Nevers et de Bordillon, du nom des hommes de la campagne. Meyrac signalait en 1900 que l’une des deux portes de Rocroi s’appelait jadis porte de Mariembourg. La forteresse bâtie contre la France devenait une tête de pont française au cœur des Pays-Bas.

L’armée royale poursuivit sa route vers la Meuse. Bouvignes fut prise et incendiée le 8 juillet, Dinant se rendit le 10. Le 18, les Français brûlèrent Florennes : la ville, la collégiale Saint-Gengulphe, plus d’une centaine de maisons du faubourg, l’hôpital et l’abbaye Saint-Jean, celle de Remouchamps. Le moine consigna ces destructions pour expliquer l’effondrement des revenus de son monastère.

Tenir Henribourg coûtait cher. Tout l’hiver, les garnisons impériales postées à Sautour, Florennes, Chimay et Walcourt harcelèrent les convois qui la ravitaillaient. La veille de Noël 1554, trente-trois soldats partis chercher du bois furent capturés avec quatre chevaux. La nouvelle garnison de Rocroi, elle, se montrait déjà entreprenante : le 4 mars 1555, elle brûla les maisons de Mazée, prit la tour de l’église, tua le marguillier et emmena le curé captif. Le 19 mars, un gros convoi français parvint à Mariembourg. Le lendemain, la garnison sortit, incendia Samart et presque tout le village d’Échérennes, puis somma le château de Sautour, dont le capitaine, Pierre de La Fontaine, refusa de se rendre.

Charles Quint répondit par la pierre. Le 17 mai 1555, on commença à Givet le fort de Charlemont, chargé de contenir la place ; la peste qui frappa le camp emporta Martin van Rossem, l’homme de 1542. Au début d’août, Guillaume de Nassau, le futur Taciturne, reçut la mission de reprendre Mariembourg. Il fit reconnaître Rocroi, jugea l’entreprise impossible et y renonça. Les 19 et 20 août, il se contenta de détruire les postes avancés de Fagnolle, Couvin et Boussu. Dom Noël rapporte qu’à la même époque, des partisans impériaux poussèrent jusqu’à Aubenton et incendièrent Tarzy et Fligny. Le 1er septembre, Emmanuel-Philibert de Savoie fit commencer une troisième place, Philippeville, sur le territoire d’Échérennes, ce village que la garnison de Mariembourg avait brûlé six mois plus tôt. Les bois de l’abbaye de Florennes furent rasés pour la construire.

L’étau ne suffit pas à étouffer Henribourg. Fin octobre 1555, une colonne de 3 500 chevaux et de quarante enseignes la ravitailla par Couvin, avant de se retirer vers Rocroi. Rabutin rapporte qu’en 1556, un complot visa à empoisonner les puits de la place. En juillet 1557, avant de marcher sur Saint-Quentin, les Espagnols tentèrent en vain de surprendre Rocroi.

La paix du Cateau-Cambrésis régla l’affaire sur le papier. En 1559, Mariembourg revint aux Espagnols, et Couvin à l’évêque de Liège.

Plan de Mariembourg, 1645 (feuille Philippeville ; Mariebourg ; Chimay) – BnF Gallica – domaine public

Plan de Mariembourg, 1645 (feuille Philippeville ; Mariebourg ; Chimay) – BnF Gallica – domaine public

Les Bryas, gardiens héréditaires

Philippe II confia le gouvernement de la place, à titre héréditaire, à Jacques de Bryas, d’une famille artésienne qui avait tenu Renty contre Henri II en 1554. Son fils Jacques puis son petit-fils Charles lui succédèrent : pendant un siècle, Mariembourg resta l’affaire d’une famille.

Faute d’entretien, les fortifications tombèrent peu à peu en ruine après 1559. On les répara au début du XVIIe siècle, en ajoutant une demi-lune, ouvrage avancé en forme de triangle, devant chaque front.

La garnison, mal payée, vivait sur le pays. Les soldats levaient un péage sur les chariots qui franchissaient le pont de la Brouffe, sur la route de Couvin. En septembre 1576, le prince-évêque Gérard de Groesbeek ordonna aux habitants de la terre de Couvin de se tenir prêts à prendre les armes contre les excès des trois garnisons voisines. Le 9 février 1577, Bruxelles enjoignit au gouverneur de Mariembourg de borner son autorité aux murailles de la ville et de laisser Frasnes au prince-évêque. Les plaintes liégeoises reprenaient encore en 1648.

La guerre de Trente Ans rendit à la place son rôle de sentinelle. Le 29 novembre 1637, le duc de Candale s’empara de Chimay. En mars 1638, les Espagnols la reprirent avec le prince Albert de Croÿ et quatre mille Croates, que Charles de Bryas commandait selon Robaulx de Soumoy. Chimay capitula le 14 mars. D’après le doyen Le Tellier, chroniqueur de Chimay, les troupes livrèrent alors Auvillers-les-Forges aux flammes.

Cinq ans plus tard, la forteresse servit de refuge. Le 19 mai 1643, au soir de la défaite de Rocroi, le général espagnol Francisco de Melo, un moment prisonnier puis délivré, abandonna son bâton de commandement sur le champ de bataille. Il gagna Mariembourg, à quatre lieues de là, et y passa en revue ce qui restait de son armée. La Gazette de Renaudot n’en compte que deux mille hommes. Melo poursuivit ensuite sa route jusqu’à Philippeville. Charles de Bryas, qui avait combattu à Rocroi, couvrit la retraite. Le 12 juin, l’armée du duc d’Enghien campa à Boussu, tout près de la place. La Gazette note que la garnison y craignit un siège, comme celle d’Avesnes quelques jours plus tôt. L’armée française passa pourtant son chemin.

En 1649, Philippe IV érigea en comté la terre de Bryas, en Artois, pour récompenser les services de la famille. Le fils de Charles, Jacques-Théodore de Bryas, né à Mariembourg, devint archevêque de Cambrai en 1675. Vers 1655, un incendie détruisit la plus grande partie des archives de la ville.

Une île française

Le traité des Pyrénées céda Mariembourg à Louis XIV. Une garnison française en prit possession le 3 mai 1660. Comme Philippeville, la ville devint une enclave française au milieu des Pays-Bas espagnols. Sa justice ressortit au bailliage d’Avesnes jusqu’en 1678, puis à Tournai.

La guerre de Hollande changea le rôle de la place. Au printemps 1674, sous la conduite du comte de Montal, gouverneur de Charleroi, et du marquis de Saint-Geniez, gouverneur de la place, les Français démantelèrent eux-mêmes ses défenses ; le travail fut achevé le 4 avril. Robaulx de Soumoy et l’historien de l’art Berckmans parlent des remparts ; Frédéric Schollaert, qui écrit en 1843, précise que la démolition visa les ouvrages extérieurs, ces demi-lunes du siècle précédent. On s’avisa vite qu’il fallait tout de même protéger ce gîte d’étape des armées : dès 1676, selon Berckmans, on releva sur les anciens remparts une enceinte réduite à une simple muraille crénelée, de briques. Sa garnison tomba à deux compagnies d’invalides, et la ville déclina.

La même année 1674, les habitants entreprirent de reconstruire la tour et la façade de leur église, sur les plans du frère Vincent, religieux de Malonne. Un chronogramme gravé au-dessus du portail donne la date d’achèvement : 1682.

La Révolution rattacha Mariembourg au département des Ardennes et la rebaptisa un temps « Avant-poste national ». Sous l’Empire, on négligea ses fortifications, gardées par des vétérans et des prisonniers espagnols. Le 30 janvier 1814, des Cosaques venus de Dinant surprirent la place au moment où la garde nationale venait d’élire son commandant, un ancien capitaine. Ils l’emmenaient déjà quand les habitants accoururent, le délivrèrent et chassèrent l’avant-garde. Mais les portes tombaient de vétusté ; après de longs pourparlers, il fallut laisser entrer deux cent cinquante lances. Le traité de Paris rendit ensuite la ville à la France.

L’été de 1815

Au printemps de 1815, pendant les Cent-Jours, la municipalité réclama la mise en défense de la ville, que l’on s’apprêtait une fois de plus à laisser sans troupes. Le génie de Givet rétablit le pont-levis et les vannes, et remplit les fossés si haut qu’une partie de la ville fut inondée. Quatre canons composaient tout l’armement. Le capitaine Blanc, officier en retraite, organisa la garde nationale ; vingt-cinq jeunes gens de dix-huit ans au plus furent formés au service des pièces.

Le 19 juin, à neuf heures du matin, la nouvelle de Waterloo parvint à Mariembourg. Vers onze heures, les premières colonnes en déroute apparurent, cavaliers, fantassins et artilleurs mêlés ; faute de place sur les ponts, des fuyards traversaient les coupures à la nage. À trois heures de l’après-midi, Napoléon arriva, accompagné du général Bertrand. Pendant qu’on changeait les chevaux de sa voiture, le commandant de la place le supplia de lui envoyer la garnison de mille hommes qu’on lui avait promise. L’Empereur, accablé, ordonna qu’on y jette un bataillon, puis repartit vers Rocroi. Dans la confusion, l’ordre ne put être exécuté. Le soir, une pièce de douze égarée passa devant la porte : les habitants obligèrent les soldats du train à la hisser sur un cavalier du rempart.

Le 24 juin, une colonne de six à sept mille Prussiens venue de Chimay parut sur les hauteurs entre Frasnes et Nismes. Le commandant d’armes, Alliot, Piémontais de naissance, refusa de se rendre. Le combat dura de une heure de l’après-midi jusqu’au soir, puis les assaillants se retirèrent vers Chimay. Le 29, la place fut étroitement bloquée. Pour tromper l’ennemi, on fit défiler la garnison sur un cavalier, à sa vue, trois ou quatre fois de suite, en habit, en capote, en habit retourné, en shako puis en bonnet de police. Dans la nuit du 6 juillet, un habitant, Grambras, franchit les murailles, traversa les lignes prussiennes et gagna Paris ; il en revint le 11 avec la nouvelle du retour de Louis XVIII. La garnison se déclara prête à obéir au roi, mais refusa de livrer la place à des troupes étrangères.

Qui défendait Mariembourg ? Schollaert compte trois cent quinze hommes : soixante vétérans, cent dix rescapés de Waterloo, cent vingt habitants armés de fusils et les vingt-cinq jeunes canonniers. La relation prussienne de Ciriacy parle de quatre cents vétérans. Le prince Auguste de Prusse finit par faire venir un parc de siège. Dans la nuit du 27 au 28 juillet, ses pionniers ouvrirent la tranchée au nord ; au matin, les mortiers entrèrent en action. Plus de six cents bombes tombèrent sur la ville, et plus de trente incendies éclatèrent. Le 28, le conseil de défense demanda à capituler. Le 30 juillet, la garnison sortit avec les honneurs de la guerre, tambour battant, drapeaux déployés, mèche allumée, en emmenant deux canons.

Le lendemain, le prince Auguste visita la place. Furieux d’avoir été trompé sur la faiblesse de ses défenses et retenu si longtemps devant elle, il fit raser les fortifications. Les trois quarts des maisons étaient détruites ou endommagées ; les habitants ne furent jamais indemnisés.

La place Marie de Hongrie, avec sa fontaine et l'ancien hôtel de ville. Crédit photo Jean-Pol Grandmont

La place Marie de Hongrie, avec sa fontaine et l’ancien hôtel de ville. Crédit photo Jean-Pol Grandmont

La fin du verrou

Le second traité de Paris, du 20 novembre 1815, attribua Mariembourg au royaume des Pays-Bas. En avril 1816, le roi Guillaume Ier vint la visiter, et le capitaine du génie Kool dressa le projet de sa reconstruction. Les terrassements commencèrent le 14 décembre ; en mars 1817, huit cents ouvriers y travaillaient. Les habitants obtinrent enfin l’ouverture d’une seconde porte, réclamée depuis des générations, et en firent eux-mêmes les déblais. Mariembourg entrait dans le réseau de forteresses destiné à protéger les Pays-Bas contre une nouvelle invasion française. Ses quatre bastions furent considérablement agrandis, au détriment des courtines, réduites à de simples levées de terre. En août 1817, le duc de Wellington inspecta les travaux. Jusqu’en 1821, ils coûtèrent environ 365 000 francs, payés pour l’essentiel par la contribution de guerre imposée à la France : la France finançait ainsi le verrou dressé contre elle.

La révolution de 1830 interrompit les dernières restaurations. La ville se rallia à l’indépendance, et le 1er octobre, sa garnison néerlandaise, forte de 150 à 200 hommes, fut faite prisonnière sans effusion de sang. La neutralité du nouvel État rendait ces travaux inutiles : les traités qui consacrèrent la Belgique rangèrent Mariembourg parmi les cinq places à démanteler, par une convention du 14 décembre 1831. La démolition de cette troisième enceinte commença en 1853 et s’acheva en 1855. Entre-temps, le chemin de fer de l’Entre-Sambre-et-Meuse avait atteint Mariembourg, en 1854. La gare succédait aux bastions.

Ce qui reste

Les remparts ont disparu, mais le plan a survécu. Les huit rues de la ville fortifiée aboutissent toujours à la place Marie de Hongrie, plantée de tilleuls. Le puits de la forteresse y subsiste, avec une fontaine et une pompe de 1863.

L’église Sainte-Madeleine garde la tour et la façade du frère Vincent. Dans le chœur repose Jeanne de la Cressonnière, épouse de Jacques de Bryas, sous une dalle sculptée à son effigie, aux armes des deux familles.

À quelque distance de la ville, la chapelle Notre-Dame de la Brouffe est le dernier vestige du prieuré médiéval sur les terres duquel la forteresse fut bâtie. Son portail, détruit en 1793, fut rétabli en 1811. La chapelle est classée depuis 1982.

Olivier Laffitte


Repères chronologiques

DateÉvénement
1134La terre de la Brouffe appartient à l’abbaye de Floreffe
1542Raid de Martin van Rossem dans l’Entre-Sambre-et-Meuse
16 avril 1546Marie de Hongrie désigne le site de Pont-à-Fresne
6 mai 1546Traité avec le prince-évêque de Liège (échange contre Herstal)
17 septembre 1546La place est en état de défense
22 novembre 1547Rachat de la Brouffe à Floreffe
19-21 août 1549Séjour de Charles Quint et de sa famille
23-26 juin 1554Siège et prise par l’armée d’Henri II ; la place devient Henribourg
1554Henri II fait fortifier Rocroi
17 mai 1555Début du fort de Charlemont, à Givet
Août 1555Guillaume de Nassau renonce à reprendre la place
1er septembre 1555Début de Philippeville
1559Paix du Cateau-Cambrésis : retour aux Espagnols ; gouvernement héréditaire des Bryas
Début XVIIe s.Réparation de l’enceinte, demi-lunes devant chaque front
Mars 1638Reprise de Chimay avec la participation de Charles de Bryas
19 mai 1643Melo se réfugie à Mariembourg après Rocroi
1655Exécution de l’échange de Herstal
3 mai 1660Prise de possession française (traité des Pyrénées)
4 avril 1674Fin de la démolition des défenses par les Français
1676Muraille crénelée relevée sur les remparts
30 janvier 1814Occupation par les Cosaques
19 juin 1815Passage de Napoléon après Waterloo, vers 15 h
24 juin – 28 juillet 1815Blocus et siège prussiens ; sortie de la garnison le 30 juillet
31 juillet 1815Le prince Auguste fait raser les fortifications
20 novembre 1815Second traité de Paris : la place passe au royaume des Pays-Bas
1816-1821Reconstruction néerlandaise (bastions agrandis) ; seconde porte (1817)
1er octobre 1830Garnison néerlandaise faite prisonnière
14 décembre 1831Convention décidant le démantèlement
1853-1855Démolition de la troisième enceinte

Bibliographie

Sources primaires

  • Gazette de France, extraordinaire n° 65, 27 mai 1643 (bataille de Rocroi, fuite de Melo à Mariembourg), et extraordinaire n° 75, 18 juin 1643 (camp de Boussu).
  • Martin de Remouchamps, chronique (fragments 1554-1555), éd. F. Baix, « Fragments d’une chronique inédite de D. Martin de Remouchamps, abbé de Florennes », Bulletin de la Commission royale d’histoire, t. 76, 1907, p. 39-60.
  • Correspondance de Marie de Hongrie, dans E. de Marneffe, La principauté de Liège et les Pays-Bas au XVIe siècle, t. III (citée d’après Wellens).
  • Correspondance de Guillaume le Taciturne, éd. Gachard (citée d’après Bormans et Robaulx de Soumoy).
  • F. de Rabutin, Commentaires des guerres en la Gaule belgique (1551-1559), éd. Ch. Gailly de Taurines, Société de l’histoire de France, t. I, Paris, 1932, livre VI (1554), p. 252-328 ; notes de l’éditeur (plan contemporain de Rocroi, clause du traité de cession).
  • Papiers d’État du cardinal de Granvelle, t. IV, p. 262 et 273 (lettre de Charles Quint du 27 juin 1554, dépêche de Simon Renard du 4 juillet ; cités d’après Gailly de Taurines).
  • B. de Salignac-Fénelon, Le voyage du roi aux Pays-Bas (cité d’après Robaulx de Soumoy).
  • Documents de 1815 (lettre du colonel Flayelle, instructions du 2 mai, capitulation du 28 juillet, état des pièces du 25 décembre) et témoignage de N. Pinget, publiés par Schollaert (1843).
  • Manuscrit du doyen Le Tellier (Chimay) et comptes du receveur Wéry (cités d’après Hagemans et Robaulx de Soumoy).

Sources secondaires

  • Fr. Schollaert, Notice historique sur la ville de Mariembourg, contenant une relation détaillée et un plan des attaques faites, en 1815, par les Prussiens, Liège, F. Oudart, 1843.
  • F. von Ciriacy, relation du 2e corps prussien, Berlin, 1818 (citée d’après Schollaert).
  • R. Wellens, « La forteresse de Marienbourg. Fondation, cession du territoire aux Pays-Bas (1546-1655) », Revue belge de philologie et d’histoire, t. 37, 1959, p. 343-373.
  • A. de Robaulx de Soumoy, « Recherches sur l’histoire de la ville de Marienbourg et l’origine de Charlemont », Annales de la Société archéologique de Namur, t. VIII, 1863-1864, p. 159-220 et 233-326.
  • S. Bormans, Cartulaire de la commune de Couvin, 1875.
  • G. Hagemans, Histoire du pays de Chimay, Bruxelles, 1866.
  • Dom A. Noël, Notice historique sur le canton de Signy-le-Petit, 1881.
  • P. Laurent, « Le passage de Napoléon Ier à Maubert-Fontaine, après Waterloo », Revue historique ardennaise, p. 188-201.
  • D. Potter, Renaissance France at War, 2008 (activité de Castello à La Capelle, 1541-1542).
  • A. Meyrac, Géographie illustrée des Ardennes, Charleville, 1900, p. 425 (portes de Rocroi).
  • M. Thiry, Marienbourg. Notre-Dame de la Brouffe, 1954.
  • O. Berckmans, « Mariembourg et Philippeville, villes neuves et fortes de la Renaissance », Bulletin de la Commission royale des monuments et des sites, VI, 1977, p. 65-85 ; compte rendu par J. Thiébaut, Bulletin monumental, t. 137-2, 1979, p. 170.

Crédits des illustrations

  • Rue Saint-Louis et ancien Hotel de Ville, photo Vincent van Zeijst, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA x.0, recadrée
  • Plan de Mariembourg, 1645 (feuille « Philippeville ; Mariebourg ; Chimay »), BnF, Gallica, domaine public.
  • Mariembourg, place Marie de Hongrie, photo Jean-Pol Grandmont, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0.