Une parenthèse, pas une fondation
Le règne d’Albert et Isabelle a souvent nourri une belle image : celle d’une « première Belgique », d’une nation en germe deux siècles avant 1830. La séduction se comprend — un couple souverain, une cour brillante, une paix retrouvée, un sentiment d’unité —, et l’idée a une longue postérité. Qu’on voie dans ces Pays-Bas méridionaux un lointain ancêtre de la Belgique n’a d’ailleurs rien d’illégitime : on parle bien de la Gaule pour désigner ce que la France fut aux premiers siècles. Mais c’est une chose de nommer une filiation, c’en est une autre d’y lire un dessein. Albert et Isabelle n’ont pas voulu fonder un pays ; ils ont gouverné, vingt-trois ans, un État qui n’a pas survécu à leur mort et qui est aussitôt retourné à l’Espagne.
C’est peut-être en les regardant pour ce qu’ils furent — les souverains éphémères des Pays-Bas méridionaux, entre deux longues guerres — qu’on leur rend le mieux justice. Pour l’Avesnois et la Thiérache, ravagés un siècle durant, leur règne fut d’abord cela : une fenêtre de paix. C’est cette histoire, sobre et concrète, qui mérite d’être racontée.
Le pays qu’ils reçoivent
Pour comprendre ce que reçoit le couple en 1598, il faut se souvenir d’où viennent les Pays-Bas. Possession des Habsbourg depuis Charles Quint, les dix-sept provinces se soulèvent contre Philippe II : crise iconoclaste en 1566, premières actions militaires de Guillaume d’Orange en 1568. En 1579, les provinces du Nord forment l’Union d’Utrecht ; en 1581, elles prononcent la déchéance de Philippe II — c’est l’acte de naissance des Provinces-Unies. La reconquête menée par Alexandre Farnèse rétablit l’autorité espagnole sur le Sud et culmine avec la prise d’Anvers en 1585, mais l’élan s’épuise : le Nord protestant tient bon, et la guerre s’enlise sous un Philippe II vieillissant.
C’est cet ensemble — un Sud catholique reconquis, un Nord rebelle insoumis — que le vieux roi décide, dans ses dernières années, de confier à sa fille.
Isabelle, fille de Philippe II
Isabelle-Claire-Eugénie naît en 1566, fille de Philippe II — fils aîné de Charles Quint — et de sa troisième épouse, Élisabeth de Valois, elle-même fille d’Henri II de France. Élevée à l’Escurial, elle reçoit l’éducation d’une princesse d’exception : excellente cavalière, tirant à l’arc et à l’arquebuse, mais aussi lettrée — elle traduit le latin à livre ouvert, connaît les mathématiques et l’histoire — et profondément pieuse. Son père, dit-on, voit en elle la plus politique de ses enfants ; à partir des années 1580, il l’associe à ses réflexions et à ses décisions. La légende rapporte qu’une nuit, il se précipita dans ses appartements pour la réveiller : « Anvers est pris ! » — c’était en 1585.

Isabelle-Claire-Eugénie en 1586 par Alonso Sánchez Coello
Reste à la marier. Et là, tout échoue. Sébastien de Portugal, promis un temps, disparaît au Maroc en 1578 ; Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante, meurt la même année ; le duc d’Anjou, frère et héritier d’Henri III, s’éteint en 1584. Pendant les guerres de Religion françaises, Philippe II va jusqu’à proposer sa fille comme candidate au trône de France — espoir ruiné par l’abjuration et la victoire d’Henri IV. Isabelle reste célibataire et, dans les chancelleries, on la surnommera, dit-on, « la fiancée de l’Europe ».
La cession et le mariage (1598-1599)
La solution que Philippe II imagine est élégante, et il y travaille bien avant de mourir. L’idée d’un détachement des Pays-Bas circulait déjà sous Charles Quint, mais c’est lui qui en fait, pour la première fois, un projet concret. Dès le 10 septembre 1597, il annonce aux États fidèles sa résolution de céder les provinces à sa fille Isabelle, qu’il mariera à son cousin l’archiduc Albert — naguère cardinal, ancien vice-roi du Portugal et déjà gouverneur général à Bruxelles. Le couple régnera en propre, sous l’aile de l’Espagne. Pour assurer l’avenir, Philippe donne en même temps à son fils, le futur Philippe III, la jeune Marguerite d’Autriche.

Philippe II Par Titien — Museo del Prado
L’acte de cession est signé en Espagne le 6 mai 1598. Isabelle reçoit en dot les Pays-Bas et la Franche-Comté de Bourgogne, mais la souveraineté qu’on lui transmet est réelle sans être entière : des clauses, les unes publiques, les autres secrètes, maintiennent le lien avec la monarchie espagnole — garnisons laissées dans les places, interdiction d’aliéner les territoires —, et une clause de réversion prévoit qu’en l’absence d’héritier, les Pays-Bas reviendront à l’Espagne à la mort du premier des deux époux.
La prise de possession suit l’été. Le 26 juillet 1598, Albert notifie la cession aux provinces ; les députés se réunissent à Bruxelles, dans la grande salle du palais du Coudenberg — le lieu même où Charles Quint avait abdiqué en 1555 —, et y prêtent serment les 21 et 22 août. Isabelle, restée en Espagne, a fait d’Albert son procureur, chargé de recevoir et de donner les serments en son nom, et l’a institué gouverneur général jusqu’à son arrivée. L’assemblée ne dure que quatre jours : le temps des longues résistances des États est passé. Philippe II s’éteint le 13 septembre 1598, confiant dans l’exécution de ses desseins.

Albert VII Archiduc d’Autriche, Groeninge Museum, Bruges
Le deuil retarde les noces. C’est par procuration, à Ferrare, le 15 novembre 1598, que le pape Clément VIII — qui résidait dans la ville depuis que le duché venait d’échoir au Saint-Siège — célèbre dans la cathédrale les deux unions croisées : Albert épouse Isabelle, absente et représentée ; et le même Albert sert de procureur à Philippe III pour son mariage avec Marguerite d’Autriche, elle présente. Le mariage n’est confirmé en personne qu’au printemps suivant, à Valence, une fois le couple enfin réuni en Espagne.
Commence alors le long retour vers les Pays-Bas. Embarqué pour l’Italie, le couple quitte Gênes, traverse l’Italie du Nord, la Suisse, l’Alsace et la Lorraine, et atteint Thionville le 20 août. De là jusqu’à Bruxelles, la route est un triomphe : les chemins se couvrent de gens accourus pour jeter des fleurs dans le carrosse, et Isabelle, dit-on, décrira dans ses lettres les vieillards pleurant de joie et les cris saluant « les ducs de Brabant qui arrivent chez nous ». Aux portes de Bruxelles, à l’abbaye de la Cambre, on remet aux époux les clés de la ville. Anvers, Gand, Lille, Tournai — où Isabelle voit la neige pour la première fois —, Valenciennes, Arras : partout, le même accueil.
La guerre, encore (1600-1609)
L’allégresse est de courte durée. Au nord, Maurice de Nassau, fils de Guillaume d’Orange, devenu stathouder de Hollande et de Zélande, conduit la reconquête. Le 2 juillet 1600, à Nieuport, Albert est battu : malgré sa bravoure, il y laisse une blessure et trois mille hommes.
Il riposte par ce qui deviendra l’un des plus longs sièges du siècle : Ostende, de 1601 à 1604. C’est Albert qui assiège la ville, défendue par les Hollandais ; Maurice de Nassau n’y est pas enfermé. Madrid envoie en renfort deux frères génois, les Spinola : Ambrogio à terre, Federico sur mer. Federico tombe au combat naval en 1603 ; Ambrogio finit par emporter la place en 1604, après trois ans de tranchées.
C’est de ce siège que l’on fait naître le « cheval isabelle », cette robe café au lait. La légende veut qu’Isabelle, incarnant l’ardente volonté des assiégeants, ait fait vœu de ne pas changer de chemise tant qu’Ostende ne serait pas prise — le linge prenant, au fil des mois, une teinte jaunâtre. L’anecdote est jolie, mais fausse : le nom de couleur « isabelle » est attesté en français dès 1595, soit avant le siège. Le mot ne peut donc en venir. « Si non è vero, è ben trovato », résumait déjà un érudit du XIXe siècle.
Reste l’essentiel : c’est dans ces années qu’Isabelle révèle son sens politique. Elle choque Madrid en affirmant que les calvinistes du Nord ne désarmeront jamais et qu’il faut traiter ; en 1607, elle ose faire signer un armistice de plusieurs mois ; et elle finit par convaincre le roi d’Espagne qu’il faut la paix, sans perdre réputation ni honneur.
La Trêve de Douze Ans (1609-1621)
Le résultat de cette obstination, c’est la Trêve de Douze Ans, signée à Anvers le 9 avril 1609.
La trêve reconnaît de fait l’existence des Provinces-Unies — sans le dire, mais en cessant le combat. Pour les Pays-Bas méridionaux, ce sont douze années de répit, mises à profit pour reconstruire.
La guerre faillit pourtant se rallumer par une affaire de cœur. En 1609-1610, Henri IV s’éprend de la jeune Charlotte de Montmorency ; pour la soustraire au roi, son mari, le prince de Condé, s’enfuit avec elle aux Pays-Bas espagnols, sous la protection des archiducs. La tension monte, une guerre menace. Le poignard de Ravaillac y met fin : l’assassinat d’Henri IV, le 14 mai 1610, éteint la crise avant qu’elle n’éclate.
L’œuvre intérieure (1598-1621)
Délivrés de la guerre, Albert et Isabelle se consacrent à relever un pays exsangue. Ils confient à des juristes la refonte du droit : il en sort, le 12 juillet 1611, l’Édit perpétuel — quarante-sept articles réorganisant le droit civil, criminel et public, imposant aux curés l’enregistrement des baptêmes, mariages et sépultures, et combattant la corruption et l’insécurité juridique. C’est le fondement d’un droit propre aux Pays-Bas méridionaux.
Le reste suit. L’administration et la fiscalité sont réorganisées ; pour briser l’usure — les prêteurs pratiquaient des taux allant jusqu’à 40 % —, l’archiduchesse charge l’ingénieur Cobergher d’ériger des monts-de-piété prêtant sur gage à 6 %. Dans les campagnes, on revient au lin, au houblon, aux céréales ; on assèche les marais pour gagner des terres ; on tire le charbon et l’on bat le fer ; Anvers travaille la soie. Isabelle encadre l’essor des cuirs dorés, de la dentelle, des tapisseries d’Audenarde et de Bruxelles. Les universités de Louvain et de Douai rayonnent sur l’Europe de la Contre-Réforme, et un style neuf, le baroque flamand, prend son essor.
La cour, surtout, devient un foyer artistique de premier ordre : Isabelle commande des œuvres à Jan Brueghel, à Antoon Sallaert, et la présence de Rubens à Bruxelles donne à ce règne son éclat durable.

Signature du traité de paix de Vervins, huile sur toile de Gillot Saint-Evre, 1837.
Albert et Isabelle dans le territoire de la Grande Thiérache
Reste à dire ce que ce règne signifia ici, dans l’Avesnois et la Thiérache.
La paix de Vervins (1598) avait redessiné la frontière en plein cœur du territoire. Du côté d’Albert et Isabelle veillait une longue chaîne de places des Pays-Bas espagnols : Avesnes, Maubeuge, Le Quesnoy, la principauté de Chimay, les forteresses neuves de Mariembourg, fondée en 1546, et de Philippeville. En face, côté français, le fort de La Capelle montait la garde — la porte de la France. La ligne qui séparait désormais le royaume de France des Pays-Bas d’Albert et Isabelle traversait des villages qui s’étaient pillés et brûlés pendant un siècle.
Pour ces communes, le règne des archiducs fut d’abord cela : le silence des armes. Les mêmes terres que les troupes de Charles Quint, de Henri II et des ligueurs avaient ravagées connurent enfin une génération de paix — le temps de relever les fermes, de rouvrir les chemins, de laisser la Contre-Réforme catholique reprendre, côté espagnol, son œuvre dans les paroisses. La frontière, elle, restait vivante : postes, contrôles, contrebande ordinaire d’un côté à l’autre d’une ligne que les habitants franchissaient sans y penser.
La fin et la mémoire
Le temps vint où Albert entra en agonie. Il mourut le 13 juillet 1621, au palais du Coudenberg à Bruxelles, quelques mois après Philippe III. Le couple n’avait pas eu d’enfant : selon la clause voulue par Philippe II, la souveraineté des Pays-Bas retourna donc à l’Espagne, au profit du jeune Philippe IV, alors âgé de seize ans.
Isabelle, qui eût souhaité se retirer dans un couvent, dut rester. Le roi la ramena au rang de gouvernante générale, et elle s’astreignit à cette tâche, par devoir, jusqu’à sa mort. Elle avait pris l’habit de tertiaire franciscaine ; on la disait cultivant ses fleurs pour l’amour d’elles, allant aux pauvres, broyant elle-même la charpie au temps des guerres. Elle s’éteignit le 1er décembre 1633.
Deux ans plus tard, en 1635, la France déclarait de nouveau la guerre à l’Espagne — et la Thiérache, à peine remise, replongeait dans les sièges et les pillages dont le règne des archiducs l’avait un moment préservée. C’est peut-être là, mieux que dans toute idée de « première Belgique », que se mesure ce que fut leur règne pour ce territoire : non pas la fondation d’une nation, mais une trêve d’une génération entre deux longues guerres.
Sources
– Cession et prise de possession (1598) : Bram DE RIDDER & Violet SOEN, « The Act of Cession, the 1598 and 1600 States General in Brussels and the Peace Negotiations during the Dutch Revolt », in Randall LESAFFER (éd.), The Twelve Years Truce (1609), Leiden/Boston, Brill | Nijhoff, 2014, p. 48-68. Sources primaires citées : Victor BRANTS (éd.), Recueil des ordonnances des Pays-Bas, 2e série, 1506-1700 : Règne d’Albert et d’Isabelle, 1598-1621, vol. 9, Bruxelles, 1909 (acte de cession p. 7-13 ; lettre du 10 sept. 1597 p. 4-5) ; Bruxelles, Archives générales du Royaume, Audiëntie, n° 1191/21 (« Relation des particularitez et cérémonies… prestation des serments… les xxi et xxii d’août 1598 »).
– Référence de fond : Luc DUERLOO, Dynasty and Piety. Archduke Albert (1598-1621) and Habsburg Political Culture in an Age of Religious Wars, Farnham, Ashgate, 2012 (mort d’Albert au Coudenberg, 13 juillet 1621 ; statut de co-souverains ; siège d’Ostende, chap. 3).
– Mariages de Ferrare (15 novembre 1598) : Ludwig von PASTOR, Histoire des papes, tome consacré à Clément VIII.
– Période post-archiducale (Isabelle gouvernante générale, † 1633) : Alicia ESTEBAN ESTRÍNGANA, Madrid y Bruselas : Relaciones de gobierno en la etapa postarchiducal, 1621-1634, Avisos de Flandes 10, Louvain, 2005.
– Édit perpétuel (12 juillet 1611, 47 articles) : Archives de l’État en Belgique (expo 2011) ; Georges MARTYN (spécialiste de l’Édit perpétuel de 1611).
– Cheval Isabelle (anecdote apocryphe ; mot attesté dès 1595) : Littré ; Isabelle (couleur) ; Scheler, Dict. d’étymologie française, 1862.
– Philippe II quatre fois veuf : Larousse ; notices Philippe II.