Il y a des coup de feu, des cris, une bousculade et la fuite. Le choc est terrible, 9 personnes ne se relèveront pas
Le 1er mai 1891, à Fourmies, il faisait beau. Sur les haies du bocage, l’aubépine commençait à fleurir. Des jeunes hommes en avaient cueilli des rameaux pour leurs fiancées. La journée s’annonçait festive — cortèges, chansons, revendications déposées calmement à la mairie, spectacle au théâtre l’après-midi. À dix-huit heures vingt-cinq, des soldats reçurent l’ordre de tirer.
En moins d’une minute, neuf personnes tombèrent sur la place de l’Église. Émile Cornaille avait onze ans. Il tenait une toupie dans la main. Maria Blondeau, dix-huit ans, portait un bouquet d’aubépine offert ce matin-là par son fiancé Louis Patoux. Le lendemain, Camille Latour, ouvrier de quarante-six ans, succombait à ses blessures.
La ville n’était pas connue au-delà de l’Avesnois. Elle le devint ce soir-là, et le reste. Chaque 1er mai, une commémoration rassemble au cimetière ceux qui n’ont pas oublié. Le monument aux victimes, inauguré en 1903, porte neuf noms gravés dans la pierre. Ce sont ces noms qu’il faut nommer.
Une ville née de la laine (1830–1890)
Au début du XIXe siècle, Fourmies était un bourg rural de quelque deux mille habitants. En soixante ans, la révolution industrielle en fit une ville ouvrière de quinze mille âmes — 15 702 selon le recensement de 1891. Cette transformation tient à un seul secteur : le textile.
La région bénéficiait de conditions naturelles favorables. Le climat humide du bocage, les eaux des rivières locales, la proximité de la frontière belge constituaient autant d’atouts pour l’industrie lainière et cotonnière. La machine à vapeur fit le reste. Filature après filature, les cheminées s’élevèrent. En 1891, trente-sept établissements textiles fonctionnaient dans la ville. La région fourmisienne représentait près d’un cinquième de l’industrie lainière française et s’affirmait comme le premier centre mondial de la laine peignée.
La gare, construite après que la commune voisine de Wignehies eut refusé de céder ses terrains, acheva d’arrimer la ville au réseau national. Les ouvriers arrivaient du Nord rural et de Belgique wallonne. Les patrons, eux, habitaient sur place et siégeaient au conseil municipal. Auguste Bernier, maire en 1891, était lui-même industriel du textile. Ce cumul des rôles pèsera lourd dans la journée du 1er mai.
Douze heures dans la poussière
Dans les filatures, on travaillait douze heures par jour, parfois davantage. Les femmes et les enfants constituaient une main-d’œuvre abondante et bon marché. Les amendes rongeaient des salaires déjà maigres. La poussière de laine et de coton emplissait les poumons. Les accidents n’étaient ni rares ni indemnisés.
La loi du 22 mars 1841 — première tentative française de réglementation du travail des enfants dans les manufactures — resta largement inappliquée, faute d’inspecteurs et de volonté patronale. Les lois Ferry de 1881 et 1882, qui rendirent l’école primaire gratuite et obligatoire, relevaient d’un tout autre registre : social, certes, mais pas celui de l’atelier.
Le livret ouvrier, instauré en avril 1803, enchaînait légalement le travailleur à son employeur : sans ce document, nul ne pouvait être embauché ni logé. Sa suppression en 1890 marqua une avancée formelle, mais laissa intact l’essentiel du rapport de force. Le droit de grève existait depuis 1864 ; les syndicats n’étaient légaux que depuis 1884.
L’hiver 1890–1891 avait été particulièrement rude. Trois mille habitants durent recourir aux distributions alimentaires. La crise textile avait fait baisser des salaires déjà peu élevés. Le terrain était prêt.
Chicago, Paris, Fourmies
La date du 1er mai ne fut pas choisie par le Parti ouvrier français, comme on l’a parfois écrit à tort.
Tout commença à Chicago. Le 1er mai 1886, les syndicats américains organisèrent une grande journée de grève pour obtenir la journée de huit heures. Les manifestations se poursuivirent trois jours. Le 4 mai, place Haymarket, une bombe explosa dans les rangs des policiers : sept d’entre eux furent tués. Huit dirigeants syndicaux furent arrêtés. Quatre furent pendus le 11 novembre 1887. La révision du procès, en 1893, les innocenta tous — trop tard.
C’est en mémoire de ces hommes que l’Internationale ouvrière, réunie à Paris en juillet 1889 pour fonder la Deuxième Internationale, décida de faire du 1er mai une journée mondiale d’action pour les huit heures. La première édition, en 1890, se déroula en France sans heurts majeurs. À Fourmies, la mobilisation avait été modeste. En 1891, les organisateurs espéraient mieux.
La préparation (1888–1891)
Hippolyte Culine était arrivé en ville en 1888. Représentant de commerce né à Sedan en 1849, il avait fondé une section locale du Parti ouvrier français et tissé un réseau syndical couvrant Fourmies et Wignehies. Paul Lafargue — gendre de Karl Marx, auteur du Droit à la paresse, dirigeant national du POF — voyait dans la région un terrain électoral stratégique avant les législatives de 1893.
Les revendications arrêtées en assemblée générale au café du Cygne étaient précises : journée de huit heures, horaires unifiés entre usines, suppression des amendes, création de bourses du travail et de caisses de retraite, préavis de licenciement de huit jours.
Le 29 avril, une réunion socialiste avait arboré un drapeau rouge. La municipalité s’alarma. Bernier demanda des renforts à la sous-préfecture d’Avesnes. La nuit du 30 avril au 1er mai, des troupes se regroupèrent près de l’église.

Le 1er mai 1891 — heure par heure
5h – 9h. Dès l’aube, des piquets se mirent en place devant les filatures. Le 84e régiment d’infanterie, venu d’Avesnes, était déjà positionné en ville.
9h00. Un incident éclata à l’entrée de la « Sans-Pareille » : gendarmes à cheval, charge, quatre arrestations. Les détenus furent emprisonnés en mairie. Nouveau slogan : « C’est nos frères qu’il nous faut. »
11h30. Les délégués des usines en grève furent reçus par le maire, qui prit acte de leurs demandes. Les quatre détenus restèrent en cellule.
15h30. Deux compagnies du 145e régiment d’infanterie arrivèrent de Maubeuge en gare. Parmi les conscrits, beaucoup étaient originaires de la région. La foule les accueillit sans hostilité.
Après-midi. Nouveaux cortèges, nouvelles arrestations. Culine et quelques familles se dirigèrent vers le théâtre. La représentation fut annulée.
18h25. Deux à quatre cents personnes s’étaient rassemblées place de l’Église pour réclamer la libération des détenus. Des pierres volèrent. Le commandant Chapus ordonna d’abord de tirer en l’air. La foule ne bougea pas. Il ordonna de viser.
Trois ou quatre salves de fusil Lebel. Moins d’une minute.

Les neuf victimes
Le monument du cimetière porte neuf noms. Ce sont ceux des personnes tombées sous les balles le 1er mai 1891.
Maria Blondeau, dix-huit ans. Elle portait un bouquet d’aubépine offert ce matin par son fiancé Louis Patoux. Une balle dans la tête.
Émile Cornaille, onze ans — le plus jeune. Retrouvé sous un comptoir d’estaminet, le cœur transpercé, une toupie dans la main.
Ernestine Diot, dix-sept ans. Sept balles dans le corps — une dans l’œil droit, une dans le cou, cinq autres.
Kléber Giloteaux, dix-neuf ans. Il portait le drapeau. Frappé parmi les premiers. Cinq balles, dont trois dans la poitrine.
Louise Hublet, vingt ans. Deux balles au front, une dans l’oreille.
Charles Leroy, vingt ans. Trois balles.
Émile Ségaux, trente ans. Cinq balles. Il ne participait pas à la manifestation.
Gustave Pestiaux, quatorze ans. Deux balles dans la tête, une dans la poitrine.
Félicie Tonnelier, seize ans. Une balle dans l’œil gauche, trois dans la tête.
Le lendemain, 2 mai, Camille Latour, ouvrier de quarante-six ans, décéda de ses blessures. Les sources divergent sur la cause exacte — blessures par balle ou commotion cérébrale. Son nom n’est pas gravé sur le monument. Sa mort appartient pourtant au même récit.
Six des dix victimes avaient moins de vingt et un ans. Cinq étaient des femmes ou des adolescentes. Deux étaient des enfants.

Le fusil Lebel — pourquoi tant de morts
Le fusil Lebel modèle 1886 était en service depuis cinq ans lorsqu’il fut retourné contre la place de l’Église. Ce n’était pas un test — il avait déjà été employé. Mais c’était la première fois qu’il faisait feu sur des civils français en métropole.
Sa cartouche était une première : poudre sans fumée, balle chemisée, vitesse initiale d’environ 700 mètres par seconde — nettement supérieure à celle de l’ancien fusil Gras. À trente mètres, la balle Lebel traversait plusieurs corps avant de s’arrêter. Des blessés attablés dans des estaminets voisins furent atteints par des projectiles qui avaient déjà transpercé d’autres personnes. La précision technique n’est pas une digression : elle explique le bilan.
Les suites immédiates
Le 4 mai, trente mille personnes accompagnèrent les cercueils sur quatre kilomètres jusqu’au cimetière. Ouvriers de la région, journalistes, parlementaires, délégations syndicales de toute la France : le défilé fut d’un calme absolu. La ville était sous état de siège.
La grève tint plusieurs semaines, s’étendant à Wignehies, Sains-du-Nord et Avesnes, avant de céder sans qu’aucune concession patronale ait été arrachée. En décembre 1891, les derniers syndicalistes encore debout signèrent une lettre de soumission, répudiant les agissements des militants extérieurs. Il n’y avait plus de syndicat ouvrier à Fourmies.
Clemenceau et le quatrième État
Le 8 mai, à la tribune de la Chambre, Georges Clemenceau — alors député radical du Var, futur président du Conseil — prononça un discours resté dans les mémoires.
Il posa d’abord le fait brut : « Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache de sang innocent qu’il faut laver à tout prix. » Puis il formula le diagnostic que les événements rendaient inévitable : « C’est le Quatrième État qui se lève et qui arrive à la conquête du pouvoir. » Le prolétariat ouvrier entrait dans l’espace politique national — non plus comme une menace à réprimer, mais comme une force dont la République devrait apprendre à tenir compte.
Clemenceau plaida pour l’amnistie. Elle fut repoussée par 294 voix contre 191. Le procès de Douai eut lieu les 4 et 5 juillet 1891. Culine et Lafargue y furent condamnés pour provocation à attroupement armé. Six ans de travaux forcés pour le premier, libéré en novembre 1892 ; un an de prison pour le second, libéré après son élection comme député de Lille en novembre 1891. Aux municipales de 1892, la liste Culine recueillit 901 voix à Fourmies — insuffisant pour l’emporter, assez pour attester que la mémoire n’était pas morte.

Les récupérations
La fusillade ne tarda pas à être instrumentalisée par des camps étrangers à la cause ouvrière.
Édouard Drumont, dans Le Secret de Fourmies, attribua le massacre à la présence d’un sous-préfet juif, Ferdinand Isaac. La démonstration était fausse — mais le venin avait circulé, et c’est ce qui importait à Drumont.
Des journaux catholiques tentèrent de faire du curé de la paroisse un héros de la journée, présent lors de la fusillade. Les témoins sont unanimes : il arriva après les coups de feu, porta secours aux blessés, et ne joua aucun rôle dans les événements eux-mêmes.
Quant à la « collusion patronat-État » dénoncée par les socialistes, elle n’avait rien d’une invention. Auguste Bernier, maire et industriel, avait lui-même demandé l’envoi des troupes. Dans un conseil municipal où siégeaient en majorité des patrons du textile, le conflit d’intérêts n’était pas accidentel : il était structurel.
Mémoire vivante
Ces neuf noms gravés dans la pierre — et le dixième, non gravé mais non oublié — sont fleuris chaque 1er mai depuis plus d’un siècle. La commémoration annuelle rassemble syndicats, associations et élus. Ce qui avait commencé ce matin-là comme une fête ouvrière avec des rameaux d’aubépine est devenu un rendez-vous que la ville n’a jamais manqué.
La fusillade de Fourmies entra dans la mémoire syndicale française comme l’un de ses événements fondateurs, contribuant à l’essor du socialisme dans le Nord et, à plus longue échéance, à la fondation de la SFIO. Elle nourrit aussi une iconographie abondante, parfois inexacte : des gravures de presse reconstituèrent la scène en armant les manifestants de revolvers qu’ils n’avaient pas. La mise en image de l’événement commença très tôt à le réécrire.
L’Écomusée de l’Avesnois, installé dans une ancienne filature de Fourmies, conserve archives, photographies et cartes postales. C’est le lieu de mémoire vivant de ce 1er mai. Il mérite la visite.
Fourmies n’est pas seulement une ville ouvrière qui a souffert. C’est une ville dont le nom, depuis 1891, appartient à l’histoire sociale française — et qui, chaque premier mai, le rappelle.