Présentation
Prestigieuse ville de la Thiérache belge, Chimay s’est constituée autour d’un château dont les chroniques parlent dès l’an mille. Ses seigneurs ont tenu, pendant cinq siècles, l’un des carrefours stratégiques entre Hainaut, principauté de Liège et royaume de France.
Étymologie
Le nom de Chimay dérive du roman Chimenei, qui signifie buisson ou touffe d’arbres. Le premier diplôme à mentionner la ville, en 1096, la nomme Cimacum. Le nom devient Simacum et Cymacum en 1148, Cimai et Cimaium à la fin du XIIe siècle. Hagemans observe que Virelles est mentionné dans les documents bien avant Chimay : la villa de Virelles (Virellis) apparaît dès 661, dans le testament de sainte Aldegonde, alors que nulle part à cette époque il n’est fait mention de Chimay.
Des origines carolingiennes à la seigneurie
Au VIIe siècle, le territoire de Chimay est encore couvert de forêts — la Thiérache au sud, la Fagne au nord-est, vestiges de la grande Charbonnière. L’évangélisation vient de Lobbes : saint Ursmar, né à Floyon en Thiérache, prêche dans la Fagne et la Thiérache à la fin du VIIe siècle. Selon Dynterus, c’est Plectrude, épouse de Pépin d’Herstal, qui fonde l’église primitive de Chimay, dédiée à saint Pierre, avant que l’édifice ne soit placé sous le vocable de sainte Monégonde.
Vers 940, le comte Eilbertus et son épouse Theresinda substituent des chanoines aux religieuses et dotent le chapitre des dîmes de Maçon, Imbrechies et Monceaux — première attestation documentée de ces trois villages. Au XIe siècle, l’empereur Henri IV confirme la juridiction de l’évêché de Liège sur Chimay (Seimaco) parmi d’autres dépendances.
Aux origines de la seigneurie
Les plus anciens seigneurs de Chimay connus apparaissent dans les chartes de la seigneurie voisine de Florennes, siège de la puissante maison de Rumigny. En 1007, un certain Warner ou Walter de Chimay figure parmi les témoins d’une donation à l’abbaye de Florennes. En 1029, Adélard de Chimay souscrit une charte de l’évêque de Liège aux côtés de Godefroid de Florennes. Vers 1096-1110, Wédéric de Chimay assiste à un acte passé dans la collégiale Sainte-Monégonde de Chimay — la plus ancienne mention de cet édifice dans notre corpus. Aucun de ces trois seigneurs n’était connu de l’historien Hagemans, qui rédigea au XIXe siècle l’histoire du pays de Chimay.
En 1110, au concile de Reims, Aselard de Chimay apparaît avec son épouse Basilide et leurs fils Adelard, Gilbert, Roger et Godefroid. C’est probablement le même que l’Alard II attesté dans des chartes entre 1115 et 1148. Une alliance matrimoniale scelle alors le lien entre les deux maisons : selon les Genealogiae Fusniacenses, rédigées vers 1160 par un moine de l’abbaye de Foigny, une fille d’Alard II de Chimay épouse Nicolas II de Rumigny. Le lien n’est plus seulement féodal — il est désormais inscrit dans le sang.
Pairie et franchises
Alard Polière, pair du Hainaut, est contraint par Baudouin IV à la résidence au château de Mons pour siéger aux jugements. Ne pouvant être à la fois à Mons et à Chimay, il cède sa terre au comte, qui en fait un fief relevant de la cour de Mons. Chimay devient la deuxième pairie du Hainaut, après Avesnes, dans une liste de douze. Les chevaliers, feudataires et bourgeois de Chimay jurent fidélité au comte : tous les mâles de plus de quinze ans doivent prêter serment, et s’engagent même à prendre les armes contre leur propre seigneur si celui-ci s’opposait au comte.
Au XIIIe siècle, les sires de Chimay sont solidement implantés dans le réseau féodal régional. En 1218, Roger de Chimay, châtelain de Couvin, délimite ses droits avec l’évêque de Liège et cède ses droits sur le village de Gonrieux. En 1248, à la veille de partir en croisade avec Saint Louis, Jean II de Soissons, seigneur de Chimay, obtient de la comtesse Marguerite de Flandre une charte de franchise : les habitants de Chimay et d’Avesnes reçoivent « la loi et la liberté des bourgeois de Valenciennes » — liberté de biens et de corps sur tout le territoire comtal, droit de pêche et de chasse, bois de Mormal pour le chauffage et la construction. Le servage prend fin à Chimay, bien avant Binche (1287), Maubeuge (1293) ou Mons (1295).
Du comté à la principauté
La seigneurie de Chimay est érigée en comté par Charles le Téméraire, puis en principauté en 1486 par Maximilien d’Autriche. La famille de Croÿ marque durablement la ville : Charles de Croÿ, premier prince de Chimay, chevalier de la Toison d’Or et parrain de Charles Quint, meurt en 1527. Son mausolée en marbre noir, orné d’un gisant d’albâtre, se trouve dans le chœur de la collégiale. En 1606, Charles III de Croÿ fait bâtir des fortifications — six tours et des galeries — et ouvrir une nouvelle rue menant au château, marquée par une porte triomphale à trois arcades. La famille princière y apposa au XIXe siècle ses armes et sa devise : Juvat pietas.
Les épreuves du XVIIe siècle
Le 24 juillet 1635, la guerre entre l’Espagne et la France est proclamée « au son du tambour, à l’heure de midi, sur la place de Chimay ». L’année suivante, les troupes d’Isembourg brûlent les faubourgs, Saint-Remy et Virelles. En novembre 1637, le duc de Candale assiège la ville avec huit mille hommes ; les canons ouvrent une brèche de soixante pieds dans les murailles, hautes de vingt-quatre à trente pieds. Le gouverneur d’Haveron capitule avec ses dix soldats. Les Français incendient la rue d’Ostrevant, pillent les églises pendant quatre jours et emmènent sept bourgeois en otage. Le commandant La Barre et ses trois cent cinquante soldats occupent la ville, brûlent le château de Virelles et la ferme de Beauchamp.
En mars 1638, le prince Albert de Chimay reprend la ville avec quatre mille Croates et des paysans de Beaumont. Les Français se retirent après cent soixante-six jours d’occupation, laissant une épidémie qui tue cent cinquante-trois personnes en quatorze mois. Mais en mai 1640, le maréchal de la Ferté-Senneterre frappe de nouveau : Chimay est « totalement pillée avec l’église et le château ». Deux tours du château sont dynamitées. La ville ne se relève de ses cendres que vers 1650.
Les procès de sorcellerie
En mai 1671, deux bûchers se dressent au lieu-dit le « Jugement de Maçon », entre Chimay et le village de Maçon. Louise et Marie Crenon, accusées de sorcellerie, y sont brûlées devant une foule venue de toute la principauté et de la Thiérache française — Saint-Michel, Trélon, Baives, Avesnes, Guise. Hagemans, qui a retrouvé les dossiers judiciaires, décrit les interrogatoires sous la torture et les dépositions absurdes des témoins à charge. En 1672, Nicolas Danies puis Antoinette Ossart subissent le même sort. La chapelle « sur le Buchier à Maçon » sert de lieu d’exorcismes — un détail qui montre à quel point la superstition imprègne la vie quotidienne du pays.
La collégiale et Froissart
La collégiale des Saints-Pierre-et-Paul, en pierre et ardoise, occupe le cœur de la ville. Son chœur, partie la plus ancienne, date de 1250. On y admire une croix gothique ornée d’un Christ en bois polychrome du XVIe siècle. L’imposant clocher bulbeux, qui date de 1732, abrite un carillon de vingt-six cloches. L’édifice succède à une collégiale plus ancienne, dédiée à sainte Monégonde, attestée dès la fin du XIe siècle. Les obits des évêques de Cambrai Nicolas (†1167) et Roger (†1191), fondés sur les dîmes de Maçon, Imbrechies et Monceau, confirment l’ancienneté du chapitre.
La figure la plus illustre associée à cette collégiale est celle de Jean Froissart, le grand chroniqueur du XIVe siècle. Né à Valenciennes vers 1337, poète et infatigable voyageur des cours européennes, Froissart est nommé chanoine et trésorier du chapitre de Chimay vers 1383, grâce à la protection de Guy II de Châtillon, comte de Blois, qui possédait alors la seigneurie. Froissart s’installe durablement à Chimay autour de 1396, où il poursuit la rédaction de ses Chroniques. Après 1404, on ne trouve plus trace de lui. La tradition place sa sépulture dans la chapelle Sainte-Anne de la collégiale, où une pierre commémorative perpétue son souvenir.
Le patrimoine civil
L’hôtel de ville, ancien marché couvert dont la façade date de 1724, domine la grand-place. Le monument des Princes, fontaine édifiée en 1852, est une allégorie représentant quatre membres de la famille princière : Pierre-Paul Riquet, Madame Tallien, son époux le quinzième prince de Chimay, et Philippe d’Alsace.
Le château
L’imposant château, dont les origines remonteraient à l’an mille, a été successivement forteresse médiévale, point de défense stratégique de la principauté au XVe siècle, puis résidence seigneuriale. Hagemans situe sa construction probable au Xe siècle, après les dévastations normandes : le rocher dominant l’Eau Blanche servit de site naturel, la rivière faisant office de fossé. L’architecture offre au visiteur le charme d’un lieu unique dans la région. Le donjon conserve ses voûtes surbaissées ; sur la façade, on distingue encore les traces des glissières de l’ancien pont-levis. La salle des gardes est ornée d’un étonnant pavement constitué de quarante-cinq mille ardoises posées sur chant. Une ancienne chapelle accueillit un temps le Saint-Suaire.
Le théâtre de deux cent vingt places fut construit en 1863 par le prince Joseph, en mémoire de sa mère Thérésia Cabarrus, princesse de Chimay — la célèbre Madame Tallien —, passionnée de musique. Il rappelle, par sa décoration, le théâtre que Louis XV fit construire à Fontainebleau. Entièrement restauré en 1991, c’est un lieu de niveau international où se déroulent chaque année un concours de chant baroque et un festival de musique baroque.
Sources historiques
Roland (C.-G.), « Histoire généalogique de la Maison de Rumigny-Florennes », Annales de la Société archéologique de Namur, t. XIX, 1891. — Hagemans, Histoire du pays de Chimay, première partie, Bruxelles, 1866 (source primaire structurante : manuscrit du doyen Le Tellier, chartes publiées par Mirœus, comptes seigneuriaux 1632-1634, dossiers judiciaires 1671-1672). — Borgmans, Cartulaire de Couvin. — Gislebert de Mons, Chronique du Hainaut (pairie, suzeraineté). — Duvivier, Recherches sur le Hainaut ancien (pagus, diocèses, forêts). — Genealogiae Fusniacenses (~1160), dans Dom Bouquet, Recueil des historiens de France, t. XIV. — La Curne de Sainte-Palaye, Mémoires sur la vie de Jean Froissart. — Le pouillé du diocèse de Liège de 1558 (De Ridder) porte Cimaci dans le doyenné de Chimay, archidiaconat de Famenne.
NB. Il ne faut pas quitter Chimay sans avoir dégusté sa célèbre bière trappiste, fabriquée par les moines de l’abbaye de Scourmont, toute proche!