En Avesnois-Thiérache, ces édifices, que l’on attribue généralement à l’ère néolithique (− 4000 ans avant J.-C.), étaient là bien avant que les druides gaulois ne les utilisent.

Cette phrase dit l’essentiel : l’histoire n’est pas un progrès continu, c’est une succession de ruptures, d’oublis et de réappropriations. Des hommes capables de transporter des blocs de dix tonnes sur plusieurs kilomètres et de les aligner avec une précision topographique qui nous trouble encore ont précédé de trois mille ans les Gaulois, qui eux-mêmes ont précédé les Mérovingiens, qui ont vécu sur les ruines gallo-romaines sans en comprendre la technique. Les Égyptiens conceptualisaient la cosmologie et pratiquaient la médecine quand d’autres peuples taillaient encore le silex. Rien ne se perd, tout se transforme : chaque civilisation hérite d’un monde qu’elle n’a pas construit, y projette ses croyances, puis disparaît à son tour en laissant derrière elle des pierres que les suivants ne savent plus lire.

C’est exactement ce qui s’est passé ici. Ces menhirs ont été dressés par des hommes du Néolithique dont nous ignorons les rites, les croyances et l’organisation sociale. Les Gaulois les ont peut-être vénérés — ou simplement utilisés comme bornes. Les chrétiens ont posé dessus le nom de saint Martin pour apprivoiser ce qu’ils ne comprenaient plus. Le XIXe siècle romantique y a planté des druides dansant au clair de lune. Et nous, nous les classons monuments historiques en espérant que la protection administrative compensera les six mille ans de silence.

Le mystère réel est là, et il est plus vertigineux que n’importe quelle légende : ces constructeurs anonymes savaient faire quelque chose que nous ne faisons plus. Ce n’est pas une régression — c’est une discontinuité. Et c’est précisément ce qui rend ces pierres fascinantes.

L’Avesnois-Thiérache n’est pas une terre de mégalithes au sens où l’est la Bretagne ou le Bassin parisien. Les sites se concentrent à la périphérie méridionale de la plaine de Bavay et dans le Hainaut belge voisin. Ce que la région conserve n’en est que plus précieux : cinq sites attestés, deux classés monuments historiques dès 1862, et un corpus de pierres disparues dont il ne reste que des noms dans les cadastres. À quoi s’ajoute un alignement topographique remarquable courant de Floursies à Sautin, que la tradition interprète comme une ancienne voie gauloise de Bavay vers Givet — et qui mérite qu’on s’y arrête.

Tableau récapitulatif

NomCommunePaysTypeStatut MHÉtat
Pierre-qui-Tourne + PolissoirSautin (Sivry-Rance)Belgiquemenhir + polissoirClassés WallonieDebout / en place
Pierre-qui-TourneBaileux (Chimay)BelgiquemenhirNon préciséRedressé (1895)
Pierres MartinesSolre-le-ChâteauFrance (59)deux menhirsClassés MH 1862Un debout, un brisé
Pierre Dessus-BiseSars-PoteriesFrance (59)menhir (débattu)Classée MH 1862Debout
Pierre CroûteBelligniesFrance (59)assimilée dolmenNon identifiéDéplacée (1810)

Inventaire des sites

La Pierre-qui-Tourne et le Polissoir de Sautin

Sivry-Rance (section Sautin) · Hainaut belge · menhir et polissoir

Le village de Sautin, section de la commune belge de Sivry-Rance, se trouve à une poignée de kilomètres de la frontière française. C’est ici que se dressent les deux monuments désignés dans la tradition régionale sous le nom de « Pierres-qui-Tournent ».

Il s’agit de deux monuments distincts : un menhir dressé et un polissoir posé à proximité. Le polissoir — le plus grand de la région — présente sur sa surface un sillon caractéristique. Il pèse environ sept tonnes ; tel qu’il est visible aujourd’hui, il mesure 1,10 m de hauteur, mais il faisait partie d’un bloc d’origine plus important (2 m de large sur 4 m de long). Le matériau est un grès local.

Le polissoir a été découvert en 1927 lors d’une visite organisée par l’université de Liège. Il est inscrit à l’inventaire des monuments protégés de Wallonie depuis 1980. L’attribution néolithique du polissoir est établie par sa morphologie et par le contexte de découverte.

La tradition locale associe ces pierres à une rotation nocturne avant minuit, et à des danses druidiques. Ces récits, productions du XIXe siècle romantique, témoignent de la fascination durable que ces monuments exercent sur la mémoire collective — et c’est déjà beaucoup.

Menhir et polissoir de Sautin, Sivry-Rance — Hainaut belge

Menhir et polissoir de Sautin, Sivry-Rance — Hainaut belge. © Terascia /H. Vilaire

La Pierre-qui-Tourne de Baileux

Chimay (section Baileux, hameau de Boutonville) · Hainaut belge · menhir

Le menhir se dresse à la limite entre Boutonville, Gonrieux et Presgaux, en bordure d’un ancien chemin préromain qui reliait Chimay à Couvin et Vireux. Cette position de borne territoriale est attestée historiquement : la pierre a longtemps marqué la frontière entre le Hainaut et l’ancienne principauté de Liège.

Pierre dressée de 3,10 m de hauteur pour 1,30 m de large, pesant environ dix tonnes. Le matériau est un grès poudingue absent de la région : la pierre a donc été transportée depuis une source distante, ce qui témoigne d’un investissement considérable de la part de ses bâtisseurs.

Un document de 1770 mentionne « un poirier sur une roche de grès appelée Suripierre ». Avant le XIXe siècle, le monument portait plusieurs noms : Sury Pierre, Chiropierre, Pory Leleu. Il était couché et a été redressé en 1895.

Menhir de Baileux, Pierre-qui-Tourne — Chimay, Hainaut belge

Menhir de Baileux, Pierre-qui-Tourne — Chimay, Hainaut belge. © Terascia /H. Vilaire

Les Pierres Martines de Solre-le-Château

Solre-le-Château (59740) · Hameau de l’Épine · deux menhirs · Mérimée PA00107823

Hameau de l’Épine, à environ un kilomètre au nord du centre de Solre-le-Château, sur un plateau qui domine les alentours. Deux menhirs en grès landénien, roche sédimentaire locale dite « Sables d’Ostricourt » : le premier est encore debout, incliné, à 2,50 m de hauteur ; le second est brisé et renversé au sol, mesurant 1,80 m de long. Classés monuments historiques par la liste de 1862.

Des silex taillés ont été trouvés à proximité, signalés au Congrès archéologique de Tournai en 1895. La première mention écrite est une lettre du maire Delebecke au sous-préfet d’Avesnes, datée du 24 novembre 1819 : « Sur la plaine, à la distance de 1 kilomètre du centre de la commune, est une pierre (grès dur), de forme pyramidale, de la hauteur de 10 pieds sur 6 pieds de diamètre en bas. »

La tradition orale évoque un cercle originel de quatre ou cinq pierres. Elle est vraisemblable compte tenu de la fréquence des ensembles de ce type dans la région, mais non vérifiée archéologiquement. Les pierres disparues auraient été vendues au XIXe siècle pour paver les voies de la ville.

Saint Martin, passant de Liessies à Solre-le-Château, se serait reposé contre l’une des pierres et y aurait laissé l’empreinte de son dos. Ce type de légende de christianisation de site préhistorique est courant dans toute la France du Nord. Il dit moins quelque chose sur les pierres que sur le besoin humain de donner un nom, une histoire, une familiarité aux choses qui nous dépassent.

Pierres Martines de Solre-le-Château — menhirs classés monuments historiques 1862

Pierres Martines de Solre-le-Château — menhirs classés monuments historiques 1862. © Terascia / O. Laffitte

La Pierre Dessus-Bise de Sars-Poteries

Sars-Poteries (59216) · Place du village · menhir ou vestige de dolmen · Mérimée PA00107808

Au centre du village, sur la place, propriété de la commune. Pierre dressée en grès landénien, 1,50 m de hauteur pour 2,80 m de diamètre. Classée monument historique par la liste de 1862.

La fiche Mérimée la désigne comme menhir, mais le débat reste ouvert : l’historien local André Lepers y voit un vestige de dolmen redressé, et des blocs supplémentaires découverts à proximité, exposés angle de la rue Potier, laissent envisager un ensemble plus complexe. Aucune fouille moderne n’a tranché.

La Pierre Dessus-Bise est exactement alignée avec la Fontaine Saint-Éloi de Floursies, la chapelle Capiaux d’Écuelin, les Pierres Martines de Solre-le-Château et la Pierre-qui-Tourne de Sautin en Belgique. La tradition locale interprète cet alignement comme le tracé d’une ancienne voie gauloise reliant Bavay à Givet. La coïncidence topographique est réelle ; ce qu’elle signifie reste ouvert.

Son nom, à double lecture, a engendré une tradition locale d’épreuves initiatiques pour les adolescents du village — et la tradition, répandue dans de nombreux sites mégalithiques de France, des femmes s’asseyant sur la pierre pour favoriser la fécondité. La pierre comme médiation entre les humains et ce qui les dépasse : on retrouve ici le fonds commun de toutes les mythologies.

Pierre Dessus-Bise, menhir de Sars-Poteries — classée monument historique 1862

Pierre Dessus-Bise, menhir de Sars-Poteries — classée monument historique 1862. © Terascia / O. Laffitte

La Pierre Croûte de Bellignies

Bellignies (59570) · Parc du château · pierre assimilée à un dolmen

La Pierre Croûte se trouve dans le parc du château de Bellignies depuis 1810. Elle n’est plus en situation originelle. Table de pierre imposante : 3,20 m de long, 2,50 m de large, 1,30 m d’épaisseur.

Elle se trouvait originellement au lieu-dit « Trou des Sarrazins », à Houdain, au bord de la rivière d’Hogneau, et a été déplacée en 1810 par le comte de Bellignies pour son parc. Le toponyme « Trou des Sarrazins » est lui-même révélateur : au Moyen Âge, on désignait ainsi les constructions mystérieuses dont on ne comprenait plus l’origine — les Sarrazins, terme commode pour tout ce qui était ancien et étranger.

L’abbé Lambiez, curé de Bellignies au début du XIXe siècle, rapporte que la pierre aurait servi d’autel consacré à Bélénos, dieu solaire gaulois, et que l’on aurait retrouvé à son voisinage des ossements et des cornes. Ce témoignage est celui d’un érudit de son temps, marqué par l’archéologie romantique du début du XIXe siècle. Il vaut pour ce qu’il est : une couche supplémentaire de sens posée sur la pierre par les hommes qui vivaient à côté d’elle.

Pierre Croûte de Bellignies — dolmen déplacé en 1810, parc du château

Pierre Croûte de Bellignies — dolmen déplacé en 1810, parc du château

Le corpus disparu et la mémoire toponymique

Le tableau des sites visibles n’est que la partie émergée d’un ensemble plus vaste, dont il ne reste que des traces indirectes.

À Solre-le-Château, la tradition orale parle d’un cercle de quatre ou cinq pierres — dont deux ou trois auraient été vendues au XIXe siècle pour paver les voies de la ville. À Cartignies, des « Pierres Jumelles » de plus de quatre mètres de haut ont connu le même sort. Ces destructions, intervenues principalement entre 1800 et 1870, ont privé la région de monuments probablement remarquables.

Plus discrets, les lieux-dits témoignent d’une présence mégalithique plus étendue : Gros Gré, Grandes Pierres, Borne à trois trous, Longues Bornes, Pierres-aux-Fossés, Pierre-aux-Fées — autant d’occurrences dans les cadastres napoléoniens et dans les cartulaires médiévaux des abbayes de Saint-Michel, Liessies et Maroilles.

Les pierres « déchues de leur caractère sacré » n’avaient plus aux yeux des hommes du XIXe siècle d’autre valeur que leur masse. La perte est irréversible. Ce qui demeure, c’est la liste des noms — et la certitude que là où un lieu s’appelle Pierre-aux-Fées, quelque chose s’est passé dont nous ne saurons jamais le détail.

Mise en perspective

L’Avesnois-Thiérache se situe à la marge orientale du mégalithisme nord-français. Dans le Nord et dans le Hainaut belge, les mégalithes sont rares, isolés, et souvent d’attribution incertaine — sans la densité ni la monumentalité de Carnac ou des Causses. Ce qui caractérise la région, c’est la nature du matériau dominant : le grès landénien, disponible en blocs isolés dans le limon quaternaire, que les populations néolithiques ont su localiser et utiliser. La plupart des monuments ont été érigés sur place ou à faible distance de leur source géologique — à l’exception notable de la Pierre-qui-Tourne de Baileux, dont le grès poudingue exogène implique un transport à longue distance.

La plupart de ces pierres n’ont jamais fait l’objet d’une fouille archéologique moderne. Leur attribution néolithique est probable mais, pour la plupart, non formellement établie. La fonction des menhirs reste débattue — marqueurs territoriaux ? sépultures ? lieux de rassemblement ? — et les réponses varient selon les sites et les chercheurs. Ce que nous ne savons pas est aussi important que ce que nous savons. C’est peut-être pour cela que ces pierres continuent de nous parler.

Olivier Laffitte & Hugues Vilaire


Sources

Sources primaires
Lettre du maire Delebecke au sous-préfet d’Avesnes, 24 novembre 1819 — Lebeau, archéologue d’Avesnes, vers 1826 — Piérart Z., Recherches historiques sur Maubeuge, 1851 — Lambiez (abbé), curé de Bellignies, début XIXe s. — Lepers André, historien local.

Archéologie
Desailly L., « Notes sur quelques monuments mégalithiques de la région du Nord », Bulletin de la Société préhistorique française, 1924, p. 176-183 — Quarré-Reybourbon, Congrès archéologique de Tournai, 6 août 1895.
Base Mérimée, ministère de la Culture : PA00107823 (Pierres Martines, Solre-le-Château) — PA00107808 (Pierre Dessus-Bise, Sars-Poteries).

Pour approfondir
Carte archéologique de la Gaule (CAG), tomes 02 et 59 — Service régional de l’archéologie Hauts-de-France (DRAC) — Bulletins de la Société archéologique d’Avesnes (XIXe-XXe s.).