Le bourg, patrie de l’aviateur Jean Mermoz, devrait son nom à deux cours d’eau, l’Aube et le Ton. L’Aube rejoint le Ton à Aubenton, et le Ton se jette dans l’Oise à Étréaupont. Le nom évolue au fil des actes : Albenton en 1169, dans le cartulaire de l’abbaye de Saint-Michel, puis Aubenton en Vermandois et enfin Aubenton en Thiérache. Dès le IIe siècle, Aubenton est une terre d’invasions. Les conflits meurtriers débutent principalement à partir de la guerre de Cent Ans.
En 1340, la soldatesque du comte de Hainaut massacre la population et brûle la bourgade. En 1521, Aubenton est saccagé ; en 1650, il est pris par l’armée espagnole. Ce n’est que tueries, pillages, famine. En 1814, la ville est occupée par les cosaques russes, l’année suivante par les Prussiens. En 1914, la « Grande Guerre » est déclarée, celle qui devait être « la der des ders ». Un quart de siècle plus tard, en mai 1940, les habitants, la peur au ventre, évacuent vers la Vendée, la Mayenne ou les Deux-Sèvres. Les troupes d’occupation allemandes découpent ensuite le territoire français et décrètent la région « zone interdite ».
Terres à conflits armés
Le village qui a été pied-à-terre des princes de Condé n’est pas, loin s’en faut, une terre promise. Au XIIe siècle, les habitants sont touchés dans leur chair par la lèpre ; un cadeau, dit la tradition, des seigneurs revenus de croisade en Terre sainte ! Que d’engagements de ces seigneurs dans les guerres qui se dérouleront entre le XIVe et le XVIe siècle ! Les conflits successifs ne réservent guère de beaux jours aux Aubentonnais. Ils ne comptent plus les passages des armées et les hordes de pillards sans foi ni loi ! Au début de la guerre de Cent Ans, les terres de Chimay et de Beaumont, en Hainaut, sont convoitées par Jean de Pierrepont, seigneur de Beaumé, par Jean de la Bove et par d’autres sous même bannière. Ils prennent, pillent et brûlent le comté de Hainaut. Les dévastations sur les terres du comte de Hainaut amènent à un compromis. Il est signé à Aubenton. Erreur stratégique fatale. La vengeance étant un plat qui se mange froid, le comte de Hainaut, Guillaume II, consulte son parlement à Mons et fixe les « leçons » à infliger à la France.

La guerre de Cent Ans – siège d’Aubenton en 1340. ©BNF
Passé au fil de l’épée
Le comte de Hainaut et son oncle Jean de Beaumont ordonnent à leurs chevaliers et à leurs écuyers de « mettre à sac » les bourgs d’Aubenton et de Brunehamel et de semer la terreur et le meurtre. La population, informée de cette incursion imminente, relève les palissades ; elle aurait reçu de Jean de Bosmont, seigneur, le renfort de cinq cents hommes en armes. Peine perdue. Entre 1 500 et 2 000 hommes, femmes et enfants auraient péri sous le fil de l’épée. Aubenton, riche de ses étoffes et de son vin [droit de vinage, une redevance sur le vin, accordé en 1259 sous Nicolas de Rumigny], est pillé, incendié et spolié de ses richesses. Elles seront chargées sur des charrettes pour être conduites à Chimay. Après un tel massacre, les survivants dénommeront deux passages, l’un Ruelle du sang, l’autre Ruelle du sac, sur la rive droite de la rivière Ton. Lors d’une séance du conseil municipal en 1960, les élus du peuple envisagent de rebaptiser ces « boyaux ». Ce qui n’est pas au goût de la population aubentonnaise. Elle tient à garder la mémoire du passé. Le dossier est enterré !
Les impériaux en Thiérache
Au XVIe siècle, François Ier s’engage dans une offensive avec pour adversaire un dénommé Charles Quint, nouvel empereur. Les impériaux, au nombre de 35 000 hommes placés sous le commandement du comte de Nassau, dressent le siège devant Mézières le 30 août 1521. La place est fortement défendue par d’Orval, lieutenant du roi de France en Champagne, et le chevalier Bayard. Le comte de Nassau, général de Charles Quint, ne parvenant à s’imposer, lève le siège le 26 septembre et bat en retraite sur la Thiérache. Il brûle et saccage tout sur son passage. Aubenton n’est pas épargné : la population est passée par le fer sans distinction de sexe ni d’âge. Il faut dire que la ville est pratiquement dépourvue de toute défense « acceptable ». En 1400, les autochtones avaient bien élevé le long de la rivière le Ton une porte fortifiée et son pont-levis, qu’ils avaient placés sous le vocable de saint Nicolas ! Les églises et abbayes de Foigny, de Saint-Michel et de Bucilly sont pillées et incendiées par les impériaux. Charles Quint ne désarme pas : il a la ferme intention de s’approprier le royaume de France et d’en découdre avec La Capelle. Afin d’opposer un rempart aux troupes de l’empereur, maître de la Flandre par l’héritage bourguignon, François Ier ordonne la construction d’une forteresse à La Capelle en Thiérache (Aisne). En 1546, Louis Martin, prévôt de Rumigny (Ardennes), fait bâtir le manoir de la Cour des Prés, que la tradition associe à François Ier. Le traité de Crépy, le 18 septembre 1544, met un terme aux hostilités entre le royaume de France et Charles Quint ; celui d’Ardres, en juin 1546, rétablit la paix avec l’Angleterre. Sous Louis XIII, les rivalités reprennent pour la guerre dite de Trente Ans. La Thiérache est de nouveau malmenée.

La porte Saint-Nicolas
Le château d’Apremont
Sous le règne d’Henri II (XVIe siècle), l’histoire évoque : « En 1551, deux compagnies de la garnison d’Aubenton commandées par le capitaine Jean d’Audigny et Lalande marchent vers le fort d’Apremont occupé par les impériaux de Charles Quint. » Ce château aurait été construit au XIIIe siècle par Gobert VI, sire d’Apremont en Lorraine, qui aurait voulu sur terres ardennaises une réplique de son château lorrain. Il ne faut pas le confondre avec Apremont, à proximité de Rozoy-sur-Serre.
Crions famine !
Il faut survivre. Louis XIV, roi dépravé, ne pense qu’à guerroyer, il oublie son peuple ! On meurt de faim dans les chaumières. Sous son successeur, la misère demeure. En 1740, Massillon, évêque de Clermont, adresse au cardinal de Fleury, principal ministre de Louis XV, une requête sur les campagnes d’Auvergne : « Les peuples de nos campagnes vivent dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; la plupart même, la moitié de l’année, manquent du pain d’orge et d’avoine qui fait leur unique nourriture, et qu’ils sont obligés de s’arracher de la bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions. » Aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles s’abattent d’autres calamités, souffrances et désastres. À chaque siècle son lot d’infortunes et d’infortunés !

Notre-Dame d’Aubenton
L’église Notre-Dame d’Aubenton est placée sous le patronage de la « Vierge Bleue ». La tradition la fait commencer en 1044. Un prieuré est fondé à Aubenton en 1081 par l’abbaye Saint-Vincent de Laon, qui cède la cure à l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache ; l’église est ouverte au culte en 1176 et restera sous la tutelle de Saint-Michel jusqu’à la Révolution. Ses parties les plus anciennes, dont la façade occidentale, datent du XIIIe siècle. Le portail est doté d’un bas-relief, « l’Agneau divin ». Selon la tradition, un seigneur de Rumigny, Nicolas, aurait voulu à son retour de croisade en Terre sainte marquer sa victoire et l’impuissance de ses ennemis. À l’intérieur de l’édifice cultuel, la nef se contemple. Un plafond-plancher très élevé, formé de caissons carrés de bois polychromes, est posé entre 1682 et 1685 aux frais de Mademoiselle de Guise, de la famille de Lorraine. L’ensemble est repeint dans ses couleurs primitives en 1840. Durant la période révolutionnaire, l’église Notre-Dame est interdite de culte. Elle devient un temple dédié à la déesse Raison. L’édifice est transformé en théâtre où se jouent des pièces burlesques et dans lequel on ripaillait, voire plus si affinités ! L’église est rendue au culte catholique en 1802. Une partie du mobilier (orgue, maître-autel, stalles, porte de sacristie et tableaux) provient de l’abbaye de Bucilly, dont les biens sont vendus à la criée en janvier et février 1791. Il en est fait l’acquisition le 16 janvier 1791 sur délibération du conseil général de la commune. L’église est classée monument historique en 1994. Les vitraux [1977], sur les bas-côtés nord et sud près de l’escalier de l’orgue, sont du peintre-verrier hollandais Charles Eyck qui, en 1962, recouvrait les murs intérieurs de l’église de Jeantes-la-Ville de 400 m² de fresques et peintures murales. Sur le côté nord, le « Moustier », tour en pierres blanches, servira de refuge aux habitants lors des grandes invasions. Le portail est frappé d’un bas-relief représentant les tables surmontées d’une rosace. Cette tour vétuste, condamnée par une palissade peu esthétique, est interdite d’accès au public.
Ça vous fiche le bourdon !
Les cloches étaient au nombre de six, les révolutionnaires ne laisseront que la petite et la grosse. Le bourdon, muni d’un battant nouveau, se brise en 1860, le jour de la Toussaint, en sonnant les morts. Le bedeau aurait-il trop puissamment tiré sur la corde ? Elle portait l’inscription : « Je suis nommé Charlotte par Roland de Carowelle, escuier, seigneur de Fontigny ; Bois Jacque et d’Orte, pour moitié, gouverneur d’Aubenton, capitaine de Rumigny, parin et damoiselle Charlotte de Carowelle, femme de Jean Pétré, escuier, seigneur de Many, maître des forges de Sougland [Saint-Michel en Thiérache – Rochefort], marène ; Pierre Masson, doyen et curé d’Aubenton ; Roland Dobsen, mairre ; Jean Trumet et de Thierry Revière ; Michel Cury, marguillier. » MIL. VIC. XL. [1640]. Au-dessus de cette inscription se trouvait un écusson aux armes de la famille Caruel, capitaine, gouverneur de la place d’Hirson. Pendant la guerre de 14-18, le 23 décembre 1916, avant-veille de Noël, les cloches sont récupérées par les soldats allemands. La petite se brise en heurtant le sol. Que de belles bouches à feu en perspective !

Nécropole
En consultant les registres paroissiaux, nous remarquons que des membres du clergé ainsi que des bourgeois et des notables sont inhumés dans l’église Notre-Dame, dont : en 1694, Marguerite Basset, veuve de messire de Faugat, chevalier de Balan ; en 1717, Fleury Fassardi Dupuis, procureur du roi ; en 1770, Nicole Naudin, veuve en premières noces de Me Bévière des Anaux, capitaine de cavalerie, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, et en secondes noces de messire Joachim de Maudreville, sieur de Villard ; en 1771, messire Jean Louis François de Saint-Aubin, écuyer, ancien aide-major d’Ypres, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, garçon, dont la famille était établie dans le château de Lamery, rue des Maupins à Besmont.
Église Saint-Nicolas
À l’emplacement de l’ancien oratoire, sur la rive gauche du Ton, Aubenton aura une seconde église, édifiée en 1257 sous Nicolas de Rumigny. Le chanoine Pire souligne : « Dès lors, la partie de la ville au midi de cette rivière prît le nom de faubourg saint Nicolas. Une charte datée de 1259 d’Itiers, évêque de Laon donne pour succursale de la paroisse Notre Dame, celle de saint Nicolas et de l’abbaye de Saint Michel en Thiérache le droit de collation à la nouvelle chapelle (…) Cette seconde église à Aubenton est un signe évident de la prospérité de la ville. Il est supposable qu’elle a été bâtie par les manufacturiers d’étoffes appelés « Foulons » dont les effigies avec des cuirs qui se voyaient sur frontispice de l’ancien portail tombé en 1682. » En 1790, l’administration départementale de l’Aisne ordonne la suppression de la cure Saint-Nicolas sous prétexte que la ville ne compte guère que 12 à 1 300 âmes et que la distance entre chaque église n’est que de cent toises. L’édifice est abandonné par le clergé. Il servira de grange à foin puis de fabrique de salpêtre. La Vierge Bleue, aujourd’hui patronne de la paroisse, est alors transportée à l’église Notre-Dame. Le cimetière délaissé fait l’aubaine d’un maraîcher. Il espérait bien tirer profit de sa terre. Il oubliait que, pour la communauté aubentonnaise, « c’était la terre des morts ». Adieu les bonnes affaires !

Réseau souterrain
La particularité du sous-sol d’Aubenton réside dans ses caves. Il est avancé, sans certitude, que les souterrains d’Aubenton auraient été creusés après la prise de la ville en 1340. Ces galeries profondes, disposées en toile d’araignée, se déploient depuis la tour-clocher de l’église en direction d’habitations voisines, voire vers la commune de Rumigny (Ardennes). Ce qui reste à prouver ! Une description plus tardive en donne la mesure : « Cette ville était autrefois fort commerçante en étoffes et en vins pour la Flandre. Les caves d’une hauteur et d’une étendue considérable qui s’y trouvent en font foi. Elles sont, certaines, d’une élévation à pouvoir y tourner une voiture à foin, ayant les voûtes coordonnées de 4 à 8 mètres de hauteur, faites de carreaux de pierres de taille. »

« Des portes de communication en fer prouveraient que les caves servaient aussi de casemates et de retraite aux habitants dans les temps de guerre, et que l’on s’y défendit. Elles étaient reliées entre elles par des couloirs formant un réseau de circulation. L’église Notre Dame en est le centre et où convergent toutes les issues. » « Il y avait une vingtaine de caves sur deux voire trois niveaux. Elles comportent de vastes salles de 25 à 30 m² avec une cheminée d’aération. Chaque cave a son puits ou bien encore comme à l’Hôtel de ville un réservoir de bonne dimension creusé dans le tuf. » Ces caves servent de refuge durant les guerres mondiales. Au fil des années, elles essuient les outrages du temps, les éboulements et le dépôt sauvage d’ordures ménagères. Obturées ou comblées, elles ne sont plus accessibles. Dommage !
Mémoire du passé
La porte du Jeton est détruite en 1793 ; celle du Vieux Moulin, à l’opposé, et celle de Saint-Nicolas, au midi, le sont en 1805 sur arrêté préfectoral pour leur « état de ruine et de vétusté menaçant la sécurité publique ». La tour de Chimay [1612] est reconvertie en gîte rural communal sur l’insistance du Dr Alain Schlienger (auteur de deux ouvrages sur Aubenton). Quant à la tour Daniel, sur la rive droite de la rivière le Ton, elle appartient à un privé. Lors de travaux de terrassement pour la construction du bureau de poste en 1950, en aval de la tour Daniel, il a été mis au jour un dallage en parfait état de conservation ainsi qu’une plaque de cheminée [taque] aux armes de Lorraine. Ces vestiges du passé n’ont fait l’objet d’aucune attention ! En revanche, le mur d’enceinte encercle toujours la ville. À l’emplacement de l’actuel monument aux morts se situait une halle. Elle comprenait en sa partie supérieure une vaste salle qui servait de prétoire, d’auditoire et d’hôtel de ville. Elle a été détruite en 1868 sur décision du conseil municipal.

Maison du duché de Guise
Aubenton ne possédait pas de château. Le fief aurait appartenu au comte de Vermandois ; Avoye, sa fille, aurait épousé en 1013 Geoffroy ou Godefroy, seigneur de Florennes, et lui aurait apporté dans la corbeille de mariée les communes d’Aubenton, Martigny et Rumigny. Il paraîtrait que les princes de Condé, qui possédaient un château à Condé-en-Brie (Aisne), prendraient leurs racines en cette commune. C’est en 1610 que Charles de Lorraine, quatrième duc de Guise, fera construire sur la place d’Aubenton une demeure dénommée Maison du duché de Guise. Cette maison passera entre les mains de Louis Henri de Bourbon, prince de Condé. Il y installe un pavillon de chasse pour se rendre dans la forêt domaniale de la Haie d’Aubenton et dans celle du Nouvion-en-Thiérache.
Drame chez les Condé
La famille d’Orléans serait soupçonnée de crime. Selon les historiens, Louis-Henri-Joseph, le dernier des Condé, serait mort accidentellement au cours d’une partie de plaisir… Il avait pour amie Sophie Dawes, une ancienne prostituée de Londres dont le prince avait fait la connaissance lors d’un séjour en Grande-Bretagne. En 1818, le prince décide qu’elle doit épouser le baron de Feuchères, officier de la garde royale. Le 27 août 1830, c’est un autre son de cloche qui retentit au château de Saint-Leu, propriété du prince : son valet trouve Louis-Henri-Joseph de Condé pendu à l’espagnolette de la fenêtre de sa chambre. Une enquête est ouverte ; elle conclut au suicide en 1831. Les soupçons continueront pourtant de peser sur Sophie Dawes, baronne de Feuchères…
Épilogue
À la mort du prince, sa fortune et le château de Chantilly reviennent par testament au duc d’Aumale [1822-1897], son filleul. Le duc, légataire universel, ne relèvera pas le titre. Il fait don de ses biens à l’Institut de France. Le château de Chantilly abrite aujourd’hui le musée Condé, où trône le duc d’Aumale. Quant à l’hostellerie du vieux manoir – Ancien duché de Guise [1610], elle passe aux mains de Polliart Saint-Denis, qui la lègue à la comtesse de Poligny, sa nièce. Fin d’une époque, le pavillon – Maison du duché de Guise appartient à présent à un privé.
Jacky Billard