Benoit, Simplice, Camille DESMOULINS , né à GUISE, le 2 Mars 1760. Camille DESMOULINS quitte très tôt la Thiérache pour Paris afin d’y poursuivre des études de droit ; c’est en 1771, il a onze ans. Il est reçu à sa licence de droit en 1785, et devient par la suite avocat. Il ne reviendra en Thiérache qu’à deux reprises : en 1788, pour l’élection aux états généraux.

Camille DESMOULINS

Camille DESMOULINS

Il est représentant du petit bailliage de Guise au grand bailliage du Vermandois à Laon, où ce fut son cousin, DEVIEFVILLE qui sera élu comme représentant du tiers état. Son second retour en Thiérache aura lieu le 15 Avril 1792. Il est chargé d’inspecter les villes de LAON, SOISSONS et GUISE, et de faire une enquête sur les juges de ces villes. Il est élu député de la convention, où il siège parmi les montagnards, un peu avant son départ.

Roch Marcandier, né à Guise également, (au château), en 1767. D’origine modeste, (son père était le chantre de l’église de Guise), une bourse lui permit de poursuivre ses études à Paris? Là bas, il rejoint son frère, qui était alors répétiteur au collège Louis le Grand. C ’est certainement tout naturellement que les natifs de Guise, isolés dans la capitale se retrouvaient chez l’un et l’autre. C’est ainsi que Roch fit la connaissance de Camille DESMOULINS. D’ailleurs, Camille DESMOULINS et le frère aîné de Roch étaient des amis d’enfance, de cette enfance passée en commun à Guise. Roch, lui aussi, était attiré par le journalisme. En 1789, il était d’ailleurs correcteur dans un journal.

Attiré par les sentiments révolutionnaires de Camille DESMOULINS, il devient un peu plus tard son secrétaire. On doit même considérer que c’est Roch qui prépare les discours ou les articles de Camille DESMOULINS, que celui-ci “corrige” avant de les prononcer ou de les publier dans son journal (les révolutions de France et de Braband). La cocarde verte. Il ne sera certainement pas le seul journaliste, orateur éloquent, à haranguer la foule et à vouloir soulever les parisiens contre les préparatifs militaires du Roi, mais il y contribuera certainement pour une part prépondérante.

C’est le Dimanche 12 Juillet 1789

«Le bruit venait de se répandre dans Paris que «NECKER avait été renvoyé, ainsi que MM. de Montmorin, de la Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest. On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de la Vauguyon, de Broglie, Foulon et Damécort, presque tous connus par leur opposition à la cause populaire. L’alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal. Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une âme tendre, mais bouillante, Camille DESMOULINS , monte sur une table, montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d’arbre dont il fait une cocarde, et engage tout le monde à l’imiter. Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant des bustes de cire. On s’empare de ceux de Necker et du Duc d’Orléans, menacé, dit-on de l’exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de Paris…»

Le 13 Juillet, lorsque sera créée la milice de Paris, la cocarde verte prendra les couleurs Rouge et Bleu de la Ville de Paris. Son premier journal. C‘est en décembre 1789. Il commence à publier «Les révolutions de France et de Brabant.» Celui-ci cessera d’exister le 15 Avril 1792, à la suite de plaintes de pétitionnaires. Son mariage. C’est pendant son séjour à Paris et lors du déroulement de ses études, qu’il rencontre au jardin du Luxembourg une enfant ; c’est en 1783 et elle a alors douze ans!… Elle deviendra par la suite, en 1790 sa femme : Anne-Louise DUPLESSIS, plus connue sous le prénom de Lucile. Un jour, courageux, il aborde Madame Mère au même jardin, reçoit l’autorisation de venir régulièrement jouer avec la fillette… et cela finit par un mariage.

La cérémonie eut lieu le 29 Décembre 1790. Camille DESMOULINS avait 30 ans, Lucile 19. Les témoins du mariage furent : BRISOT, MERCIER, ROBESPIERRE, PETION et SILLERY. Le mariage n’est en fait qu’une oasis de calme dans cette période tumultueuse. En effet, la révolution gronde depuis déjà plus d’un an, et Camille DESMOULINS, journaliste, orateur, y a pris une part qui par certains aspects est surprenante. Le rôle de Camille DESMOULINS. Lucile et Camille DESMOULINS sont en fait deux coeurs tendres au service de la révolution. Lucile, loin de le freiner, le laisse accomplir son destin, et l’encourage même : «Laissez le remplir sa mission, il doit sauver son pays.» Sa mission, en fait, consistera à démasquer et à renverser Robespierre, Barère, Saint-Just, à enrayer l’ élan révolutionnaire qui conduira à la folie meurtrière, car il est persuadé que la révolution, pour s’ accomplir, a plus besoin de la paix que de la violence. Plus tard, il essaiera de lutter contre cette fameuse terreur.

A la suite d’un entretien avec Danton, il créera un nouveau journal, le Vieux Cordelier, avec lequel, en opposition au comité de salut public, il proposera la création d’un «Comité de clémence». Ce sera là sa perte, ainsi que celle de ses amis. Lucile l’aidera, en tentant par exemple de regrouper les Cordeliers, comme elle l’essaie en écrivant à Fréron :

«Revenez, Fréron, revenez bien vite, vous n’avez pas de temps à perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers que vous pourrez rencontrer, nous en avons le plus grand besoin. Plût au ciel qu’ils ne se fussent jamais séparés !! Vous ne pouvez avoir une idée de tout ce qui se fait ici.»

Sa participation à la préparation de la journée du 10 Août 1792

«Les hommes, qui se sont attribué la gloire de cette journée, sont les hommes à qui elle appartient le moins. Elle est due à ceux qui l’ont préparée, elle est due aux braves fédérés, et à leur directoire secret qui concertait depuis long-temps le plan de l’insurrection ; elle est due enfin au génie tutélaire qui préside constamment aux destins de la France, depuis la première assemblée de ses représentants.»

Sa participation active de à ces moments capitaux de la révolution, lui vaudra une nomination en tant que garde du sceau. Il devient donc le «maître de la justice» C’est cette application de la «justice» demandée par HEBERT et ses amis, par ROBESPIERRE et les siens, c’est en fait la terreur qui fera sortir Camille DESMOULINS de la réserve et du mutisme dans lequel il était depuis quelques temps rentré. Les Indulgents. Devant les excès de la terreur, une tendance s”est développée en France. Elle regroupe «Les Indulgents». Leur chef de file est Danton, leur porte parole est Camille DESMOULINS. Ils peuvent compter sur l”appui du Général Westermann qui sévit en Vendée. Ces indulgents souhaitent un retour à une paix intérieure et extérieure. L’attitude des indulgents paraît désintéressée, mais en fait, il en est autrement, en tout cas pour quelques uns de ses membres. Fabre d”Eglantine n’est-il pas compromis dans une histoire de spéculation financière… Dans les nombreuses luttes d’influence du moment, Robespierre englobera dans une même réprobation les HEBERTISTES, partisans de la terreur à outrance, et les INDULGENTS qui souhaitent l’arrêter.

Camille DESMOULINS au Palais Royal le 12 juillet

Camille DESMOULINS au Palais Royal le 12 juillet

La naissance du «Vieux Cordelier». C‘était aussi l’époque où HEBERT, qui s’acharnait à dépopulariser Robespierre, s’opposait à DANTON. Une querelle de journalistes l’opposait également à DESMOULINS. Son journal, «Le Père Duchesne», traînait ses ennemis dans la boue, «plus bas que terre». Camille DESMOULINS lui répondait parfois en publiant des pamphlets. En Janvier (1793), DESMOULINS était encore quasiment muet.

«Un des derniers soirs du mois de janvier, DANTON, SOUBERDIELLE, juré du tribunal révolutionnaire, et Camille DESMOULINS sortirent ensemble du Palais de Justice. La journée avait été sanglante. Quinze têtes avaient roulé, le matin, sur la place de la révolution ; vingt-sept avaient été jugées à mort dans la séance, et dans ce nombre les têtes les plus hautes de l’ancienne magistrature de Paris. Ces trois hommes, le front abattu, le cœur serré par les impressions sinistres du spectacle qu’ils venaient d’avoir sous les yeux, marchaient en silence. La nuit, qui donne de la force aux réflexions et qui laisse échapper les secrets de l’âme, était sombre et froide. Arrivé sur le Pont-Neuf, Danton se tournant soudain vers Souberdielle : – Sais-tu bien, lui dit-il, que du train dont on y va il n’y aura bientôt plus de sûreté pour personne? Les meilleurs patriotes sont confondus, sans choix, avec les traîtres. Le sang versé par les généraux sur le champ de bataille ne les dispense pas d’en verser le reste sur l’échafaud. Je suis las de vivre. Tiens, regarde ! La rivière semble rouler du sang ? – C’est vrai, dit Souberdielle, le ciel est rouge, il y a bien d’autres pluies de sang derrière ces nuages ! Ces hommes là avaient demandé des juges inflexibles et ils ne veulent plus que des bourreaux complaisants. Quand je refuse une tête innocente à leur couteau, ils appellent ma conscience scrupule. Mais que puis-je, moi ? continua Souberdielle avec abattement. Je ne suis qu’un patriote obscur. Ah ! si j’étais Danton ? – Danton dort, tais toi, répondit le rival de Robespierre à Souberdielle. Il se réveillera quand il en sera temps. Tout cela commence à me faire horreur. Je suis un homme de révolution, je ne suis pas un homme de carnage. Mais toi, poursuivit Danton en s’adressant à Camille DESMOULINS, pourquoi gardes-tu le silence ? – J’en suis las, du silence, répondit Camille DESMOULINS, la main me pèse ; j’ai quelquefois envie d’aiguiser ma plume en stylet et d’en poignarder ces misérables. Qu’ils y prennent garde ! Mon encre est plus indélébile que leur sang. Elle tache pour l’immortalité ! – Bravo, Camille DESMOULINS ! reprit Danton ; commence dès demain. C’est toi qui as lancé la révolution, c’est à toi de l’enrayer. – Sois tranquille, continua Danton d’une voix plus sourde, «cette main t’aidera. Tu sais si elle est forte.» Les trois amis se séparèrent à la porte de Danton.»

Le lendemain, Camille DESMOULINS avait écrit le premier numéro du «Vieux Cordelier».

« L’adjectif vieux ne renvoie guère qu’au district et indique le sens de l’opération : offensive des « indulgents » qui forment l’aile droite des Jacobins contre l’extrémisme des Cordeliers ». Le journal ne connaîtra que sept numéros. Camille DESMOULINS y dénoncera la terreur, et réclamera la création d’un « Comité de clémence ».

Le pamphlet mortel

«La victoire est restée aux jacobins, parce qu’au milieu de tant de ruines de réputations colossales de civisme, celle de Robespierre est debout. Déjà fort du terrain gagné par la maladie et l’absence de Danton, le parti de ses accusateurs, au milieu des endroits les plus touchants, les plus convaincants de sa justification, huait, secouait la tête et souriait de pitié comme au discours d’un homme condamné par tous les suffrages. Nous avons vaincu cependant, parce que, après les discours foudroyants de Robespierre, dont il semble que le talent grandisse avec les périls de la république, et l’impression profonde qu’il avait laissée dans les âmes, il était impossible d’oser élever la voix contre Danton, sans donner, pour ainsi dire, une quittance publique des guinées de PITT. Depuis la mort de ce patriote éclairé et à grand caractère que j’osais appeler, il y a trois ans, le divin MARAT, c’est la seule marche que tiennent les ennemis de la république. Et j’en atteste soixante de mes collègues, combien de fois j’ai gémi dans leur sein des funestes succès de cette marche ! Enfin Robespierre, dans un premier discours dont la convention a décrété l’envoi à toute l’Europe, a soulevé le voile. Il convenait à son courage et à sa popularité d’y glisser adroitement, comme il a fait, le grand mot, le mot salutaire : que PITT a changé de batteries ; qu’il a entrepris de faire par l’exagération ce qu’il n’avait pu faire par le modérantisme, et qu’il y avait des hommes politiquement contre- révolutionnaires qui travaillent à former, comme Roland, l’esprit public, et à fausser l’opinion en sens contraire, mais à un autre extrême également fatal à la liberté. Depuis, dans deux discours non moins éloquents aux Jacobins, Robespierre s’est prononcé avec plus de véhémence contre les intrigants qui, par des louanges perfides et exclusives, se flattaient de le détacher de tous ses vieux compagnons d’armes et du bataillon sacré des Cordeliers, avec lequel il avait si souvent battu l’armée royale. A la honte des prêtres, il a abandonné le Dieu qu’ils abandonnaient lâchement.»

Là, Camille DESMOULINS faisait refléter le génie de Tacite sur les forfaits modernes ; le français sous sa plume devint concis et lapidaire comme le latin.

Hébert, stigmatisé dans ces feuilles, poussa des cris de douleur et de rage sous le stylet de Camille DESMOULINS. Il ne cessait de provoquer son expulsion des Jacobins, et de le dénoncer aux Cordeliers… …Camille DESMOULINS, désavoué par Danton et grondé par Robespierre, commença à sentir qu’il avait mis la main entre deux colosses qui allaient l’écraser dans leur choc.» Cependant, le pamphlet lui même, outre une plaidoirie pour la clémence, contenait également le dénouement de l’affaire. Camille DESMOULINS cependant n’avait pas entrevu le fait que ce dénouement mortel serait également, dans le même temps, celui de DANTON, celui de ses amis.

Camille DESMOULINS

Camille DESMOULINS

Les articles de Roch Marcandier…

Lui aussi s’indigne des massacres de la terreur. En 1793, il publie “Histoire des hommes de proie, ou les crimes de comité Révolutionnaire”. Il y cite les noms de ceux qu’il considère comme les responsables de ces tueries : Danton, Robespierre, Marat, et aussi Desmoulins … Ensuite fâché avec Desmoulins, il se démarque de celui-ci en signant ses articles : Roch Marcandier, ancien ami de Desmoulins ! Devenant un véritable “résistant”, il se cache, se réfugie dans des greniers, d’où il rédigera, imprimera, distribuera lui-même ses journaux. Ceux-ci sortiront douze fois entre le 10 mai et le 16 juillet 1793. L’ entreprise est tout à fait familiale, puisque son épouse se fait arrêter un jour, alors qu’elle cherchait à recruter des distributeurs. Elle est alors jetée en prison. La défense de son épouse est assurée par l’intermédiaire de la publication d’articles dans le journal des Girondins, “Le courrier des départements”, dirigé par Gorsa. Cette prise publique de position aboutit alors à la libération de son épouse. Ce n’est pas pour autant que Roch se calme. Il attaque Saint-Just et la Convention. Les deux époux sont toujours recherchés par la police. L’esprit de famille règne, puisque Roch se réfugie successivement chez sa sœur, puis chez son frère. Celui-ci perd son emploi, pour l’avoir hébergé. Puis ce sont les “connaissances régionales” : le Général Belair, qui commandait les armées à Réunion sur Oise (aujourd’hui quartier de Guise) Ce sera le même Conventionnel Legendre, qui avait déjà abandonné (trahi) Camille DESMOULINS, qui livrera Roch Marcandier et sa femme au Comité de sûreté générale.

Le 1er juillet 1794, Robespierre dénonce à la tribune des Jacobins, un nouveau complot, dont il accuse “le secrétaire de Camille DESMOULINS Desmoulins” Le 11 juillet 1794, il comparaît devant le tribunal révolutionnaire. Ils étaient accusés “de s’être mis dans les rangs des ennemis du peuple, d’avoir provoqué la dissolution de l’Assemblée Nationale par leurs écrits, de les avoir distribués et colportés”, et furent condamnés à mort. Le 12 juillet, ils furent les premiers de cette “charrette”, à monter sur échafaud.

Quelle est la situation générale?

La querelle avait duré longtemps, s’amplifiant à la sortie de l’un ou l’autre des journaux. Camille DESMOULINS y allait bon train. En fait, la querelle opposait trois personnes et leurs entourages : HEBERT, DANTON et ROBESPIERRE. Hébert, farouche partisan du comité de salut public pense être un intouchable «au milieu de sa commune.» Robespierre recherche le pouvoir, pour lui seul. Camille DESMOULINS pense que Danton peut l’aider à terminer la révolution, en supprimant la terreur. S’ensuit une série de séances de la Convention Nationale qui ne sont en fait qu’attaques personnelles de toute part, où l’honnêteté de chacun est mise en doute. Camille DESMOULINS est alors exclu des Cordeliers. On voit même Robespierre se ranger aux côtés de Camille DESMOULINS, sur le fond, quand il attaque Hébert. Cependant, il attaque également Camille DESMOULINS qu’il accuse alors de faire le jeu des aristocrates, en attaquant Hébert. A ce moment, Camille DESMOULINS n’est pas assez adroit pour ne pas faire de Robespierre un ennemi. En effet, celui-ci hait trop Hébert pour vouloir sa perte, mais juge que concourir à celle du journaliste Desmoulins peut enrichir sa gloire. RONSIN et VINCENT sont arrêtés, puis relachés. Ils ont en effet participé aux événements de Vendée et de Lyon, dont personne ne tient à parler en public. En les relachant, le comité de salut public relâche deux «revanchards». Pendant ce temps, la situation économique n’est guère brillante. La convention, en voulant encadrer le commerce de ses lois ( loi du maximum, qui détermine les prix et les marges bénéficiaires), va en fait créer un marché noir qui défavorisera encore plus le peuple. Les échanges entre Paris et les provinces s’amenuisent. La situation est favorable à une nouvelle explosion. Les Hébertistes tiennent la commune, les Cordeliers, les Jacobins ; ils ont dans l’assemblée nationale et les comités de nombreux amis. Pendant ce temps, Camille DESMOULINS écrivait de nouveaux numéros. Il avait déjà attaqué COLLOT et BARRERE. Dans sa lettre à Dillon, il s’était attaqué au fanatisme dogmatique de SAINT-JUST. Il avait irrité ROBESPIERRE aux Jacobins.

Robespierre et Saint-Just, habitués à présenter devant la Convention, les rapports qui devenaient les sujets des débats, présentèrent alors deux rapports : l’un sur « Les principes de morale qui devaient diriger le gouvernement révolutionnaire.», l’autre «sur les détentions dont Camille DESMOULINS s’était plaint dans le Vieux Cordelier.» Robespierre s’était exprimé ainsi : «…Nous voulons substituer dans notre pays… …toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.» Pour cela , il fallait un gouvernement austère, énergique, qui soit capable de surmonter les résistances de toutes espèces. Abondant dans ce sens, Saint-Just estime qu’il existe deux factions «L’une qui voulait changer la liberté en bacchante, l’autre en prostituée.» A la suite de ces deux rapports de Robespierre et de Saint-Just, le comité présenta deux rapports, parmi lesquels le comité de sûreté générale était seul investi du pouvoir d’examiner les réclamations des déténus, et de les élargir s’ils étaient reconnus patriotes. Le 23 ventôse, (13 Mars), dans un nouveau rapport emprunt d’une violence fanatique, Saint-Just dénonce les ultra-révolutionnaires et leur tentative de conspiration, exécutée en faisant courir le bruit d’un faux décret qui leur était favorable. Il y dénonce Vincent, Ronsin, Hébert, Chabot, Fabre d’Eglantines, Momoro, Ducroquet, et quelques autres intrigants obscures de la faction des Cordeliers.

Dans la nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arrêter Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, le banquier Kock,… Le procès des conspirateurs commencera le 1er germinal (20 Mars). Ils furent exécutés le 4. L’arrestation. Camille DESMOULINS put un instant se réjouir d’avoir osé attaquer Hébert et ses amis. Il fut dans ce sens un moment soutenu par Robespierre. Mais il ne fallait pas croire qu’on allait sombrer aussitôt dans un esprit de clémence. Le comité de salut public sentait qu’il devait, par un nouveau sacrifice, se laver d’un éventuel reproche de modération. Il se réunit, renforcé du comité de sûreté. Dans un nouveau rapport d’ une incroyable violence, Saint-Just demande l’arrestation de Danton, de Camille DESMOULINS et de ses amis. Dans la nuit du 1O au 11 germinal, ils sont arrêtés à l’improviste, et conduits au Luxembourg. C’est un nouveau rapport de Saint-Just qui décidera du décret d’accusation : «C’est lui qu’on déchaînait contre les victimes, parce qu’à la subtilité nécessaire pour faire mentir les faits et leur donner Lucile Desmoulins une signification qu’ils n’avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style rares.»

Lucile Desmoulins

Lucile Desmoulins

L’acte d’accusation

On peut croire que toute la «mise en scène a été effectuée avant même l’arrestation de Camille DESMOULINS et de Danton. C’était quelques jours avant l’arrestation, à la suite d’un dîner en tête à tête entre Robespierre et Danton, qui s’était passé à Charenton. Robespierre rentrait chez lui en compagnie d’un ami. «…Il garda un silence absolu pendant le trajet de Charenton à la rue Saint-Honoré. Arrivé à la porte de sa maison : «Tu le vois» dit-il à l’ami qui l’accompagnait, «il n’y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement. Il veut se repopulariser aux dépens de la république. Dedans il la corrompt, dehors il la menace. Nous ne sommes pas assez forts pour mépriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre ; nous voulions la paix, il veut la guerre, il l’aura !!» A peine rentré dans sa chambre, Robespierre envoya chercher Saint-Just. Ils restèrent enfermés une partie de la nuit, et pendant de longues heures les jours suivants. On croit qu’ils préparèrent et combinèrent, dans ces longs entretiens, les rapports et les discours qui allaient éclater contre Danton et ses amis.»

L’arrestation de Danton, de Camille DESMOULINS et de leurs amis fut connue au petit matin. Elle parut d’une témérité immense, et fit taire tout le monde par la peur de celui qui osa prendre cette mesure. Bientôt, après leur arrestation, l’ordre vint de séparer les compagnons de Danton et de Camille DESMOULINS. Chacun fut enfermé seul dans une cellule. Legendre, leur seul ami resté en liberté, tanta bien de prendre leur défense à la tribune de la convention. Il réussit presque à émouvoir la convention, jusqu’à l’arrivée de Robespierre en personne, lequel dans un discours enflammé cite les «amis» dont il a déjà dû se défaire afin de «défendre l’ intégrité de la république». Il termine par «Le nombre des coupables n’est pas si grand.» Legendre lui même abandonna la défense de Camille DESMOULINS et de Danton, de ses amis, craignant que le discours de Robespierre ne se termine en un acte d’accusation contre lui-même. Saint-Just se présenta alors à la tribune, et produisit le rapport qu’il avait précédemment préparé avec Robespierre et qui se termine ainsi :

«Projet de décret. La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de sûreté générale et de salut public, décrète d’ accusation Camille DESMOULINS, Hérault, Danton, Philippeaux, Lacroix, prévenus de complicité avec d’ Orléans et Dumouriez, avec Fabre d’Eglantine et les ennemis de la république ; d’avoir trempé dans la conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain. En conséquence, elle ordonne la mise en jugement avec Fabre d’Eglantine.»

En prison. Camille DESMOULINS obtint un jour, d’un garde, qu’il puisse faire passer une lettre à Lucile. La voici :

«Ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à te voir ; un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je suis au secret, mais jamais je n’ai été, par la pensée, par l’imagination, presque par le toucher, plus près de toi, de ta mère, de mon petit Horace. Je ne t’écris ce premier billet que pour te demander des choses de première nécessité ; mais je vais passer tout le temps de ma prison à t’écrire, car je n’ai pas besoin de prendre ma plume pour autre chose que pour ma défense. Ma justification est tout entière dans mes huit volumes républicains. C’est un bon oreiller sur lequel ma conscience s’endort dans l’attente du tribunal et de la postérité. Je me jette à tes genoux, j’étends les bras pour t’embrasser, je ne trouve plus… Envoie moi le verre où il y a un C. et un D., nos deux noms ; un livre que j’ai acheté il y a quelques jours, et dans lequel il y a des pages en blanc exprès pour y recevoir des notes. Ce livre roûle sur l’immortalité de l’âme. J’ai besoin de me persuader qu’il y a un Dieu plus juste que les hommes, et que je ne puis manquer de te revoir. Ne t’affecte pas trop de mes idées, ma chère amie. Je ne désespère pas encore des hommes. Oui, ma bien-aimée, nous pourrons nous revoir encore dans le jardin de Luxembourg. Mais envoie-moi ce livre. Adieu Lucile ! Adieu Horace ! Je ne puis pas vous embrasser, mais aux larmes que je verse il me semble vous tenir encore contre mon sein…» «Ton Camille».

à l'échaffaud

à l’échaffaud

Parodie de procès

La loi prévoyait que ce genre de procès devait durer au moins trois jours, trois jours pendant lesquels les accusés avaient le droit de se défendre, trois jours avant que la sentance ne fut prononcée. Tout fut mis en place pour fausser le débat. Un décret fut même promulgué pour interdire les accusés de parole… Lucile fut elle aussi arrêtée, de peur que sa popularité ne puisse sauver Camille DESMOULINS et ses amis. Plus qu’une longue étude ou une longue reproduction des débats, cette citation d’un entretien entre deux jurés du procès : SOUBERDIELLE, ami de Danton et Camille DESMOULINS, qui avait été, rappelez-vous, le témoin d’un dialogue entre Camille DESMOULINS et Danton dans lequel Danton incitait Camille DESMOULINS à reprendre la plume, et TOPINO-LEBRUN, reflète parfaitement le contexte du «procès» de Camille DESMOULINS. Souberdielle, un ancien ami de Danton, hésitait…

Il fut abordé par Topino-Lebrun : «- Eh bien, Souberdielle, que fais tu là ? – Je médite sur l’acte terrible qu’on veut obtenir de nous. – Et moi, j’ai médité. – Qu’as tu décidé? – Je me suis dit, ceci n’est pas un procès, c’est une mesure. Les circonstances nous ont porté à une de ces hauteurs où la justice s’évanouit pour ne plus laisser dominer que la politique. Nous ne sommes plus des jurés, nous sommes des hommes d’état. – Mais y a-t-il deux justices ? Une pour le vulgaire des hommes, une autre pour les hommes supérieurs ? Et l’innocence en bas deviendrait-elle crime en haut ? – Bah ! Il ne s’agit pas de ces argucies, mais de bon sens et de patriotisme. Nous sommes où nous sommes. La république est à une de ces extrémités où le jugement n’est pas une justice, mais un choix. Danton et Robespierre ne peuvent plus s’accorder. Il faut pour sauver la patrie que l’un des deux périsse ! Eh bien, interroge-toi en bon patriote et réponds-toi en conscience : lequel crois-tu le plus indispensable à la république, de Robespierre ou de Danton , – Robespierre ! – Eh bien, tu as jugé.»

Et sur ce Topino-Lebrun s’éloigne. L’exécution. Hérault de Séchelles descendit le premier de la charrette. Longtemps révolté, ayant gesticulé et invectivé la foule de le défendre, lui rappelant qu’il avait été le premier à l’armer pour créer cette révolution qui maintenant le condamnait, Camille DESMOULINS avait retrouvé son calme. On rapporte qu’au moment où le convoi était passé devant la demeure de Robespierre, celui-ci aurait dit «Ce pauvre Camille DESMOULINS, que n’ai-je pu le sauver… … La révolution reconnaîtra les siens de l’autre côté de l’échaffaud.» S’approchant de la lame, les dernières paroles de C.D. furent : «Voilà donc la fin du premier apôtre de la liberté ! Les monstres qui m’assassinent ne me survivront pas longtemps.» S’adressant au boureau : «Fais remettre ces cheveux à ma belle-mère.» Lucile. Lucile avait été arrêtée pendant le procès de Camille DESMOULINS. Elle sera elle aussi condamnée par la terreur. Madame Duplessis, la mère de Lucile, tenta de rencontrer tous les titulaires d’une parcelle de pouvoir, afin de leur implorer la grâce de Lucile. Celle ci n’avait en effet rien à voir avec la révolution, si ce n’est d’être très populaire, si ce n’est que sa beauté et sa grâce étaient à même d’embraser les foules, si ce n’est qu’elle représentait quasiment un mythe.

Madame Duplessis écrivit cette lettre à Robespierre, lettre qui resta sans réponse :

«Robespierre, ce n’est donc pas assez d’avoir assassiné ton meilleur ami, tu veux encore le sang de sa femme, de ma fille !… Ton monstre de Fouquier-Tinville vient d’ordonner de la mener à l’ échafaud. Deux heures encore et elle n’existera plus. Robespierre, si tu n’es pas un tigre à face humaine, si le sang de Camille DESMOULINS ne t’a pas ennivré au point de perdre la raison, si tu te rappelles encore nos soirées d’intimité, si tu te rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace, que tu te plaisais à tenir sur tes genoux ; si tu te rappelles que tu devais être mon gendre, épargne une victime innocente ! Mais si ta fureur est celle du lion, viens nous prendre aussi, moi, Adéle et Horace : viens nous déchirer de tes mains encore fumantes du sang de Camille DESMOULINS. Viens, viens, et qu’un seul tombeau nous réunisse.» Cette lettre restera sans réponse. Lucile, de sa prison analyse parfaitement la situation, au retour de la séance du tribunal qui prononça sa condamnation : «Bonsoir, ma chère maman, une larme s’échappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m’endormir dans le calme et la sérénité».

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