Au début de 1914, la défense du territoire est organisée selon le plan XVII. Celui-ci, basé sur un certain esprit d’offensive, prévoit la concentration de notre armée dès le douzième jour de la mobilisation. Dans le nord de la Thiérache doit se trouver le 4e groupe de divisions de réserve (51e, 53e, 69e) du général Valabrègue.
Le plan XVII suppose que les premiers affrontements se produiront le long de la frontière franco-allemande. Une variante de ce plan prévoit cependant qu’une pénétration des forces allemandes par l’invasion du Luxembourg et de la Belgique reste possible. Cette supposition paraît une utopie pour les milieux politiques de l’époque. Ce fameux plan XVII était critiqué par certains même de ses exécutants, comme Gallieni ou son successeur à la tête de la Ve armée, le général Lanrezac. Le 2 août, on apprend que les Allemands envahissent le Luxembourg. Le 4, c’est le tour de la Belgique. C’est la faillite du plan XVII ; Lanrezac le comprend et se porte à la rencontre des troupes allemandes, vers Dinant. Il va trouver en face de lui la 2e armée de von Bülow et la 3e de von Hausen. Les 21, 22 et 23 août ont lieu les batailles de Charleroi et de Namur. Dans le même temps, la 3e (Ruffey) et la 4e (de Langle de Cary) armées françaises enregistrent dans les Ardennes une sévère défaite et de nombreuses pertes. La droite de l’armée de Lanrezac s’en trouve très affaiblie. Craignant d’être encerclé, il rompt le combat le 23 au soir et recule sur une ligne Avesnes – Rocroi. Cette fois, le plan XVII a complètement échoué.
L’état d’esprit des alliés
Il faut noter à ce moment une profonde antipathie entre le maréchal French, commandant le corps expéditionnaire britannique, et Lanrezac. Cette antipathie aura des conséquences fâcheuses. French refuse d’engager ses troupes le 24 août et met Lanrezac en difficulté. Ensuite, c’est Lanrezac qui décroche sans prévenir French. Celui-ci prévient alors le commandant des troupes françaises que si l’armée britannique est en difficulté, il se retirera sur ses bases (Le Havre, Rouen), laissant ainsi à Lanrezac le soin de couvrir lui-même son aile gauche. Le 27 août, le principal souci de Joffre est de maintenir la cohésion du flanc gauche de son armée. Il adresse au général Lanrezac, qui a transporté son quartier général à Marle, « qu’il n’y a pas lieu de tenir compte de ce que font les Anglais sur son flanc gauche. Par contre, il tient comme très important que les Anglais soient tenus au courant de ce qui se passe sur leur flanc droit. »
Mon Général !
Le Pays Rostand occupé (3), extraordinaire chronique de la vie quotidienne des régions de Montcornet et Rozoy-sur-Serre, faisant appel à la mémoire collective, réalisée par les élèves du collège « Le Ruisseau » de Montcornet sous la direction de Jean et Marie-Odile Leclère, est une source très importante de renseignements sur les cinquante-deux mois de la période d’occupation allemande en Thiérache, et permet de bien comprendre quelles furent les difficultés de vie auxquelles furent confrontés nos grands-parents et arrière-grands-parents en Thiérache.
En août 1914, l’Allemand n’est pas encore l’occupant. Voici une première anecdote extraite de cette publication : « Tavaux-et-Pontséricourt. Le 27 août, le château de Tavaux-et-Pontséricourt a accueilli le futur maréchal Pétain. Il est venu passer la nuit la veille de la bataille de Guise. Il a été accueilli par le comte et la comtesse de F. Mobilisé comme colonel, il vient juste d’être promu au grade de général de brigade. La comtesse, entendant les officiers l’appeler « Mon Général », découvrit des étoiles provenant des uniformes de son père et de son oncle, tous deux généraux. Elle les mit à la place des galons de colonel que le nouveau général portait encore sur sa capote. C’est donc à Tavaux que Philippe Pétain porta pour la première fois ses étoiles de général. »
Témoignage
Par Alphonse Grasset, La grande guerre vécue, racontée, illustrée par les combattants, Aristide Quillet, 1922
« Dès le soir du 27 août 1914, la 5e armée va donc se trouver de nouveau en flèche, menacée sur ses deux flancs. Lanrezac envisageait déjà l’éventualité d’une retraite sur Laon pour le 28, quand le colonel Alexandre, du Grand Quartier général, vient lui porter l’ordre de prendre l’offensive sur Saint-Quentin. L’opération est scabreuse. L’armée est face au nord et c’est face à l’ouest qu’elle doit attaquer. Or, selon toute apparence, l’ennemi tient déjà solidement Saint-Quentin, qu’il faudra emporter de haute lutte ; et avant que Lanrezac n’ait eu le temps de préparer son changement de direction pour orienter ses forces vers le nouvel objectif qui lui est indiqué, ne serait-il pas lui-même assailli en flanc par les colonnes allemandes déjà signalées au nord de l’Oise ? Mais il s’agit de retarder la marche de l’ennemi, de dégager l’armée anglaise épuisée, de permettre à l’armée Maunoury d’entrer en ligne, de donner aux autres armées le temps de se ressaisir et d’accepter la bataille sur les positions fixées le 25 août. »
Il n’y a pas à discuter. Mission de sacrifice. Les préparatifs.
Lanrezac reçoit l’ordre d’attaquer vers l’ouest, sur Saint-Quentin. Il est contre, persuadé que les Allemands vont attaquer Guise. Dans la journée du 27 août, le 228e régiment d’infanterie se déploie ainsi : un bataillon à Flavigny ; le 5e bataillon dans Guise, avec une compagnie au Familistère, une compagnie au pont de fer et une compagnie au grand pont. Les journaux décrivent les atrocités commises par les Allemands à Dinant et à Namur. Vers dix-huit heures trente, Guise est évacuée. Il ne reste pas plus de cinq cents personnes. Sous la pression de Joffre, Lanrezac donne des ordres pour une attaque en direction de Saint-Quentin, malgré des mouvements de troupes extrêmement complexes. Le 28 au matin, à la surprise de Joffre, les Allemands attaquent Guise, donnant ainsi raison à Lanrezac. De violentes altercations avaient d’ailleurs eu lieu entre Lanrezac et Joffre à ce sujet. Le général en chef aurait même à cette époque menacé Lanrezac de le fusiller sans jugement s’il persistait dans son attitude hostile (1).

La bataille de Guise
À Guise, le 228e régiment d’infanterie fait face aux Allemands dans des combats de rue, et doit se replier par la rue Camille-Desmoulins, la rue Chantraine, le jeu de paume ; il subit de lourdes pertes. Voici à ce sujet le témoignage d’un civil de Guise (2) : « Au lever du jour, les hauteurs de la ville, lesquelles forment le fer à cheval, étaient garnies de pièces de canon, et on cite le « clos Gosse », au-dessus des fermes de Robbé, où les Anglais s’étaient établis pour surveiller la route d’Hirson, par où il fallait s’attendre à voir déboucher l’ennemi. La première ligne d’infanterie, la plus exposée, avait pris place tant aux abords du Familistère, derrière les arbres, que dans les greniers de la cité. C’est même de là que partirent les premiers coups de fusil sur quatre uhlans venus en reconnaissance, tuant l’un d’eux et son cheval. Fixés sur les intentions que les Français avaient de défendre la ville, les Allemands surgirent en masse d’Étreux et de Villers-lès-Guise, et aussitôt engagèrent l’action. Il était dix heures et demie. Les rues furent criblées de balles et d’obus, tirés de part et d’autre. Les combattants tombaient sans se voir presque. Sur la place du Familistère, on a relevé dix-sept Allemands, deux Français et un Anglais. Les deux Français sont enterrés derrière la cité, au bord de l’Oise. Cependant, nos soldats tenaient bon. Les maisons étaient disputées une à une. Une maison de la rue Sadi-Carnot fut le théâtre de combats acharnés entre un turco [tirailleur algérien] et sept Allemands, qui finirent par trouver la mort. Sur la place d’Armes, un bataillon du 228e de ligne se montra admirable d’ardeur et de courage. Menacé de face par une mitrailleuse allemande qui était braquée du côté du Familistère, il résista à l’attaque et ne se retira qu’après trois quarts d’heure d’une lutte inégale. Cette belle défaillance livrait la ville à l’ennemi, mais la bataille n’allait pas moins continuer sur les hauteurs, nourrie par une canonnade incessante et terrifiante. Le nombre de coups de canon tirés ce jour-là a été évalué à dix mille. Lors, le pillage des maisons commença. Chez M. Clément, quincaillier, les Allemands pendirent un vieillard, exigeant qu’il leur livrât des clés qu’il n’avait pas, celles du coffre-fort. À l’hospice, ils chassèrent les sœurs, les malades et les vieillards pour y mettre leurs blessés. Ailleurs, ils terrorisèrent les habitants en les plaçant devant des murs, comme pour les passer par les armes. Il leur restait à mettre le feu. À quatre heures et demie, le Familistère commençait à flamber et, le jour couché, ils s’en prirent à la rue Camille-Desmoulins. « Nous allons fumer la ville, dit un officier à un habitant. Allez-vous-en ! » La nuit, ce fut terrifiant. On eût dit que toute la ville flambait, et des fenêtres de son logement, von Bülow contemplait ce spectacle avec la satisfaction d’un barbare. » Il faut savoir que les Allemands avaient conservé un mauvais souvenir de la Thiérache lors de la guerre précédente, celle de 1870. Il y avait là pour le conquérant une revanche notoire.
L’armée française s’arc-boute
À l’est de Guise, la Garde allemande est stoppée à Proisy ; elle est surprise de rencontrer une telle résistance. Le 29 août au matin, la bataille s’engage à nouveau. Le 18e corps, commandé par le général de Mas-Latrie, attaque dès six heures et débouche sur la rive droite de l’Oise. À sept heures, Lanrezac fait connaître la défection des Anglais et leur remplacement par le 4e groupe de divisions de réserve du général Valabrègue. Il indique comme objectif général : Saint-Quentin.
L’aile gauche est refoulée
Le 18e corps d’armée est arrêté par prudence. La 36e division d’infanterie se replie. À la nuit, le 18e corps d’armée repasse l’Oise, tout en conservant les ponts. Pendant ce temps, les Anglais se replient toujours.
Témoignage
Voici maintenant le témoignage d’un lieutenant mitrailleur du 48e régiment d’infanterie (2) : « Le 48e s’est battu, le samedi 29, près de Guise, au Sourd. C’est une nouvelle hécatombe : dix-sept autres officiers sont tués ou blessés. Le lendemain, je reste sous un feu d’artillerie pendant plus d’une demi-heure, sans être touché. Plus de cent obus éclatent dans un rayon de soixante mètres autour de nous. Le 29, j’ai pu tirer huit mille cartouches de mitrailleuse, à en voir les bons effets… Quelle âpre joie ! J’ai été légèrement blessé d’une balle de shrapnell au coude droit. Cela ne m’a presque pas gêné. C’est presque fermé. Dimanche soir, nous restions comme combattants de l’active : deux commandants, deux capitaines, deux lieutenants (Boyer et moi). Trente-quatre étaient tombés sur cinquante-trois. Au milieu de ce feu infernal, on est lucide et calme, on pense froidement à ce qui vous attend, à la maisonnée qui ne vous reverra plus, et on souffre affreusement ; puis, quand c’est fini, quand les derniers obus s’éloignent et que le feu s’éteint, on se dit que c’est reculer pour mieux sauter et que ce sera pour les jours suivants. »
Contre-attaque
Vers midi, le général Franchet d’Espèrey, avec le 1er corps d’armée, est autorisé à s’engager au combat, au mieux, en liaison avec les 3e et 10e corps. Au début de la guerre de 14-18, les combats cessent encore avec la tombée de la nuit. Le 29 août, le soleil se couche à 18 h 30 (4). Le crépuscule s’étend jusque vers 19 h 10. Franchet d’Espèrey fait se prolonger sa préparation d’artillerie. Il arpente le champ de bataille sur un bel alezan, au grand étonnement de ses hommes de troupe. Sous une avalanche d’obus, au nord-ouest, la ferme de Bertaignemont flambe. Au nord, des meules sont en feu. Au nord-est, Clanlieu et Audigny commencent à être incendiés. Franchet d’Espèrey rejoint alors le général Pétain, commandant la 4e brigade. Il lui demande s’il est satisfait de la préparation d’artillerie. Celui-ci acquiesce ; on a fait du mieux que l’on pouvait, en fonction des moyens dont on disposait. Cependant, l’artillerie ennemie n’est pas totalement détruite. À vingt et une heures, ses unités, ayant refoulé l’ennemi, ont atteint Clanlieu et prennent contact avec le 10e corps. Le 30, Franchet d’Espèrey reprend son mouvement en direction de Guise. À droite de la 5e armée, c’est la 3e armée allemande de von Hausen qui est arrêtée par la 4e armée de Langle de Cary. Les Anglais reculent toujours et vont franchir l’Aisne. Le 30 au matin, Lanrezac, qui n’ose plus rompre comme il l’avait fait à Charleroi, poursuit en direction de Guise. Les Allemands refusent le combat et repassent l’Oise. À sept heures du matin, il reçoit un message de Joffre, qui aurait dû lui parvenir la veille. Ce message lui donne l’ordre de décrocher et de se replier en deçà de la Serre.
Dans les communiqués officiels, le communiqué du 29 août au soir dira : « À notre aile gauche, une véritable bataille a été menée par quatre de nos corps d’armée. La droite de ces quatre corps, prenant l’offensive, a repoussé sur Guise et à l’est une attaque conduite par le Xe corps allemand et la Garde, qui ont subi des pertes considérables. La gauche a été moins heureuse : les forces allemandes progressent dans la direction de La Fère. » Ultérieurement, un télégramme officiel anglais donnera sur cette journée les détails suivants : « Depuis la bataille de Cambrai, la 7e armée française est entrée en opération sur notre gauche, unie à la 5e armée sur notre droite. Elle a beaucoup contribué à délivrer nos hommes de l’effort et de la pression exercés sur eux. La 5e armée française, en particulier, avança le 29 août de la ligne de l’Oise pour s’opposer au mouvement en avant des Allemands, et une bataille considérable s’engagea au sud de Guise. Dans cette rencontre, l’armée française obtint un succès marqué et solide, repoussant en désordre et avec de fortes pertes trois corps allemands, le Xe, la Garde et un corps de réserve. En dépit de ce succès, cependant, et malgré les avantages qui en résultaient, la retraite générale vers le sud a continué, et l’armée allemande, poursuivant avec persistance les troupes britanniques, est restée pratiquement en contact avec notre arrière-garde. » [N.d.l.r. : la « bataille de Cambrai » est celle du Cateau (26 août) ; la « 7e armée » est l’armée Maunoury, constituée en 6e armée.]
Quelles seront les conséquences de la bataille ?
Au niveau de l’ensemble de la guerre elle-même, le commandement en chef de l’armée française aurait voulu faire de la bataille de Guise un arrêt définitif de la progression allemande. Ce but ne fut donc pas atteint. On peut décomposer cette bataille en deux parties : la première, ayant pour cadre la rive ouest de l’Oise, est qualifiée par les Allemands de victoire de Saint-Quentin ; la seconde, qui eut pour cadre le sud de Guise, fut incontestablement une victoire française. On peut d’ailleurs peut-être regretter que la contre-attaque française du 30 au matin ait été arrêtée. Neuf mille Allemands sont tombés dans cette bataille. Ils reposent dans les cimetières militaires de la région de Guise : Le Sourd, La Désolation, Colonfay. Les combats très intenses firent beaucoup de morts. De nombreux cadavres furent déchiquetés et ne purent être identifiés. Il est cependant très net que ce fut là un coup d’arrêt à la progression allemande, qui permit en particulier aux troupes anglaises du maréchal French de se replier et de retrouver à la fois un moral et une organisation qui leur faisaient particulièrement défaut depuis les combats livrés en Belgique. La 6e armée française, nouvellement créée, fut également soustraite à l’étreinte de la 1re armée allemande de von Kluck. Ce dernier est également contraint d’infléchir la direction de son avance vers le sud, dégarnissant et étirant son flanc droit, ce qui constituera le prélude à la bataille de la Marne. Le général Besson, alors jeune capitaine et officier d’ordonnance de Lanrezac, dit au sujet de l’importance de cette bataille : « J’ai vécu en août 1914 les heures tragiques de cette longue retraite depuis Charleroi, pendant laquelle nous n’avons échappé à l’étreinte allemande que grâce à la vigilance du général Lanrezac. Il est exact d’affirmer qu’il fut le principal artisan, trop méconnu hélas, de notre redressement initial, et sans sa bataille de Guise, la victoire de la Marne n’aurait pas été possible. » Quant au général Lanrezac, malgré cette belle victoire, il fut privé de commandement le 3 septembre 1914. On se souvient à ce sujet des querelles qui l’avaient opposé à Joffre, au sujet des choix tactiques et des hypothèses de bataille. Aurait-il à l’époque, eu tendance par ses justes prévisions, à faire de l’ombre à ses chefs ?
Et pour la ville de Guise ?
En ce qui concerne la ville de Guise, les dégâts furent importants. Voici à ce sujet le témoignage d’un évacué qui vient de regagner Guise (2) : « Ce ne sont que vestiges de carnage, de tuerie, de bidons, armements tordus, chevaux tués. Plus loin, des tertres, encore des tertres, où reposent Français et Allemands. Le fort incendié, le toit démoli, les maisons en ruine, le Familistère détruit. Sur la place d’Armes, une horreur : la statue de Camille Desmoulins est coiffée d’un casque prussien et arbore un drapeau allemand. » Guise est frappée d’une amende de cinq francs par habitant, soit trente-sept mille cinq cents francs.
Toutes les localités de la vallée de l’Oise, depuis Étréaupont jusqu’à Ribemont, souffriront cruellement. Les villages d’Audigny, Puisieux, Sains-Richaumont, Le Sourd et Colonfay sont durement éprouvés aussi. À cette date, le donjon du château n’a pas encore souffert. Il ne sera détruit que lors des bombardements de 1918.
Pendant ce temps, à Montcornet (3)
« Le 29 août, après le passage des émigrés et des troupes (plus de trente mille civils et peut-être cinq mille soldats belges, sans compter les bataillons français), c’est la panique. C’est au tour des Montcornetois de suivre ce flot immense vers le sud. Deux gendarmes ont amené dans la journée un dragon allemand fait prisonnier vers Plomion. On a réquisitionné une auto pour le mener à Laon. M. le maire a pris place près du prisonnier pour, dit-il, demander des renseignements et les consignes à suivre au préfet. Les événements s’emballent : il lui sera impossible de revenir dans sa commune. Les partants, dans leur majorité, ont dû rebrousser chemin pour se retrouver à leur point de départ : envahis. »

Un peu plus tard (septembre 1914) (3)
« Les habitants de Montcornet ont pu dès le 12 septembre prendre conscience de l’horreur de la guerre avec le passage des convois de blessés. Voici plus d’un mois que les engagements ont eu lieu. La région a été à l’écart du champ de bataille. Maintenant, dès le 12 septembre, dans le flot de la circulation, sur la route ou par le chemin de fer, les blessés se font de plus en plus nombreux, plus de trois cents dans une même journée. Des maisons et des écoles sont réquisitionnées comme hôpitaux provisoires. Au loin, on entend toujours le canon gronder inlassablement. Des prisonniers français font aussi partie de ces lamentables convois, salués par des hourras et des chants. Ils seront logés provisoirement sur de la paille sous la halle du marché couvert de l’hôtel de ville, pour une nuit seulement. Les infirmières allemandes qui accompagnent les blessés souvent s’effondrent de fatigue dans les fossés pour dormir jusqu’à 24 heures de suite. De jeunes Françaises, parfois âgées de moins de 14 ans, se relaient pour assurer les soins à ces malheureux ! Les routes où circulent ces sinistres convois sont rougies par le sang ! Montcornet accueillera pas moins de quatre mille blessés en deux semaines. »
L’occupation s’organise. Noircourt, septembre 1914 (3)
« Une centaine de soldats prussiens ont pris possession du village et ont fouillé consciencieusement les maisons, des caves aux greniers, sortant des demeures et des granges toujours les bras chargés de toutes sortes d’objets. De la ferme du château disparaissent ainsi douze chevaux, cinq chariots et du matériel divers. Les « hue » et les « dia » pour conduire les chevaux sont remplacés par des « vor » et « zurück » que les pauvres animaux ne comprennent pas. Le 21 septembre, c’est la Kolonne 15, régiment 22 de la VIIe armée, qui s’installe dans le village, en particulier dans la belle maison de M. Locar et à la gare. Pour la première fois flotte à Noircourt le drapeau germanique noir-blanc-rouge. Le pillage des réserves (conserves et caves) entretient les banquets bien arrosés des occupants. À leur départ, le lendemain, les enfants du village se précipitent à la gare pour ramasser les restes de leur passage, et bourrent leurs poches de… billets de chemin de fer, de fait gratuits, qui ne leur serviront guère plus tard. »
Le canon tonne toujours sur Laon et Sissonne. Proclamation du « grand quartier général » (3). Rozoy-sur-Serre, novembre 1914
Nous voici arrivés le 15 novembre. Les premières neiges tombent, tout comme une proclamation par voie d’affiche où l’on peut lire : « L’Allemagne fait la guerre qui lui a été imposée par la diplomatie de la Triple Entente seulement et uniquement contre la force militaire de la France et de ses alliés. La population civile des régions occupées par nos troupes n’a rien à craindre tant qu’elle se conformera strictement aux lois de la guerre et à nos ordres. Malgré nos différentes proclamations dans ce sens, quelques indigènes se sont laissé entraîner à commettre des actes répréhensibles au détriment des intérêts militaires. En agissant ainsi, ils se sont mis eux-mêmes en dehors des rangs de la population civile. Ils perdent en conséquence les avantages attachés aux personnes ne se trouvant pas dans les armées ennemies. J’exhorte la population civile de nouveau à s’abstenir de tout acte d’hostilité contre nos troupes. Elle doit s’abstenir de même de tout appui donné à nos ennemis militaires. Toute contravention sera réprimée d’après les lois de la guerre, qui seront appliquées avec la dernière rigueur. » On verra plus loin dans quel état sera la population civile cinquante-deux mois plus tard…
[N.d.l.r. : ces menaces ne restent pas lettre morte. Le 25 février 1915, onze soldats britanniques restés pris derrière les lignes depuis août, et Vincent Chalandre, l’habitant d’Iron qui les cachait, sont fusillés au château de Guise. C’est l’affaire des « Douze d’Iron », la plus importante exécution de soldats britanniques par l’armée allemande durant la Grande Guerre. Voir Hedley Malloch, « The Story of the Iron Twelve », Western Front Association (en anglais).]
Ma mère, quant à elle, est née à Ohis en juin 1913 et avait donc un peu plus de cinq ans à la fin de la guerre. Elle se souvient encore du goût détestable des choux-navets pourris que son grand-père (son père, lui, était à Verdun et a eu la chance d’en revenir…) avait réussi à « chouraver » dans un silo de légumes installé en plein champ à Wimy… C’était alors la seule chose qui avait échappé à la surveillance de l’occupant…
En 1929, un monument était élevé à Guise, à la gloire de l’armée française et de Lanrezac, à la suite d’une souscription nationale.
(1) Mémoires de Poincaré. (2) Publié dans le journal La Voix du Nord. (3) Le Pays Rostand occupé, publication du collège « Le Ruisseau » de Montcornet. (4) Nous sommes en 1914 : l’heure légale est alors celle du méridien de Greenwich, et l’heure d’été n’existe pas encore. De nos jours, cela ferait 20 h 30 !
JMG
Complément de la rédaction : la « bataille de Saint-Quentin » vue par le général von Kuhl
Chef d’état-major de la 1re armée allemande (von Kluck) en 1914, le général Hermann von Kuhl publie au lendemain de la guerre, en 1921, Der Marnefeldzug 1914. La traduction française du commandant Koeltz, La Campagne de la Marne en 1914, paraît en 1927 chez Payot (1). Le sixième chapitre, « Les opérations allemandes jusqu’à la bataille de la Marne », éclaire la bataille de Guise vue de l’autre camp.
Après les combats de la Sambre et de la Meuse, la 2e armée de von Bülow et la 3e de von Hausen marchent l’une vers l’autre presque à angle droit. Il faut les redresser vers le sud-ouest pour garder le contact avec la 1re armée, qui cherche à déborder l’aile gauche alliée. Le 26 août, la 2e armée atteint la ligne Aulnoye – Boulogne-sur-Helpe – Ohain ; la 3e armée, passée le 25 près de Mariembourg, arrive aux environs de Rocroi. Maubeuge est investi par le général von Zwehl. Le même jour, la Direction suprême retire deux corps d’armée pour les envoyer sur le front de l’Est : von Kuhl y voit une décision néfaste, qui affaiblit d’autant les armées de l’aile droite.

Les journées des 27, 28 et 29 août
Après la bataille du Cateau, l’état-major allemand ignore la direction de retraite des Britanniques. La 1re armée prend le 27 la direction de Péronne, franchit la Somme le 28 et bouscule, entre Combles et Proyart, les divisions de réserve et territoriales françaises ainsi que le détachement d’armée d’Amade. Elle propose à la 2e armée une conversion vers l’Oise, en direction de Compiègne et de Noyon, que von Kuhl juge lui-même prématurée.

Le 27, la 2e armée atteint la région au sud de La Capelle. Von Bülow décide de laisser le 28 son aile gauche (Xe corps et Garde) à Guise et à l’est, face à l’Oise, et de pousser son aile droite sur Saint-Quentin pour ne pas perdre la liaison avec la 1re armée. Von Kuhl reconnaît là un étirement peu judicieux. Le soir du 28, croyant n’avoir devant lui que des arrière-gardes, Bülow fait franchir l’Oise à son aile gauche et prépare pour le 29 l’attaque de La Fère.

Le 29, c’est la surprise : la 2e armée subit une puissante contre-offensive française. Le soir, elle radiotélégraphie à la 1re armée qu’elle est engagée de Saint-Quentin à la région de Vervins « dans un dur combat avec des forces qui semblent supérieures », et réclame l’appui du IXe corps. Elle demande aussi l’intervention de la 3e armée en direction de Vervins. Mais von Hausen, appelé au même moment par la 4e armée en difficulté sur la Meuse, a obliqué vers le sud-est, en direction de Rethel ; il maintient sa décision. Pour von Kuhl, la 3e armée aurait mieux servi les deux en poursuivant droit vers le sud-ouest, comme l’enseignait Schlieffen. Il conclut : « C’est la direction supérieure qui en cette occasion a fait défaut. »

(1) Hermann von Kuhl, La Campagne de la Marne en 1914, trad. du commandant Koeltz, Paris, Payot, 1927.
La rédaction de Terascia