Aux portes d’Hirson, sur le territoire de Bucilly, se tenait jadis une abbaye. De l’histoire de la fondation de cette abbaye, il ne reste que la copie d’un document qu’un évêque de Laon fit récrire au XIIe siècle, d’après des parchemins dans un état très dégradé. La date la plus ancienne connue du lieu est 1148, année où la communauté de moniales céda la place à des chanoines de Prémontré. Le cartulaire de l’abbaye de Bucilly, conservé à la Bibliothèque nationale, permet de reprendre l’enquête.

Des privilèges presque anéantis

Lorsque Barthélemy de Jur reçut l’évêché de Laon, en 1113, la cité se relevait à peine de l’insurrection communale de l’année précédente. L’évêque Gaudry y avait été massacré et la cathédrale livrée aux flammes. Le nouveau prélat héritait d’un diocèse où bien des églises étaient ruinées ou dépouillées.

C’est du moins le tableau que dresse un acte copié en tête du cartulaire de Bucilly. Barthélemy y expliquait avoir trouvé, au début de son épiscopat, des églises désolées et des titres presque détruits. Pour sauver ce qui pouvait l’être, il aurait fait apporter les anciens privilèges de l’abbaye devant le synode général. Cette assemblée réunissait à Laon les curés et les abbés du diocèse. On y aurait récrit les pièces, puis on les aurait scellées du sceau épiscopal et lues à haute voix devant le clergé, afin que chacun connût les droits de Bucilly.

Parmi ces pièces figurait un privilège que l’évêque tenait pour très ancien : celui d’Elbert, comte de Vermandois, fondateur de la maison. Barthélemy en inséra le texte dans son propre acte, qu’il confirma sous peine d’anathème. La copie porte la date de 1120.

Ce geste de sauvegarde eut une conséquence singulière. L’original d’Elbert a disparu, et l’on ne connaît la naissance de Bucilly que par ce que l’évêque fit recopier. Au XIIIe siècle, un copiste reporta ce texte au deuxième feuillet du cartulaire, sous une grande initiale E ornée de filigranes rouges et bleus. Le récit de la fondation commence donc par la copie d’une copie.

Le privilège d’Elbert

Le texte inséré par Barthélemy racontait une fondation. Le comte Elbert aurait élevé une église à Vieux-Bucilly, sur un alleu, c’est-à-dire une terre qu’il possédait en pleine propriété, sans seigneur au-dessus de lui, et l’aurait dédiée à saint Pierre. L’initiative en revenait à son épouse, Gertrude. Le comte y installa des moniales, désignées comme des religieuses consacrées, sans que l’acte précise la règle qu’elles suivaient.

Pour les faire vivre, Elbert leur abandonna ses alleux de Bucilly, de Harcigny et de plusieurs lieux voisins, avec les cens (redevances fixes dues par les tenanciers), les terrages (part de la récolte levée sur les champs), les droits sur les bois, le ban (pouvoir de commander et de punir) et la justice jusqu’au sang, qui permettait de juger les délits ayant fait couler le sang. Il y ajouta la moitié du bois de la Commune, la moitié du territoire de Martigny et un moulin sur l’Oise, à Neuve-Maison. Pour fournir au monastère le grain et le vin, il lui donna encore tout le territoire de Cuirieux. Ce bien relevait jusque-là de l’abbaye de Saint-Quentin de Vermandois, et le comte la dédommagea d’un présent remarquable : une croix d’or ornée de pierres précieuses. Au temps de Barthélemy, les chanoines de Saint-Quentin l’appelaient encore la croix de Bucilly.

Elbert céda également les serfs et les serves de ces domaines, sans rien retenir. Il exempta l’église et ses hommes de tout tribut, de tout droit de passage et de tout « tonlieu » sur ses terres, cet ancien impôt ou droit de péage prélevé au Moyen Âge sur les marchandises transportées ou vendues. Il lui accorda par avance ce qu’elle pourrait acquérir dans son fief. Enfin, il la prit sous sa protection et sous celle de ses héritiers, « par le glaive », comme sa propre chapelle.

Le texte s’arrête là. Il ne donne ni date, ni nom de roi, ni liste de témoins, et le copiste a résumé leurs souscriptions d’un simple « etc. ».

Quand ? En 1672, dom Casimir Oudin, religieux de l’abbaye, plaçait la fondation vers 980, en précisant lui-même que la date était approximative. Il la situait pourtant sous Louis IV d’Outremer, mort en 954. À cette date, le roi régnant était Lothaire.

Qui ? Deux personnages se disputent le nom d’Elbert.

Le premier est Eilbert, seigneur de Florennes. L’historien namurois Charles-Gustave Roland (1891) le tenait pour un grand seigneur de l’entre-Sambre-et-Meuse, qu’on avait fait à tort comte de Vermandois. Avec sa première épouse, Héresinde, Eilbert fonda Saint-Michel-en-Thiérache, Homblières et, en 944, Waulsort sur la Meuse. Il mourut à Fleurus en mars 972 et fut inhumé à Waulsort. Le titre de comte de Vermandois que lui donne l’acte de Bucilly serait alors celui-là même que Roland écartait. Le rapprochement éclairerait aussi une tradition que l’historien Alfred Desmasures recueillait encore en 1892 : l’ancienne église abbatiale aurait été élevée en 946 par « la comtesse Hérézinde », sous le patronage de saint Pierre. Le nom est très proche de celui de la compagne d’Eilbert. Le cartulaire, lui, nomme Gertrude, et Desmasures lui-même attribue ailleurs la fondation à Gertrude.

Le second est Albert Ier, comte de Vermandois de 946 à 987. Dans les actes latins, Albertus et Elbertus se confondent aisément, et la date proposée par Oudin tombe sous son principat. Une autre tradition donne pour fondatrice son épouse, Gerberge.

Selon une troisième tradition, rapportée par Desmasures en 1892, Cadroë aurait été le premier directeur des religieuses de Bucilly. Or Cadroë, moine venu d’Écosse, fut le premier abbé de Waulsort, la fondation d’Eilbert. Si le fondateur de Bucilly était bien le seigneur de Florennes, cette tradition garderait le souvenir d’un lien entre les deux maisons, déformé par le temps.

L'abbaye de Bucilly avant la reconstruction de l'église (vers 1730), d'après Delapointe

L’abbaye de Bucilly avant la reconstruction de l’église (vers 1730), d’après Delapointe

Une série suspectée d’être l’œuvre d’un faussaire

Quelques feuillets plus loin, le cartulaire conserve un autre acte de la même veine. Enguerrand, sire de La Fère, y exemptait Bucilly du droit de passage sur ses terres de La Fère et de Marle. Son fils Thomas de Marle aurait fait relire ce privilège et l’aurait confirmé devant l’évêque Barthélemy, en 1120.

L’historien Dominique Barthélemy, homonyme de l’évêque, tient cet acte pour un faux. Il avance deux raisons. Le titre de « seigneur de » donné à Enguerrand appartient à un vocabulaire que la chancellerie de l’évêque Barthélemy évitait. Surtout, la plus ancienne exemption de même forme accordée par les sires de Coucy date de 1139 et revient à Enguerrand II. Un acte isolé, bien antérieur à une série cohérente, reste peu vraisemblable. L’historien propose une autre origine : un modèle d’acte d’Enguerrand II aurait été habillé après coup, vers 1148, par un scribe rompu aux usages de la chancellerie épiscopale.

Une quinzaine d’années plus tôt, en 1969, Annie Dufour-Malbezin était arrivée à un verdict voisin, par une autre voie. Dans son catalogue des actes des évêques de Laon, elle jugeait suspecte toute la série des actes de Bucilly datés de 1113 ou de 1120. Or l’acte de fondation porte la date de 1120.

Dom Casimir Oudin, qui rédigeait en 1672 la chronique de l’abbaye, défendait au contraire ces actes. Pour lui, les titres de 1148 avaient été dressés au moment même du changement, car il jugeait invraisemblable que les chanoines aient vécu plusieurs années à Bucilly sans titres en règle. Son argument éclaire l’hypothèse de l’historien : c’est justement lors de cette restauration, quand la communauté nouvelle avait besoin de titres, qu’un scribe aurait habillé l’acte de Thomas.

Le privilège d’Elbert se prête dès lors à deux lectures. Il peut transmettre le souvenir fidèle d’une fondation du Xe siècle, ou la version que les chanoines du XIIe siècle voulaient en retenir. Ce que l’on tient pour solide commence en 1148.

Des moniales aux chanoines

En 1135, Clarembaud, seigneur de Rozoy, exempta de péage le vin et le grain destinés à l’abbaye. Selon Oudin, les moniales y vivaient encore. Treize ans plus tard, elles avaient cédé la place à des hommes. Le chroniqueur rapporte qu’on les envoya ailleurs, puis écrit qu’elles furent chassées. Dom Lelong, historien du diocèse de Laon au XVIIIe siècle, supposait que les dernières religieuses s’étaient retirées à Fontaines, dans des fermes de l’abbaye de Saint-Michel.

Les nouveaux venus appartenaient à un ordre né moins de trente ans plus tôt. En 1120, l’évêque Barthélemy avait offert à Norbert de Xanten, prédicateur itinérant, un vallon de la forêt de Coucy : Prémontré. Norbert y avait réuni des chanoines, c’est-à-dire des clercs qui vivaient en commun selon la règle de saint Augustin et assuraient le service des paroisses. Leur ordre essaima rapidement dans le diocèse de Laon. En 1148, selon Oudin, Hugues de Fosses, successeur de Norbert à la tête de Prémontré, installa à Bucilly une communauté de ses frères avec l’accord de Barthélemy et lui donna pour premier abbé un certain Persicus. L’évêque confirma aussitôt le changement par un acte qui énumérait les biens de l’abbaye.

La même année, le pape Eugène III séjournait en France. Ancien moine cistercien et disciple de Bernard de Clairvaux, il venait de réunir un concile à Reims au mois de mars. Le 26 avril 1148, à Clairvaux, il fit expédier une bulle au nom de l’abbé Persicus et de ses frères. Le document plaçait la communauté sous la règle de saint Augustin et les usages de Prémontré, puis énumérait ses biens. Son chancelier Guy et une douzaine de cardinaux y apposèrent leur souscription. Le cartulaire n’en conserve qu’une copie tardive, ajoutée au XVIIe siècle.

La liste s’ouvrait sur les églises de Bucilly, d’Effry et de Cuirieux, avec leurs villages. Venaient ensuite les autels, c’est-à-dire les revenus d’églises paroissiales, de Luzoir, de Buire, de La Hérie, d’Éparcy et de Martigny, puis la moitié du territoire de la Commune et une part de celui de Saint-Michel. Elle comprenait aussi l’autel de Neuve-Maison, avec toute la dîme et un alleu : c’est Adam d’Hirson qui en avait fait don.

On retrouve dans cette liste le cœur de la dotation attribuée à Elbert : Bucilly, Cuirieux, la Commune, Martigny. La bulle ne tranche donc rien. Elle montre qu’en 1148 ces biens appartenaient bien à l’abbaye, et que la communauté nouvelle les tenait de l’ancienne.

À Bucilly, l’abbaye changeait de nature. Des prêtres vivant en commun, liés à un ordre et à une maison-mère, succédaient à des femmes cloîtrées. La nouvelle communauté allait durer près de six siècles et demi.

Les chariots de Bucilly

Une abbaye vivait de ses terres, mais aussi de ce qui circulait sur les routes. Les chariots de Bucilly apportaient le grain des granges, le vin des vignes lointaines, le bois des forêts et le fer acheté au-delà de la Fagne. À chaque seigneurie traversée, un péager pouvait exiger le « vionage », droit de passage levé sur les marchandises. L’abbaye mit donc plus d’un siècle à obtenir, seigneur après seigneur, que ses convois passent librement. Les actes qui en résultent composent une carte féodale de la Thiérache.

Le premier connu émane de Bouchard de Guise, en 1155. La même année, deux seigneurs d’Hirson, Alard et Jean, cédèrent à l’abbaye la moitié du territoire de la Commune, en présence du roi Louis VII.

En février 1187, Jacques d’Avesnes, seigneur de Guise, s’apprêtait à partir pour Jérusalem. Avant de prendre la route, il exempta Bucilly de « tonlieu », de « vionage » et de péage sur ses terres d’Avesnes, de Landrecies, de Guise, de Leschelle et d’Hirson, avec l’accord de sa femme Adeluya et de leurs fils Gautier et Jacques. Il ne revit pas l’Avesnois. En 1196, sa veuve fonda, pour le repos de son âme et de celle de son mari, une rente de quarante sous, payable chaque année à la Toussaint sur le vionage de Guise et de Leschelle : pour son anniversaire, trente sous iraient à améliorer l’ordinaire du couvent et dix aux pauvres qui se présentaient à la porte.

À l’est, en 1220, Roger, seigneur de Chimay, affranchit de tout droit le fer que l’abbaye achèterait sur ses terres pour son propre usage. L’acte montre qu’on se fournissait déjà en fer dans la région de Chimay au début du XIIIe siècle.

Au sud-ouest, en 1248, Raoul de Coucy, seigneur de La Fère et de Marle, préparait à son tour un voyage outre-mer. C’était sans doute Raoul II, qui devait périr à Mansourah deux ans plus tard. Il accorda à Bucilly le libre passage, à l’aller comme au retour, sur ses vionages de La Fère, de Marle et de Vervins. L’acte fixait lui-même ses limites. L’exemption couvrait seulement ce qui servait à l’abbaye et à ses fermes, et les marchandises achetées pour être revendues payaient le droit. En cas de doute, le péager devait s’en remettre au serment du conducteur. Sur un chemin de Thiérache, au XIIIe siècle, la parole d’un charretier valait laissez-passer.

Les forêts comptaient autant que les routes. En 1162, l’abbaye reçut de l’abbaye de Cuissy les domaines de Glands et de Signy-le-Petit. En 1181, Nicolas, seigneur de Rumigny, lui accorda des droits d’usage dans ses bois et dix charretées de bois par an, prises dans la forêt de Glands et franches de vionage, chaque charrette pouvant être attelée de six chevaux. Son frère Hugues donna son accord. L’acte fut garanti par des otages, c’est-à-dire des garants qui s’engageaient à se constituer prisonniers si le seigneur manquait à sa parole : Jacques de Guise, Raynaud de Rozoy et Nicolas de Barbençon. En 1258, Enguerrand de Rumigny, seigneur de Signy-le-Petit, étendit ces usages à tous ses bois « de Thérasche ». Les frères pouvaient y prendre de quoi se chauffer, clore leurs terres et rebâtir leurs maisons en cas de vétusté, d’incendie ou de guerre. C’est une mention ancienne du nom de la région.

Les chariots rapportaient aussi du vin. En décembre 1205, Hugues, seigneur de Gournay, donna à l’abbaye cinq muids (mesure de capacité) de vin blanc et vingt sous de monnaie de Laon, à prendre chaque année à la Saint-Remi sur les cens et revenus qu’il tenait en fief à Nouvion du seigneur Enguerrand, lequel approuva le don. En échange, les chanoines célébreraient chaque année l’anniversaire du donateur et des siens, à l’octave de la Saint-Denis, et le vin et l’argent seraient dépensés ce jour-là pour le repas du couvent. En 1267, l’abbaye tenait des vignes à Arrancy, en Laonnois, qu’elle louait contre un cens.

Certains domaines furent créés de toutes pièces. En 1170, l’abbé Louis et Jacques de Guise fondèrent un village neuf, Mons Putei, l’actuel Mondrepuis, sur le territoire de la Commune. Ils se partagèrent la dîme, le terrage, les cens, les moulins et les fours banaux, jusqu’aux abeilles et à la pêche. Pendant un siècle, évêques et seigneurs de Guise confirmèrent l’entreprise. En 1273, Jean de Châtillon, comte de Blois, abandonna encore à l’abbaye ses droits sur le moulin du village.

Cette prospérité se lisait dans la pierre. Vers 1238, l’abbé Bliard entreprit de bâtir le cloître, la salle capitulaire, le dortoir, le réfectoire et les offices. Il gouverna la maison pendant vingt-six ans et mourut en 1264. On l’inhuma au milieu de la salle capitulaire qu’il avait fait élever.

Bucilly prit alors place dans un réseau. En 1153, son abbé souscrivit l’accord de confraternité conclu entre Cîteaux et Prémontré. L’abbaye noua des associations de prières avec Saint-Remi de Reims, Liessies et Belval, en Argonne. Elle entretint aussi, avec ses voisines de Foigny, de Saint-Michel et de Thenailles, une longue suite de litiges et d’accords sur les dîmes et les autels.

Abbés de chœur et abbés de cour

Au XIVe siècle, Bucilly comptait parmi les maisons qui comptaient dans l’ordre. Adam, son abbé, fut élu en 1327 à la tête de Prémontré. Les abbés venaient souvent du pays même : Matthieu, né à Cuirieux, mourut le 10 août 1383, et Jean le Sage, né à Maubert, le 30 août 1394.

Le patrimoine exigeait une vigilance constante. En 1382, l’évêque de Liège et Thierry de Hornes, avoués de Harcigny, c’est-à-dire protecteurs laïcs du lieu, rétribués pour sa défense, firent saisir le bétail de l’abbaye à Gillonfart. Il fallut un ordre du bailli de Vermandois pour le récupérer. En 1462, l’abbé Robert conclut avec les habitants de Martigny un accord sur les bois et les pâturages. Vers 1494, Gérard Ogier fournit aux seigneurs de Rumigny le dénombrement de tous les biens de la maison.

En 1532, l’abbé Jean Vincent fit fondre un grand chandelier pour les marches du sanctuaire, à son nom et à ses armes. Oudin note à cet endroit que s’achevait la lignée des abbés réguliers et que commençait celle des commendataires. Désormais, le roi nommait l’abbé, qui percevait une large part des revenus sans être tenu de vivre la règle.

Le premier d’entre eux, Jean de Bayacourt, protonotaire apostolique, se révéla pourtant utile. Il constata que les terres de Cuirieux avaient été concédées pour de longues années à vil prix, et obtint en 1542 l’annulation des baux. De 1575 à 1596, Claude de Chaleux, doyen de Saint-Fursy de Péronne, docteur en théologie et dans les deux droits, civil et canonique, tint l’abbaye avant de la résigner en faveur de Tristan de Villelongue.

Ruines et reconstruction

Tristan de Villelongue, aveugle depuis l’enfance selon son épitaphe, fut pourtant docteur en théologie, conseiller et aumônier d’Henri IV. Il gouverna Bucilly pendant trente-cinq ans, mourut le 11 juin 1631 et fut inhumé dans le sanctuaire. Il avait pris pour coadjuteur, adjoint appelé à lui succéder, son neveu Roger, qui lui succéda.

Oudin a laissé de ce dernier un portrait sans indulgence. Roger de Villelongue lui paraissait plus fait pour la vie des camps que pour celle du cloître. Il allait toujours armé, fréquentait surtout des gentilshommes et des soldats, et avait les vices qui accompagnent d’ordinaire ce genre d’existence ; le chroniqueur préférait, disait-il, ne pas les décrire. Selon Oudin, un catarrhe foudroyant l’emporta le 6 juin 1649, en moins d’une journée, et il fut enterré près de son oncle ; le chroniqueur conclut qu’il avait eu la mort de sa vie. Alfred Desmasures rapporta en 1892 une autre fin : chef d’un camp volant pendant la Fronde, Roger aurait été tué en duel, près d’Effry, par Roquepine, gouverneur de La Capelle.

Le roi nomma à sa place, le 6 mars 1651, Edmond Sauvage, qui avait prononcé ses vœux dans l’Antique Rigueur, courant réformateur de l’ordre. La nomination l’obligeait à rétablir à Bucilly l’ancienne observance. Confirmé par Innocent X, il prit possession le 29 juin 1651.

Il arrivait au pire moment. La Fronde avait jeté le prince de Condé dans le camp espagnol, et la Thiérache se trouvait sur le chemin des armées. En 1653, Espagnols et troupes de Condé ravagèrent les terres de l’abbaye. L’armée de l’archiduc Léopold et celle de Condé marchèrent ensuite sur Rocroi et restèrent deux jours aux abords de Bucilly, pillant les églises. La place prise fut remise à Condé. Dès lors, dans un rayon de dix lieues, il n’y eut plus de lieu sûr. Bucilly fut pillé à plusieurs reprises. Dom Hilaire Thierry, prieur du couvent, fut emmené en captivité, et les autres frères furent blessés, battus ou mis en fuite. En 1655, pendant les fêtes de Pentecôte, des soldats qui quittaient l’abbaye incendièrent le grand quadrilatère, ancien palais abbatial. En août 1657, l’armée de Turenne et ses alliés anglais campèrent sur le terroir et dévorèrent la moisson.

La paix revenue, la reconstruction commença. En 1658, on partagea les biens entre la part de la communauté et celle de l’abbé. En 1660, un ouvrier mit au jour un bras que l’on tint pour celui de saint Arnoul, évêque de Tours et martyr. La relique reçut un reliquaire en 1664. Dortoir, réfectoire, bibliothèque, porte et murs de clôture se relevèrent au cours des années 1660. En 1665, le chapitre de l’Antique Rigueur se réunit à Bucilly. En 1670, Edmond Sauvage échangea son abbaye avec Charles du Fresnoy.

C’est dans cette maison relevée de ses ruines que dom Casimir Oudin, lecteur en théologie, rédigea en 1672 sa brève chronique, qu’il poursuivit jusqu’en 1682. Né à Mézières en 1638, il n’avait pas vécu les pillages à Bucilly : il les tenait de la mémoire de ses frères et des papiers de l’abbaye. En mars 1678, Louis XIV fit halte à l’abbaye, en route pour le siège de Gand. Selon dom Lelong, c’est Oudin qui, en l’absence de l’abbé et du prieur, complimenta le monarque, et sa répartie déplut au roi. Les moines firent graver le souvenir de la visite sous une image du soleil. Relégué quelques années plus tard à l’abbaye de Ressons, près de Beauvais, Oudin s’en évada en 1690, passa en Hollande et embrassa la Réforme à Leyde, où il devint sous-bibliothécaire de l’université. Il y mourut en 1717. L’historien de Bucilly finit ses jours protestant.

L'église paroissiale de Bucilly aujourd'hui

L’église paroissiale de Bucilly aujourd’hui

Le grand siècle de pierre (1680-1785)

Relever les murs ne suffisait pas : il fallait les payer. Selon Alfred Desmasures, des lettres patentes du 16 juin 1680 autorisèrent des coupes extraordinaires dans les quatre bois de l’abbaye, la Hutte, le Quartier, le Câtelet et Buire, pour couvrir les réparations et la reconstruction d’une partie des bâtiments claustraux. La forêt, qui couvrait plus de sept cents hectares, allait désormais porter les chantiers.

À la mort de Charles du Fresnoy, en 1688, le roi nomma Servais Frouart abbé. Desmasures raconte que Louis XIV se souvint alors d’avoir été bien reçu à Bucilly par ce religieux, qui était procureur de la maison lors de son passage. Cette tradition ne s’accorde pas avec celle qu’il transmet d’après dom Lelong, qui faisait d’Oudin l’orateur de ce jour-là. Frouart rebâtit la maison « depuis les fondements ». Au sud de l’église s’éleva un grand carré de trois corps de logis, avec un cloître à arcades en plein cintre et des pavillons d’angle, en brique et en pierre de Bossus. Le terrain était inondable par le Ton. Frouart mourut le 27 novembre 1712, après vingt-quatre ans d’abbatiat ; son épitaphe le qualifiait d’abbé et de réédificateur.

Restait l’église. Selon Desmasures, l’ancienne mesurait 166 pieds sur 67. Seuls le sanctuaire et quatre petites chapelles étaient voûtés, et un plafond de planches clouées et peintes couvrait la nef, le chœur et la croisée. L’édifice tombait de vétusté, au point qu’il devenait dangereux d’y célébrer l’office. Sa démolition fut résolue vers 1730 sous l’abbé François Humbert, vicaire général de la réforme. Humbert commença par abattre l’ancien portail et le remplaça par une façade de brique et de pierre de taille, ornée de trois ordres d’architecture, d’un fronton aux armes du roi et de deux tours à dôme. Ces premiers ouvrages, payés sur les ressources de la maison, coûtèrent plus de soixante mille livres et épuisèrent les épargnes des moines. Humbert mourut en 1738. Son successeur, Joseph Nitard, dut recourir au roi. Un arrêt du Conseil signé à Versailles le 30 août 1740 autorisa la coupe de la réserve, soit 417 arpents 60 perches dans les bois du Grand et du Petit-Cartier. Si le prix ne suffisait pas, les religieux devaient compléter la somme sur leurs revenus. Le 29 novembre 1742, la réserve fut adjugée à Noël Despret, maître de forges à Sailly, pour 48 237 livres. Deux jours plus tard, les travaux furent adjugés au rabais, à la maîtrise de Laon, à Antoine Bernard, architecte demeurant à Bucilly, pour 96 250 livres. Le bois ne payait donc que la moitié de l’église, et les religieux restèrent débiteurs de 48 013 livres envers l’architecte.

La nouvelle église, en brique et en pierre de Bossus, fut bâtie sans transept, sur un sol exhaussé de quatre pieds et demi à cause des crues. Desmasures lui donne 170 pieds sur 66 et vingt-six fenêtres. Ses voûtes en plein cintre, portées par des piliers corinthiens, s’élevaient à cinquante et un pieds dans le chœur et la nef. Le maître-autel de marbre, les stalles, le buffet d’orgues et les dalles funéraires de l’ancien édifice y furent remontés. Elle fut achevée en 1751 sous l’abbé Pierre Mennessier.

En 1778, l’abbé Godard fit bâtir une bibliothèque de 36 pieds sur 24 et élever la porte principale. La communauté comptait alors une vingtaine de chanoines de la réforme. Selon Desmasures, l’abbaye était riche de vingt à vingt-cinq mille livres de rente lorsqu’elle passa, en 1785 ou en 1788 (l’auteur donne les deux dates), à Jean-Baptiste Warlomont. Celui-ci faisait bâtir une grange au bord du chemin de Bucilly à Martigny quand la Révolution éclata ; elle resta inachevée.

La dispersion (1790-1793)

Les ordres religieux furent supprimés en 1790 et les chanoines dispersés. En application de la loi du 5 novembre 1790, le mobilier fut vendu à la criée sur place, du 9 au 18 janvier puis du 21 au 23 février 1791. La vente fut conduite par Jean-Baptiste-Jules Dalery, notaire à Vervins, en présence de Not, président du directoire du district. Son procès-verbal, publié par Eugène Mennesson en 1893, montre où partit l’abbaye.

Aubenton emporta le lot le plus lourd. Dappremont, officier municipal, acheta l’orgue et ses soufflets pour 4 000 livres. Legrand, marguillier, agissant sur procuration de la commune, prit le maître-autel pour 1 000 livres, ainsi que les stalles, le pavé de marbre du sanctuaire et deux grilles. Michel Kerst remonta l’orgue dans l’église d’Aubenton en 1791 et 1792, et l’instrument accompagna en 1793 les fêtes de la Raison et de l’Être suprême. Hirson acquit les boiseries du chapitre et du sanctuaire, deux confessionnaux et deux petits autels de marbre. Le curé de Leuze, lui, emporta un troisième autel de marbre, les deux autres confessionnaux et plusieurs tableaux. Les autres toiles se dispersèrent entre les curés et les églises du voisinage, de Martigny à Besmont, de La Hérie à Landouzy. À Bucilly même, la fabrique, conseil qui gérait les biens de la paroisse, racheta la chaire et la boiserie du grand réfectoire, et le curé une Descente de croix pour 124 livres ; c’est sans doute celle que l’on attribuait à Jouvenet en 1892. L’ancien abbé Warlomont racheta quatre tableaux. Desmasures plaçait aussi à Aubenton un confessionnal et une Descente de croix, mais le procès-verbal envoie les quatre confessionnaux à Hirson et à Leuze, et les deux Descentes de croix qu’il mentionne à Leuze et à Bucilly.

La criée rapporta 24 644 livres, et 22 473 livres une fois les frais déduits. La bibliothèque de Godard ne fut pas vendue, et elle ne brûla pas : douze voitures la conduisirent à Vervins, chef-lieu du district, avec le tabernacle, l’argenterie et les ornements. En juin 1791, il ne restait plus à vendre qu’une machine électrique et une machine pneumatique, laissées à la garde de l’ancien abbé.

À l’automne 1793, après la victoire de Wattignies, une ambulance, hôpital militaire de campagne, fut établie dans les bâtiments vides, et les médecins d’Aubenton y soignèrent les blessés. Puis l’abbaye fut vendue en lots.

Bucilly, le portail et l'ancienne ferme de l'abbaye, vers 1900

Bucilly, le portail et l’ancienne ferme de l’abbaye, vers 1900

Ce qu’il en reste

Selon Desmasures, un homme d’origine allemande nommé Sachère acquit la grange de Warlomont et y installa une filature, avec un barrage sur le Ton. Il céda ensuite sa force motrice à Baudmont-Desmasures, qui y établit un moulin, transformé en scierie peu avant 1892.

En 1892, justement, Desmasures décrivait ce qu’il restait du monastère. La ferme de l’abbaye existait toujours, et la porte de Godard était selon lui la seule partie des constructions conventuelles qui eût été conservée. Sur l’emplacement du cloître et de l’église avait poussé un bosquet, où l’on voyait encore un tronçon de colonne et l’entrée effondrée du caveau des abbés.

La base Mérimée recense aujourd’hui la ferme et la porterie, toutes deux du XVIIIe siècle. Un plan de 1784 montre les bâtiments disposés dans la boucle de la rivière.

L’essentiel de la mémoire de Bucilly tient pourtant dans un livre. Le cartulaire, avec la brève chronique de dom Oudin, est conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote latin 10121, et il est consultable sur Gallica. C’est là que se trouve l’acte recopié devant le synode de Laon, dont tout dépend encore.

Repères chronologiques

DateÉvénement
vers 980 (selon Oudin)Fondation attribuée à Elbert, comte de Vermandois, et à son épouse Gertrude ; des moniales à Vieux-Bucilly
1120Date de l’acte par lequel l’évêque Barthélemy fait récrire les privilèges de l’abbaye devant le synode de Laon (acte de la série jugée suspecte)
1135Les moniales sont encore présentes, selon Oudin
1148Des chanoines de Prémontré remplacent les moniales ; l’abbé Persicus reçoit la bulle d’Eugène III (Clairvaux, 26 avril)
1155Première exemption de péage connue, accordée par Bouchard de Guise
1162Les domaines de Glands et de Signy-le-Petit sont acquis de l’abbaye de Cuissy
1170Fondation du village neuf de Mons Putei (Mondrepuis) avec Jacques de Guise
février 1187Jacques d’Avesnes, partant pour Jérusalem, exempte l’abbaye de péage sur ses terres
vers 1238-1264L’abbé Bliard fait bâtir le cloître et les lieux réguliers
1327Adam, abbé de Bucilly, est élu abbé de Prémontré
1542Premier abbé commendataire, Jean de Bayacourt
1651Edmond Sauvage introduit la réforme de l’Antique Rigueur
1653-1657Pillages des armées espagnole et condéenne ; incendie du palais abbatial (1655) ; campement de l’armée de Turenne (août 1657)
1672Dom Casimir Oudin rédige la chronique de l’abbaye
mars 1678Passage de Louis XIV, selon Oudin (le 1er mai 1680 selon dom Lelong)
1688-1712L’abbé Servais Frouart rebâtit les bâtiments conventuels
1742-1751Reconstruction de l’église par l’architecte Antoine Bernard
1778L’abbé Godard fait bâtir la bibliothèque et la porte principale
janvier-février 1791Vente du mobilier à la criée ; la bibliothèque est transportée à Vervins
1793Une ambulance est installée dans l’abbaye après la bataille de Wattignies ; les bâtiments sont ensuite vendus en lots

Les abbés de Bucilly

Jusqu’en 1651 : liste de dom Casimir Oudin, qui numérote les abbés en marge de sa chronique. Il commence à 2 avec Philippe : le premier serait Persicus, destinataire de la bulle de 1148. Après 1651 : Desmasures (1892), d’après dom Lelong et les papiers de l’abbaye. Les dates sont celles où chaque abbé apparaît dans les actes, sauf mention contraire.

N°AbbéRepères
(1)Persicus1148, premier abbé prémontré
2Philippe1153
3Jean1162 ; devient ensuite prieur de Prémontré
4Louis1170
5Pierre1187
6Gautier1193
7Jean1195
8Guy1200
—Wibert1209-1214
—Arnoul1220-1228
11Ponchard1233 ; † 1238
12Bliardvers 1238 ; † 1264 ; bâtisseur du cloître
13Reyner1264 ; † 1272
14Gobert de Wimy1272 ; † 1274
15Matthieu1278-1280
16Jacques1294
17Adam1319 ; abbé de Prémontré en 1327
18Jean1327 ; † 1336
19Matthieu, né à Cuirieuxvers 1380 ; † 10 août 1383
20Jean le Sage, né à Maubert1389 ; † 30 août 1394
—Jean le Penocer† 14 mai 1440
lacune de 1440 à 1462
22Robert1462
23Gérard Ogier1494 ; † 1500
24Jean le Prince1512
25Pierre Fouant1519
26Jean Vincent1532 ; dernier abbé régulier avant la commende
27Jean de Bayacourt1542 ; premier commendataire
28Jacques de Haptoncourt1571
29Claude de Chaleux1575-1596
30Tristan de Villelongue1596-† 11 juin 1631
31Roger de Villelongue1631-† 6 juin 1649
32Edmond Sauvage1651-1670
—Charles du Fresnoy1670-† 1688
—Servais Frouart1688-† 27 novembre 1712
—Antoine Trudaine1713-† 2 mai 1717
—François Humbert1717-† 1738
—Joseph Nitard1738 ; abbé en 1742
—Pierre Mennessierabbé en 1751 ; † 1754
lacune de 1754 à 1774
—Godard1774-† 1785
—Jean-Baptiste Warlomont1785 ou 1788-1790 ; dernier abbé

Les biens confirmés en 1148

D’après la bulle d’Eugène III (Clairvaux, 26 avril 1148), connue par une copie du XVIIe siècle insérée dans le cartulaire (BnF, latin 10121, fol. 31).

BienNature
Bucillyéglise et village
Effryéglise et village
Cuirieux (Cuiry-lès-Iviers)église et village
Luzoirautel
Neuve-Maisonautel, avec toute la dîme et un alleu donné par Adam d’Hirson
la Communemoitié du territoire
Buireautel
La Hérieautel
Éparcyautel
Martignyautel
Saint-Michelune part du territoire

Les biens de la dotation d’Elbert (alleux de Bucilly et de Harcigny, moulin de Neuve-Maison, territoire de Cuirieux) ne sont connus que par l’acte daté de 1120.

Olivier Laffitte


Sources

  • Cartulaire de l’abbaye de Bucilly, XIIIe siècle, avec la chronique de dom Casimir Oudin (1672-1682), Paris, BnF, latin 10121 (Gallica)
  • Alfred Desmasures, Histoire du village de Bucilly et de son abbaye, Hirson, 1892
  • Eugène Mennesson, « Vente du mobilier de la chartreuse du Val-Saint-Pierre et des abbayes de Bucilly et de Foigny en 1791 », La Thiérache, t. XVI, 1893
  • Charles-Gustave Roland, Histoire généalogique de la maison de Rumigny-Florennes, Annales de la Société archéologique de Namur, t. XIX, 1891
  • Dominique Barthélemy, Les deux âges de la seigneurie banale. Pouvoir et société dans la terre des sires de Coucy, Éditions de la Sorbonne, 1984 (rééd. 2019)
  • Annie Dufour-Malbezin, Actes des évêques de Laon, thèse de l’École des chartes, 1969
  • Dom Nicolas Lelong, Histoire ecclésiastique et civile du diocèse de Laon, 1783
  • Base Mérimée, notice PA02000080 (ferme et porterie de l’ancienne abbaye)